MON COLONEL M’ENVOIE EN MISSION
‘tandis que les Autrichiens sont partout et garnissent toute leur ligne; nos troupes obligées de les observer, sont toujours divisées par des obstacles.
Voici maintenant quelques détails me concernant: Vers les dix heures du matin, comme nous nous retirions par un chemin de traverse, j’allai rejoindre mon rang de trompette à latête du régiment, lorsqu’en passant à côté du colonel qui causait dans ce moment avec mon capitaine et d’autres officiers, je les saluai en passant. Le colonel, m’ayant remarqué, m'appela près de lui pour me dire qu'il était content de moi, qu'il aimait les bons soldats et qu’il aurait soin d’eux ; enfin plusieurs raisons agréables qui me flatièrent et que mon capitaine appuyait aussi, à quoi je répondis que je n'avais rien fait que mon devoir. « Eh bien! me dit le colonel, tu vas me faire une commission d'importance; va-t-en bien vite à tel endroit (en me désignant une avenue de peupliers près d’un petit bois), là, tu trouveras le capitaine Fillon qui est de ce côté avec sa compagnie, tu lui diras qu’il revienne de suite se joindre à la grand’garde qui est sur la route de ce côté-ci du pont. — Oui, mon colonel, vous pouvez compter sur ma vigilance. » Aussitôt je fis demi-tour et partis au galop à travers les champs; en moins d’une demiheure, je trouvai le capitaine Fillon auquel je fis part de l’ordre du colonel. Je revins avec cette compagnie; tout en causant avec le trompette Nicolas, qui est un bon garçon décidé, nous examinions le terrain et nous remarquions que nous n’étions pas très éloignés de l'endroit où notre régiment venait de donner une pile aux hussards Seiklers. Alors nous nous inimes dans l’idée d'aller faire un tour jusqu’à cet endroit, et que nous pourrions en rapporter du profit. Nicolas fit seulement part à son capitaine qu’il allait avec moi à deux portées de fusil, voir les hussards que nous avions tués pour chercher une paire de bottes, et qu'il rejoindrait bientôt la compagnie. Aussitôt nous partimes, comme deux intrépides, du côté opposé à la direction de la compagnie. Quatre chasseurs qui s’apercurent de notre dessein nous suivirent. Nous arrivâmes bientôt tous les six sur notre petit champ de bataille, où nous trouvâmes tous nos hussards morts; nous en comptâmes au premier abord 47 étalés sur l’espace de terrain
que nous avions occupé; là, après avoir tout bien observé, nous mimes pied à terre et examinâmes ces infortunés hongreich. Dans le nombre, j’aperçus un officier frappé d’une balle au-dessous de l’œil; je trouvai sur son casaquin une montre en or, une petite ceinture de cuir garnie d'argent, une belle bague et une bonne paire de bottes qui faisaient mon affaire; je lui pris tout, ainsi qu'un bon gilet de drap vert et sa ceinture à la hussarde en tresses vertes, nœuds jaunes en poils de chèvre. Mes compagnons de leur côté exploitaient les autres, chacun pour son compte, au plus habile. Un quart d'heure après, nous montâmes à cheval et nous nous éloignâmes de cette scène sanglante au grand galop.
L était temps que nous nous retirions du champ de nos exploits; des détachements de cavalerie ennemie rôdaient dans les environs, ils établissaient sans doute leurs postes. Après une heure de course, nous arrivâmes tous les six vers notre grand’garde, mes compagnons restèrent à leur * compagnie qui faisait partie de ce poste, et je continuai seul mon chemin pour aller rejoindre le régiment.
J’allais au grand trot et au galop, content de moi dans cette journée où il y avait eu tant de malheureux, lorsque arrivant au détour d’un chemin creux qui faisait le coude, je me rencontrai brusquement nez à nez avec un chasseur qui allait aussi au galop. Nous nous surprimes tellement au détour de ce chemin creux, que, ni lui ni moi, n'eûmes le temps de retenirou de détourner nos chevaux qui se choquèrent l’un à l’autre, poitrail contre poitrail ; mon cheval fléchit le premier et fut renversé avec moi dessous, en même temps, le cheval du cha:seur s'abattit sur le mien et fit la culbute par-dessus avec son cavalier qui resta aussi * dessous. Ce fâächeux accident arriva au milieu d’une mare ou cloaque de boue abominable; puis nos deux chevaux se relevèrent, moi et le chasseur aussi, tant bien que mal, couverts de boue. Nous étions méconnaissables, dans une situation pitoyable et risible en mème temps ; nous nous tâtions et nous demandions celui qui avait le plus de mal. Par un grand bonheur, nous n'avions aucune blessure (à des écorchures et des contusions près): le chasseur s'était fait plus de mal que moi, car sa chute avait été beaucoup
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plus précipitée. « Mon pauvre ami, lui dis-je, nous avons joué au cheval fondu d'une rude manière, nous sommes frais ! » Les couleurs de nos chevaux, de nos habillements et de nos équipements n'étaient plus reconnaissables, tant nous étions couverts de cette boue liquide; ma trompette était brisée, impossible de m'en servir davantage. Enfin il fallut nous consoler dans nos misères : le chasseur remonta à cheval et continua sa route, il était porteur d’une ordonnance pour la grand'garde. Étant moins pressé, j'allai me laver et me débarbouiller à l'aise dans l’eau d’un fossé et je rejoignis le régiment planté dans une prairie au-dessus d’un village nommé Fontana-Freda. Là, nous demeurâmes jusqu’au soir, recevant des orages de pluie à discrétion. Cependant nous voyions nos troupes prendre des positions dans ces environs ; il parait qu'il nous arrive du renfort ; nous verrons comment se passera la journée de demain.
ComBAT DE POURCIA.— ACTIONS DE LA GRAND'GARDE DES CHAS- SEURS.
Au bivouac, près La Motta, le 16 avril.
Mon cher ami, voici encore un fameux assaut de passé où j'en ai vu de dures. Nos affaires militaires vont de pire en pire, cependant notre armée emploie tout son courage et se donne des peines incroyables.
Le 45 au soir, c'était au tour de notre 4er escadron à fournir la grand’garde ; l’on détacha un poste de 60 hommes pris dans les deux compagnies, pour aller aux avantpostes, le reste prit une autre direction. M. Chenavard, mon lieutenant, étant désigné pour commander ce poste, m'appela près de lui.
Comme ma trompette était brisée, je me procurai celle d’un jeune trompette qui ne faisait pas encore de service (le petit Pair) et je partis à la tête de notre détachement. Nous allâmes nous poster avec des bataillons d'infanterie sur une colline, formant la ligne la plus rapprochée de l'ennemi, aux environs du village de Pourcia, situé à 5 ou 6 milles de Pordenone ; nous plaçcâmes nos vedettes et la nuit se passa en silence, chacun veillait à son poste.
Le prince Eugène avait résolu de livrer combat le lendemain, afin d'arrêter la marche de l’ennemi. La journée du 46 s’annonca de bon matin par des coups de fusil et le canon d'alerte tiré sur la droite de notre position. Alors notre poste partit à la découverte, 6 chasseurs en éclaireurs, afin d'éviter les embuscades ; après un quart d’heure de marche, nous découvrimes la ligne des vedettes de l'infanterie ennemie qui se firent connaitre en nous tirant plusieurs coups de fusil, puis, nous aperçûmes aussi leurs colonnes d'infanterie et de cavalerie à quelque distance. Après un moment d'observation, nousrevinmes sur la ligne de nos avant-postes,; c’est alors que l’on remarquait de tous côtés nos bataillons qui s’avancçaient en bonnes dispositions ; bientôt les Autrichiens parurent sur le plateau de l’autre côté de la longue colline où nous étions allés à la découverte. Ensuite nos bataillons de grand’garde se dispersèrent et s’'embusquèrent dans les broussailles et à côté des arbres ;, d’autres bataillons s’approchaient et pre naient successivement des positions pour soutenir la ligne qui se trouvait engagée, et vers les 7 à 8 heures du matin, l’on s’était attaqué sur toute la ligne, d’un côté à l’autre de la colline : un profond ravin nous séparait.
Des roulements de coups de fusil se faisaient entendre ; quelques pelotons de cavalerie volligeaient aux environs des tirailleurs. La position que notre garde occupait n’était pas la moins engagée ; ce n’était plus une bataille rangée, mais un combat à volonté, où il s'agissait pour les Français de soutenir la ligne et de maintenir l’ennemi de l’autre côté du ravin. Cependant le lieutenant Chenavard nous faisait voltiger par-ci par-là pour encourager les tirailleurs ; plusieurs de nos chasseurs s’occupaient aussi à brûler des cartouches avec leurs carabines. Je trouvai aussi l’occasion d'exercer mon savoir-faire ; ayant aperçu un soldat blessé, je mis pied à terre pour lui parler. Îl me procura son fusil et un paquet de cartouches et j’allai m’embusquer avec trois de nos chasseurs derrière un tas de bûches et de souches d'arbres, auprès d’une chaumière isolée qui servait déjà de retranchement à un groupe de soldats. Là, j’attachai mon cheval à un arbre et je m’actionnai avec les autres à tirer une douzaine de coups de fusil sur l’ennemi