MANIÈRE DE PAYER SON ÉCOT
major de notre régiment, auquel il avait conté toute sa disgrâce, et il l'amena avec lui jusqu’à notre écurie. Lorsque nous vimes arriver le major qui est un intrépide soldat et un fameux farceur lui-même, nous eûmes bon augure pour notre cause. Il demanda ce que l’on devait à cet homme ; plusieurs musiciens du 84° des plus hardis, assurèrent au major que nous avions payé notre écot à peu de chose près et que le patron nous avait complé tout moitié trop cher. Alors tous assurèrent que c'était la vérité, et le major congédia le patron qui voulait dire le ‘contraire ; mais nous étions trente contre lui; il lui fallut bien abandonner ses prétentions. Voilà une bamboche qui réussit bien ; mais on ne trouve pas toujours un soutien comme le major Cabanel. Notre régiment partit de Tre- ” viso pour Castel-Franco, ensuite pour Sacile ; nous demeurâmes six jours logés dans cette petite ville. De là, nous revinmes nous serrer à San-Vito, où nous sommes jusqu'à nouvel ordre et où je fus heureux de revoir la famille Bertoli…
Maintenant, mon ami, nous allons bientôt commencer la guerre !
Je puis t’assurer d'avance que je suis au comble de mes désirs de faire cette campagne. À l’âge de 23 ans et ayant neuf ans de service, on n’est plus novice ; j'ai <uffisamment fait mon apprentissage de l’état militaire, j’ai de la force et du courage, je participerai, j'espère, à toutes les actions où notre régiment se trouvera engagé ; je marcherai à l'ennemi avec hardiesse, je saurai braver les dangers, je ferai des actions distinguées où bien peut-être je me ferai tuer. Chacun a sa destinée dans ce monde, et si la mienne m'est heureuse et favorable, tant mieux! Je ne demande à Dieu qu’une bonne santé.
CoMMENCEMENT DE LA GUERRE DE 1809 EN ITALIE. — MA PREMIÈRE GRAND'GARDE. — RETRAITE DE L'ARMÉE D'ITALIE. — CHUTE RARE ET PLAISANTE.
En position devant Pordenone, le 1% avril 1809.
Mon ami, l’armée française d'Italie faisait ses préparatifs de défense vers la frontière. L'on avait publié une procla-
mation par laquelle le prince Eugène, plein de confiance dans l’armée, lui rappelait ses devoirs et lui disait que les hostilités avec l'Autriche devaient commencer le 45 avril. Mais les Autrichiens, dans la vue de nous tromper et £e nous surprendre, violèrent le mot d'ordre et attaquèrent vivement nos avant-postes dès le 9 avril ; ils y trouvèrent sans doute de l’avantage, vu que nos troupes, qui comptaient encore sur à à 6 jours pour se préparer à l’attaque, n'étaient pas suffisamment en force dans les défilés des montagnes.
À minuit, une ordonnance pressée arriva à l'état-major de notre régiment, à San-Vilo, et l’on donna l'alerte. Aussitôt Duflot, qui se trouvait trompette de garde, sonna la générale à cheval. Alors les adjudants cherchèrent les trompettes pour les envoyer sonner dans les cantonnements voisins.
M. Antoine arriva bientôt à mon logement où j'étais encore au lit ; il ne me donna pas le temps de m’habiller, ni de seller mon cheval, tant il fallut me dépècher, le régiment devant ètre rassemblé et parti à une heure après minuit.
Passer mon pantalon et mes bottes, prendre ma trompette, courir en chemise prendre mon cheval en filet et lui sauter sur le dos à poil, en deux minutes, j'étais parti au grand galop en présence de l’adjudant. J'avais un bon mille à parcourir pour arriver à Savorgnano, où se trouvait le capitaine Fillon avec un escadron. J'arrivai en cinq minutes sonner à cheval rapidement et bouleverser le cantonnement ; quand tout fut sur pied et en alerte, je revins à mon logement pour me rajuster, moi et mon cheval, je fis mes adieux à Elisa, au père et à la mère Bertoli, je surmontai l'émotion que j'éprouvais, et je me trouvai encore assez à Llemps au rassemblement de notre compagnie.
Nous partimes de San-Vito au milieu de la nuit la plus obscure, et tout le régiment se trouva rassemblé dans Ia plaine de Casa-Bianca. Nous nous portâmes vers le Tagliamento qui était devenu un fleuve à cause de la crue des eaux ; le pont en était rompu, l’on était occupé à le rélablir ; nous passâmes cette rivière avec assez de difficultés