MONERET ET LE COLONEL AUTRICHIEN
éviter de nous livrer à trop d’ardeur dans l’état d’isolement où nous nous trouvions, crainte de nous faire frotter par l'ennemi qui pouvait revenir en force. Toute cette action s’exécuta en un quart d'heure à peu près, depuis l'instant où notre escadron de grand’garde était venu se réunir au régiment.
Les fameux hussards Seiklers, qui étaient venus se faire frotter, se retirèrent en désordre vers d’autres cavaliers de chez eux que l’on apercevait de loin; ils laissaient sur le champ un certain nombre d'hommes tués ou dangereusement blessés ; je ne les ai pas comptés, mais il y en avait plus de 50 d’étalés, non compris ceux qu’ils emmenaient ; leurs chevaux qui se trouvaient démontés de leurs hussards les suivirent, excepté plusieurs qui restèrent à notre régiment. Nous avions aussi plusieurs chasseurs blessés, le brigadier Hertzok tué. Le capitaine Verdier qui commandait la grand’garde, fut pris avec un chasseur;le matin, à la découverte, à cause de leurs chevaux qui s'étaient abattus. Mais le maréchal des logis Moneret, l’un des plus vaillants soldats du régiment, vengea cet échec; il se rencontra avec le colonel-major des hussards ; ils combattirent tête à tête. L’intrépide Moneret blessa le colonel-major de plusieurs coups de sabre, l’obligea de se rendre, et l’emmena prisonnier à la vue de notre régiment; puis il conduisit cet officier supérieur au prince Eugène, lequel nomma Moneret lieutenant sur-le-champ, d'après l'éloge qu’en fit le major autrichien à notre prince.
Il y eut de suite des propositions faites pour échanger le major des hussards contre le capitaine Verdier; mais le prince Eugène s’y refusa, en disant que chacun devait garder ses prisonniers jusqu’à la paix. Voilà, mon ami, un trait de bravoure qui me plait et comme je désirerais pouvoir en faire un. Quand un ennemi fait l'éloge de la bravoure de son vainqueur et contribue à son avancement, vraiment la conduite du vainqueur et du vaincu sont dignes d’admiration.
Cependant notre régiment changea de position ; il quitta la plaine où nous venions d’avoir affaire avec les hussards, et nous nous portâmes sur la grande route de Pordenone, où nous perdimes bientôt de vue l'ennemi qui prenait une autre direction. |
Comme nous arrivions nous ranger en bataille sur cette route, afin d’y attendre des ordres, plusieurs coups de canon, ainsi qu’une fusillade, se firent entendre du côté de Pordenone, ce qui nous fit penser qu’il y avait du déchet de ce côté. Bientôt après, nous vimes arriver en désordre un grand nombre de nos hussards du 6e régiment qui se sauvaient couverts de sang, avec des coups de sabre sur la figure, sur les bras, etc... 1ls nous priaient en passant d'aller au secours de leur régiment qui était perdu: cette scène était pitoyable à voir pour nos chasseurs qui ne pouvaient plus aller au secours de leurs frères d'armes; nous ne pouvions agir sans ordres.
Nous apprimes bientôt ce qui était arrivé; la cavalerie et l’infanterie ennemies étaient venues en masse autour de Pordenone et s'étaient emparées de cette ville après en avoir forcé tous les postes. Puis les hussards ennemis surprirent le 6e régiment de hussards dans sa position, où il avait sans doute négligé de se garder. Nos hussards furent pour ainsi dire enveloppés sans moyen de défense, à cause de la situation du terrain, tellement que les hussards autrichiens les chargèrent si brusquement, qu’ils en sabrèrent et en prirent une partie, et dispersèrent le reste de ce malheureux régiment. L’ennemi prit aussi sous les murs de Pordenone deux bataillons du 35: régiment d'infanterie, deux pièces de canon, des caissons, etc. Notre régiment eût peut-être éprouvé le même sort si l'ennemi ne nous eût pas trouvés fermes dans notre position du matin et la retraite de nos troupes eût été compromise. Quoique nous ayons bien fait notre devoir, notre division, chargée de soutenir le poste de Pordenone, n’en est pas moins censée avoir été battue. Cet événement est bien fâcheux, en ce qu’il pourra aussi faire tort à la réputation de notre régiment.
Tel est le résultat de l’affaire de Pordenone, qui ne fut pas avantageuse pour nous. Le temps est toujours pluvieux. Les mauvais chemins, l'irrégularité du terrain, les champs coupés par des torrents, des fossés, des arbres et des vignes, tous ces obstacles mettent l’armée française hors d'état de manœuvrer en ordre et de se battre solidement, ce qui fait que l’on ne peut agir que partiellement,