‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 96 sur 190 · COMBAT DE CAVALERIE A PORDENONE · texte numérisé non relu

COMBAT DE CAVALERIE A PORDENONE

BELLE CONTENANCE DU 8 CHASSEURS DEVANT L’ENNEMI A PORDENONE. — JE SAUVE LE NEVEU DE MON CAPITAINE. — MONERET ET LE COLONEL AUTRICHIEN. — DÉMARCHE HARDIE. — CHUTE PÉRILLEUSE.

En position à Fontana-Freda, le 15 avril.

Mon ami, nous venons d’avoir aujourd'hui un assaut qui peut compter. Le 14 au soir, notre régiment prit position dans les champs à deux ou trois milles au-dessus de Pordenone, où nous fûmes disposés en échelons par compagnie; il nous fallut demeurer à cheval toute la nuit, dans le plus grand silence, afin d'éviter de nous laisser surprendre.

Le lendemain 45, à la pointe du jour, l’escadron de notre régiment qui se trouvait de grand’garde, partit à la découverte. Versles six heures, nous entendimes tirailler; c'était notre grand’ garde qui avait rencontré celle de l'ennemi; de suite notre régiment se rassembla et se porta en avant. Nous aperçümes bientôt plusieurs escadrons de cavalerie ennemie qui poursuivaient vivement nos chasseurs; aussitôt notre colonel fit dire à la grand’garde de se réunir au régiment lequel fit halte et se forma en ordre de bataille sur-le-champ. Les escadrons ennemis avançaient toujours. Nous étions, là, serrés comme un mur; chacun devait tenir ferme à son rang; le premier rang avait la carabine haute et Île sabre pendu au poignet par la dragonne, et le second se ‘tenait prêt à sabrer.

J'étais aussi là, solide à mon poste, au premier rang à côté du lieutenant Chenavard, et, comme tous ceux qui ne portent pas de carabine, je tenais mon pistolet à la main.

Ainsi disposés, nous attendions de pied ferme la colonne des hussards hongrois. C'était le régiment de Seiklers qui s’avançait au petit galop, assez mal en ordre, ayant le sabre en main, et faisant des moulinets et des démonstrations comme pour nous intimider. Nous entendions déjà leurs criaillements. Même plusieurs nous attaquaient à coups de carabine. C'était alors une chose bien remarquable que l’ordre et le silence qu’observait notre régiment ; l’on n’entendait que nos chefs qui nous disaient: « Ne bougeons

pas, laissons-les toujours approcher. » Immobiles comme une muraille, nous voyions venir ces fameux hussards avec sang-froid; chacun choisissait déjà celui sur lequel il allait ajuster son coup. Nous laissâmes approcher cette colonne à 40 pas de distance de notre front. Lorsqu'ils nous virent les mettre en joue, ils eurent sans doute regret de s'être tant avancés, ils firent un petit temps d'arrêt. Nous saisimes ce coup de temps pour faire feu sur eux. Les voilà donc salués par une décharge de coups de carabines et de pistolets. Pour mon compte, j’ajustai aussi mon coup de pistolet surun vieux hussard qui avait de grosses moustaches grises, lequel arrivait justement devant moi; je l’ai bien remarqué, je l’ai même condamné, et je crois que je ne l'ai pas manqué, car je le vis aussitôt chanceler, et je le perdis de vue dans la foule de leurs rangs.

Après cette décharge, nous vimes une espèce de désordre parmi les Hongrois; mais ils ne lâchèrent pas prise, ils se ranimèrent entre eux et les plus hardis foncèrent sur nos rangs pour nous entamer. Îls y furent reçus à la pointe du sabre. Nos chefs commandaient : « Restez à vos rangs, chasseurs! il ne faut que repousser l'ennemi sans se désunir! » Mais notre escadron de gauche s'était déjà engagé (c'était l’escadron de grand’garde qui avait recu une poussée). On ne put retenir l’ardeur des autres; tout fonça à grands coups de pointe et à grands coups de sabre sur les - Hongrois qui furent hachés et bouleversés en cinq minutes de combat. Ils se sauvèrent tous à la débandade; nous ne les poursuivimes pas longtemps ; les trompettes sonnèrent aussitôt le ralliement.

Le peu de temps que je me trouvai dans cette mèlée fut employé au salut d’un de mes amis; je me lançai sur un hussard au moment où il allait abattre un furieux coup de sabre sur le maréchal des logis Périolat, le neveu de mon capitaine ; prompt comme l'éclair, je lui allongeai un coup de pointe dans le flanc gauche, en sorte que son coup de sabre s’amortit et ne fit aucun mal à Périolat; et mon hussard disparut avec son décompte. Alors, entendant sonner le ralliement, je me retirai de la mêlée pour le sonner à mon tour.

Notre régiment se trouva bientôt rallié; nous devions

Page 1