JE SONNE LA PREMIÈRE CHARGE
hongrois, à en juger par le désordre de leur retraite, eurent dans cette rencontre au moins 50 hommes hors de combat : 12 restèrent sur le champ et 5 furent pris blessés ; nous leur primes aussi 7 chevaux. Nous eussions pu les poursuivre encore, mais les coups de fusil de nos voltigeurs nous en empèchèrent. Je puis donc dire que j'aie élé l’un des trompettes de l’armée d'Italie qui, de cette campagne, monta la première grand’garde et sonna la première charge sur l'ennemi.
Bientôt après cette rencontre de grand’gardes, on voyait leurs escadrons et les nôtres se présenter de part et d’autre dans la plaine de Codroypo. Mais il ne s’y passa plus rien de sérieux ; nos volligeurs marchèrent constamment avec nous, afin d'observer l’ennemi qui n’avança plus, et tout paraissait se calmer dans notre direction pour le reste de la journée. Vers le soir, nous nous retirâmes près du Tagliamento, où nous rentrâmes à notre régiment.
Il y a apparence que les Français ne sont pas de poids et qu’il n’y a pas moyen d’opposer une forte résistance aux Autrichiens, puisqu'il nous faut battre en retraite. Dès le 12 au matin, nos troupes avaient évacué leurs positions et passé le Tagliamento et le pont fut coupé. Ainsi, en moins de trois jours, l’ennemi occupe déjà cette partie du Frioul, excepté les places fortes d’Osopo et Palmanova, dont les garnisons sont obligées de se garder et de se défendre elles-mêmes. Cependant l'ennemi ne s’y arrête pas, espérant sans doute avoir ces places à discrétion quand il aura vaincu et chassé les Français de l'Italie.
Après le passage du Tagliamento, nous vinmes passer la nuit au bivouac près d’un village peu éloigné de cette rivière, où nous demeurâmes toute la journée du 12. Ce village était déjà tout ravagé ; nous nous procurämes des vivres difficilement, le vin était perdu et répandu dans les celliers. Ensuite notre régiment vint s'établir à Cordenone; là, nous apprimes que l'ennemi rétablissait le pont et commençait à passer le Tagliamento. Le 44 au matin, notre régiment devait prendre posilion aux environs de Pordenone pour y attendre l’ennemi.
Ici, mon ami, je vais te rapporter un petit événement des plus plaisants. Notre régiment filait son chemin entre
Cordenone et Pordenone, la matinée était fraiche, chacun était enveloppé dans son manteau. Depuis 5 jours et 5 nuits, comme je n’avais pour ainsi dire pas pris de repos, je commençais, comme beaucoup d’autres, à me faliguer. Alors l'envie de dormir me prit sur mon cheval que je laissai aller à volonté ; il suivait un petit sentier du côté gauche de la route bordée de chaque côté par des fossés pleins d’eau. Le sommeil m’accablait si fort, que je négligeais de prévoir ce qui allait m'’arriver. Ma tête penchait à droite, à gauche..., en avant, quand tout à coup, je penchai si bien à gauche, que je perdis tout à fait l'équilibre de dessus mon cheval et je tombai à la renverse sans avoir le temps de me retenir; je plongeai justement dans l’eau la tète la première. Ainsi, juge, mon ami, de mon réveil! Tout de mon long dans un fossé où il y avait quatre pieds d’eau ! Je me relevai de suile en barbotant et cherchant à remonter le talus du fossé, mais je glissais toujours dans l’eau, tant j'étais pesant à cause de mon habillement, de mon équipement et surtout de mon manteau, tout étant imbibé. Je marchais péniblement dans ce fossé, afin de trouver un endroit où je pusse grimper et en sortir plus aisément. Cependant le régiment filait son chemin et me voyait dans cet équipage, en sorte que j'étais l’objet des risées et des -plaisanteries des camarades. Enfin deux chasseurs ayant mis pied à terre, me tendirent les bras et m’enlevèrent du fossé. Jamais je n'avais été si bien trempé. Je me déshabillai là, au bel air dans un champ de bruyères, j’exprimai l’eau de mes effets, je me changeai et me rajustai de mon mieux, après quoi, je rejoignis mon rang, toujours plaisanté sur le goût du bain que je venais de prendre. Cela me fera perdre, j'espère, l’envie de dormir à cheval.
Notre régiment arriva déjeuner à Pordenone, où nous vimes une partie de l’armée rassemblée dans les environs.
Nous nous attendons à voir l'ennemi demain...