EN GRAND'GARDE
dans de mauvaises barques ; notre régiment fit de suite une vinglaine de milles avant déjeuner. Dès la pointe du jour, 10 avril, l’on entendait le canon des positions de Gradisca et Goritzia. Arrivés aux environs d’Udine, l’on nous distribua des cartouches. Dans le courant de cette journée, l’on nous fit faire quelques manœuvres avec le 6e régiment de hussards, tandis que notre infanterie avait chaud aux oreilles dans les gorges : l’on apprit bientôt que l'ennemi avait forcé les passages et que nos avant-postes battaient en retraite.
Vers le soir, notre régiment vint occuper un mauvais village, près Codroypo, où il passa la nuit par un temps de pluie abominable. Alors notre {er escadron, dont je fais partie, fut commandé pour monter la grand’garde en avant de ce village.
Le 41 au matin, notre {er escadron se joignit au 1er escadron du 6° hussards qui se trouvait aussi de grand’garde, et nous partimes en avant à la découverte et en éclaireurs dans les broussailles de la plaine de Codroypo. Ce jour-là, nous vies arriver le prince Eugène, vice-roi d'Italie, qui venait prendre le commandement de son armée, ce qui faisait plaisir aux soldats en voyant leur prince avec son quartier général à leur tête.
Nous apprimes aussi que l’armée autrichienne qui venait agir sur l'Italie, était au nombre de plus de cent mille hommes, dont vingt mille de cavalerie, que tous nos avant-postes étaient repoussés, que l'ennemi allait inonder l'Italie sur plusieurs colonnes, par les routes de Trieste, Laybach, Villach et le Tyrol. 11 y avait bien cette apparence que l’ennemi arrivait en force, puisque nos troupes battaient déjà en retraite ; la fusillade roulait vers les montagnes, et, pour les premiers jours, ça commençait à chauffer. Vers midi, nos éclaireurs aperçurent des cavaliers dans les environs; c'étaient des hussards hongrois qui arrivaient faire leurs caracoles ; bientôt nos. deux escadrons se trouvèrent en leur présence ; puis l’on nous envoya quatre compagnies de voltigeurs qui vinrent se mettre en embuscades dans des fossés et dans des broussailles derrière nous, ce qui me fit penser que nous allions faire du tapage à notre tour. Aussitôt plusieurs
chasseurs et hussards se détachèrent de l’escadron pour aller à la rencontre des ‘hussards hongrois, qui n'étaient plus très éloignés de nous; alors l’on s’attaqua par quelques coups de carabine, et l’on s’agaça les uns les autres ; il était recommandé de ne pas nous engager les premiers, c’est-à-dire d'attendre la décision de l'ennemi. Comme je voulus aussi voir ces hussards de plus près, j’allai en avant vers nos tirailleurs et je m’occupai à brûler quelques cartouches avec mes pistolets.
Bientôt nous vimes paraitre tous ces hussards, marchant en échelons par pelotons, s’avançant le sabre en main vers nos deux escadrons ; mais ils n'étaient pas plus nombreux que nous, car c'était aussi leur grand’garde à la décou- . verte ; alors nos deux escadrons, s'étant réunis, firent par pelotons à droite et nous marchâmes obliquement du côté oùse trouvaient nos voltigeurs embusqués; les hussards hongrois mordirent à l’hamecon; ils suivaient notre direction sans se douter du piège qu'on leur tendait ; ainsi ils arrivèrent à la portée de nos voltigeurs, lesquels se démasquèrent et se firent connaitre en faisant sur eux une roulée de coups de fusils, ce qui en culbuta plusieurs, les déconcerta, et leur fit faire halte. Aussitôt nous fimes un mouvement habile sur le dernier peloton de chaque escadron, à gauche en bataille. Alors mon capitaine me dit de sonner la charge, les autres trompettes en faisaient autant chacun à sa compagnie, et nos deux escadrons, chasseurs et hussards, se lancèrent au galop, sabre en main. Nous joigntmes bientôt ces fameux hussards hongrois qui sont des gars qui paraissent effrontés au premier abord ; ils nous reçurent gaiement, comme des gens qui voulaient combattre ; on se mêla un instant, et pour la première rencontre, ils furent les mieux étrillés de coups de sabre, car ils avaient affaire à l'élite de la cavalerie française. Pendant cette escarmouche, je ne quittai pas mon capitaine, je voyais faire les autres, et je n’étrennai pas encore mon sabre. Les hussards hongrois plièrent bientôt et se sauvérent en désordre. Nos voltigeurs leur firent la conduite à coups de fusils. Alors je sonnai le ralliement de nos deux escadrons ; nous avions une dizaine d'hommes blessés sur environ 300 que nous étions ; mais les hussards