‹ Ma vocation (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · DIXIEME CAHIER · texte numérisé non relu

DIXIEME CAHIER

Grand Séminaire, 3 avril iSU8,

Quand M»"" Thibault doit officier à la cathédrale, le grand séminaire, en suiplis, va l'attendre à la porte de son palais, et, chantant le Veni Creator.,,, lui fait cortège jusqu'à Saint- Pierre. Indépendamment de ce service, fort solennel, fort beau à travers la rue des Carmes, Monseigneur en a un autre, quotidien celui-ci et plus intime, en Fintérieur de ses appartements. Chaque matin, deux séminaristes — un diacre ou un sous-diacre suivi d'un minoré ou d'un simple abbé — traversent le faubourg Boutonnet pour aller servir à Sa Grandeur la messe basse qu'elle dit tous les jours, vers les neuf heures, dans la chapelle de l'évêché.

Hier dimanche, Martinage et moi avons été prévenus par le P. Laplagne que c'était notre

MA VOCATION Sqô

tour de faire la petite excursion à. la rue des Carmes. Tout d'abord, j'ai été surpris de l'aubaine. — Eh quoi I on me donnait pour « acolyte )) à Martinage, à mon Martinage, quand on pouvait me donner a Bonafous, un modèle de piété assurément, mais avec lequel j'aurais été gêné, je n'aurais osé souffler mot...

Nous n'avions pas fait dix pas liprs de la maison, que mon chambrier, les bras en mouvement, la langue en tmin, enlevé d'aise comme une grosse bartavelle des monts d'Orb, me contait les joies sans nombre que lui réservait la journée : en premier, il aurait l'honneur insigne d'assister Monseigneur à l'autel; puis il pourrait visiter M. Martin, d'Agde, curé de Saint- Denis ; puis il aurait le temps de se rendre place de la Canourgue pour offrir ses hommages respectueux à M™*" la marquise de ïhomières, dont le quartier de la Cathédrale admirait la charité, et qui certainement ne l'oublierait pas quand il recevrait la prêtrise. . .

— Alors, après la messe de Monseigneur, je rentrerai seul au séminaire.^ ai-je interrompu.

— Pas le moins du monde ! Tu ne me quittes pas jusqu'à quatre heures. Tu sais, saint Roch et son chien.

— C'est cela : vous êtes saint Roch et je suis le chien.

Son extrême, contentement le disposant à rire, il a crevé sur moi comme une outre.

— Tu me suis, répélail-il après chaque éclat; tu me suis...

— Chez votre père, au Cours des Casernes ?

— Chez mon père, au Cours des Casernes.

— Et aussi chez M. Marlin, d'Agde.î^

— Certainement... Si, au moins, M. Martin.

d'Agde, avait la bonne pensée de te gmtifier d'un exemplaire de son livre : Saint Jean Chrysostome ! Quel ouvrage I

— Vous Tavez lu ^

— Est-ce qu'on a le temps de lire, au grand séminaire !

— Et comment savez-vous .^. . .

— Privât me Ta dit.

— 11 avait donc le temps de lire, lui .^

— Je ne sais comment il s'y prenait : il était au courant de tout... Mais aussi sa tête y a passé.

— Ne parlons pas de cela! me suis-je écrié, blessé au cœur, m'arrêtant au milieu du chemin.

Au bout de six secondes, nous nous sommes remis en marche. Comme nous abordions la rue des Carmes, mon chambrier m'a dit :

— Tu serais peut-être enchanté, petiot, si je te présentais à M™^ la marquise de Thomières ?. . . Tu comprends, tu n'as été recommandé à M""* la marquise par personne, et je n'oserais prendre sur moi. . . Elle me fait du bien. . .

J'ai reculé d'épouvante. Puis mes lèvres, collées l'une contre l'autre, ont laissé filtrer ces mots péniblement :

— Je ne veux pas la voir, votre marquise, je ne veux pas la voir.

La porte cochère du palais épiscopal se dressait devant nous. Martinage a soulevé le lourd marteau de fer et a frappé un coup retentissant.

Au grand séminaire, on accuse Monseigneur d'être un peu capricieux, un peu bizarre, parfois un peu violent. Je ne sais, moi qui n'ai jamais eu T honneur de T aborder, qui Tai aperçu seulement le jour de Tordination, à Noël. Dans tous les cas, il s'est montré aujourd'hui particulièrement aimable pour ses abbés.

— Ne vous en allez pas, j'ai à vous parler, nous a dit Sa Grandeur, comme Marlinage et moi, après la messe, l'aidions à dépouiller les ornements sacerdotaux.

« J'ai à vous parler. » Cette phrase m'a effrayé et a troublé mon compagnon. N'osant nous communiquer nos craintes, nous nous sommes à plusieurs reprises regardés avec inquiétude; puis nous avons attendu patiemment, dans la petite chapelle de l'évêché, que Monseigneur, rentré dans son oratoire intime pour y réciter YOratio post missam, se décidât à nous faire appeler. Enfin le valet de chambre, le fameux monsieur Félix, marchant sans bruit dans des pantoufles de feutre, vient nous prévenir qu'on nous attend.

Nous trouvons notre évêque dans son cabi-

3y8 MA VOCATION

net, assis devant un guéridon où sont posées trois tasses de porcelaine, des tasses magnifiques, avec un filet doré large de deux doigts sur les bords.

Est-ce que Monseigneur aurait envie de nous inviter à déjeuner, par exemple? Je n'ai pas ouï dire qu*il ait jamais reçu un séminariste à sa table. Sa grosse face rouge, toute rouge, parsemée de croûtelettes se soulevant par places, respire la bonté. Moi qui n'ai vu Sa Grandeur que de loin dans la chapelle du séminaire, qui lui ai trouvé quelque chose de noble, de majestueux dans les traits, je suis ennuyé de lui découvrir ce visage de brique, où s'étale un nez énorme, tuberculeux, renflé comme une tuile de chez Sire. Chose singulière! je sens diminuer mon enthousiasme pour mon évêque, un peu aussi mon respect.

— Eh bien, Albert, aimes-tu toujours le café au lait ? demande Sa Grandeur à mon cliambrier.

— Toujours, Monseigneur, répond-il délibérément.

— Comme lorsque tu étais acolyte à la cathédrale et que tu te glissais dans les cuisines de l'évêché pour en écrémer les pots avec ta fine langue de chat.^

— C'est vrai! bredouille-t-il, éclatant de rire sans retenue, ce qui me paraît de la dernière inconvenance.

Cependant. Monseigneur, qui n'accorde nulle

attention aux débordements joyeux du diacre.

— il le connaît de si longue date ! — m'invite à m'asseoir et ordonne à monsieur Félix de remplir les tasses. Nous prenons place autour du guéridon, Martinage avec aisance comme au réfectoire du séminaire, moi avec stupeur, l'âme figée, les membres en bois. Sa Grandeur trempe dans le lait crémeux — c'est à peine si monsieur Félix lui a versé trois gouttes de café

— de courtes mouillettes beurrées ; Martinage trempe d'énormes morceaux de pain à tout instant renouvelés; moi, je ne trempe rien, l'estomac malade, serré dans un étau. Monseigneur, avec sa calotte violette, sa soutane violette, sa croix pectorale resplendissante soutenue par une chaînette en or, l'améthyste étincelant à son doigt a chacun de ses mouvements, Monseigneur me tourmente, m'opprime, m'éblouit.

voilà. Cette pensée me martèle le cerveau sans relâche : « Je suis devant mon évêque. . . » Pourtant, si ma mère, si ma tante Angèle me voyaient prenant le café au lait, non chez M"*"" veuve Vigouroux de la rue de l'Aiguillerie, mais chez Monseigneur, avec Monseigneur, quels remerciements n'adresseraient elles pas au ciel !

— ■• A propos, Albert, tu es Tami du pauvre abbé Privât? a demandé Sa Grandeur.

— Le pauvre abbé Privât m'aime, en effet, beaucoup. Monseigneur, et je l'aime beaucoup aussi.

^oo MA VOCATION

— Il était fort agité, n'est-il pas vrai, dans ces derniers temps ?

— Son agitation ne lui laissait de repos ni jour ni nuit, dans ces derniers temps. Depuis trois mois, il ne vivait plus.

— Il ne vivait plus.^^

— Votre Grandeur connaît mieux que moi les directeurs qu'elle nous a donnés, et je ne lui apprendrai rien en lui parlant du caractère tout de fermeté, de rigueur, de résolution, de M. le supérieur Baudrez. Au moment du pas décisif du sous-diaconat, Tabbé Privât avait été travaillé par des scrupules ; mais les encouragements persistants, impératifs, dii P. Baudrez, « debout a la porte de son ame comme un berger à la porte de sa bergerie pour empêcher le loup d'y entrer, » — je cite les propres paroles de l'abbé Privât, — le rassurèrent a la fin, et il se laissa promouvoir au sous-diaconat et plus tard au diaconat sans nouvelle alerte du Démon. Avec la perspective de la prêtrise, l'Ennemi reparut, et Augustin Privât, déchiré à toutes griffes, ne parlait que de disparaître, de s'en aller...

— De s'en aller où ?

— Où, Monseigneur? Partout où ne serait pas le séminaire, où ne seraient pas nos directeurs, où nous ne serions pas, nous autres, ses condisciples. M. Tabbé Ferdinand Fabre, bou leversé, l'embrassait alors, et moi je m'éver tuais à le calmer, lui répétant, après M. le

MA VOCATION 4oi

supérieur Baudrez, que la suprême faveur du sacerdoce, par la présence habituelle de Dieu qu'elle lui promellait au saint sacrifice de la messe, anéantirait ses doutes, le pacifierait complètement. Les élans afTectueux du jeune abbé Fabre le touchaient; mais moi, il ne . m'écoutait guère et il continuait a se déchirer...

— A se déchirer .^^

— Je puis dire : à se <( déchirer, » Monseigneur, car, un jour, dans ma chambre, en me gémissant ses douleurs, il se passa la main au visage par un geste si rude, que des gouttes de san^ en jaillirent de toutes parts. Les ongles d'une bête féroce n'eussent pas amené de pires ravages sur ses traits. — « Mon ami, mon cher Privât ! . . . » lui criai-je m'emparant de ses deux mains. Il tomba brisé sur une chaise et articula trois fois: — « Je souffre... Je souffre... Je souffre... »

Martinage, à court d'haleine, s'arrêta. L'évêque pâlit, le regarda, mais ne l'invita pas à poursuivre. Moi, je laissais errer partout mes yeux pleins, m'efforçant de tenir la tête haute pour faire rentrer les pleurs suspendus à mes cils.

Soudain, Monseigneur, avec une sorte d'emportement :

— Et pourquoi, je vous prie, monsieur, vous qui, dès l'enfance, par un privilège dont vous vous montrez si peu digne, jouissez de vos

Hoa MA VOCATION

grandes et petites entrées dans ce palais, ne me dénonçâtes-vous pas le martyre où se débattait le plus intéressant à coup sûr et le plus saint de mes séminaristes ?

— Je n'aurais jamais osé entretenir Votre Grandeur..., balbutia le diacre, atterré de l'algarade.

— En dépit d'un caractère que je voudrais voir à la longue relevé d'un peu de gravité, — de la noble gravité sacerdotale, — vous n'êtes pas sans posséder quelques-unes des qualités de votre mère qui, dans l'humilité de sa situation, fît paraître un cœur droit, franc, honnête, bon, courageux, et je vous blâme. . . •

— Oh ! Monseigneur. . .

— ... Et je vous blâme de m'avoir laissé ignorer l'acharnement de la lutte soutenue par l'abbé Privât. Votre affection pour lui vous imposait le devoir de m' instruire. C'est le cas de vous rappeler ces mots de l'Ecriture : « Un ami fidèle est le remède aux maux de la vie, Amicus fidelis medicamentum vitœ. » Qui vous dit, si j'eusse été prévenu à temps, que l'abbé Privât n'aurait pas été sauvé par moi.^^ J'étais mieux fait que vous pour comprendre le supplice auquel la hauteur exceptionnelle de sa nature religieuse le condamnait, pour m'associera sa torture, finalement l'aider à triompher de l'Ennemi. On ne vous a donc pas édifié, au séminaire, sur l'abondance de grâces dont les évêques disposent par la ver lu unique de l'épis-

MA VOCATION 4o3

copat ?. . . <( Je puis tout en Celui qui me fortifie. Omnia possum in Eo qui me confortât, »

— Pardonnez-moi d'oser intervenir, Monseigneur, c'est un malheur, en effet, que M. Tabbé Martinagé ne soit pas venu à révêché.. .

Je n'ai pas achevé ma phrase, la parole coupée par un regard de Sa Grandeur. Ce regard certes était bienveillant, je dirai pluSj aimable. N'importe, mon évêque arrêtant ses yeux sur moi, j'ai senti le fil de ma pensée se casser dans mon cerveau et suis demeuré bouche bée.

— Maintenant, a repris Monseigneur avec une émotion qui le pâlissait toujours davantage, maintenant tout est fini peut-être. Le docteur Estor, très dévoué à guérir le vilain eczéma qui m'empourpre la face, me visite de temps à autre. Il m'a apporté, avant-hier, les plus tristes nouvelles de l'abbé Privât. — (( La fin est prochaine, m'a-t-il dit. La violence des crises redouble, et le premier assaut emportera, je le crains, — ou plutôt non, je le souhaite, — le malheureux abbé Privât. Le fameux docteur Willis disait qu'une folie seule avait résisté aux efforts de son art , la folie religieuse. Le docteur WilUs disait vrai. Avec l'abbé Privât, il ne nous reste qu'à attendre la mort, autrement dit, la délivrance. »

— La mort? a balbutié Martinage.

— La mort ? âi-j e balbutié .

Alors notre évêque. gravement :

4o4 MA VOCATION

— Dieu est plus grand que tout. Nous devons l'aimer profondément; mais, en raison de sa grandeur incommensurable, de sa grandeur que Tunivers ne saurait contenir, nous devons Taimer aussi avec sagesse et modération. Nos organes sont trop fragiles pour ne pas éclater au seul contact de sa puissance. Regrettons de n'avoir pas un cœur assez vaste pour y loger notre Dieu, et ne tentons pas, comme Privât, de l'engouffrer tout entier en nous dans un élan d'amour. Notre amour même, engendré de l'homme, est, hélas ! comme tout ce qu'il est permis à l'homme d'engendrer, limité, fini, et il ne dépend pas de nous qu'il ne sorte pas, ne soit pas de nous. Résignons-nous à l'humilité de notre condition misérable et attendons le ciel où le divin Maître est allé lui-même (( nous préparer une place , vado parare vobis locam, ))

Avec ce texte. Monseigneur nous a bénis. Il nous a congédiés.

J'ai suivi mon chambrier, ne sachant trop où j'allais, ne m'en préoccupant guère. Ma pensée, mon être, comme étourdis, étaient à Privât mourant, à Privât que, pour se conformer aux ordres de M. le supérieur, nul séminariste n'avait été autorisé à visiter à r Hôpital-Général depuis Noël. — Que redoutet-on? Est-ce que la folie est contagieuse? — Pas celle de Privât, toujours, la folie de Dieu.

MA VOCATION 4o5

En cheminant à côlé de Martinage muet, je me reprochais amèrement mon obéissance au P. Baudrez, et je 'm'en voulais, durant mon congé du jour de F An, de ne pas être allé m'inibrmer de mon ami, de n'avoir rien tenté pour le voir. Sait-on s'il ne m'eût pas reconnu? si des paroles que mon cœur eut trouvées ne lui auraient pas apporté quelque soulagement ?

— Tiens! a dit Martinage, voilà une boîte comme celle que tu m'as donnée.

J'ai levé le nez. Nous étions dans la rue Cardinal, et nous longions la devanture de la confiserie Caizergues.

— Ah! oui...

Nous sommes arrivés sur la place de la Comédie, a dix pas de la fontaine des Trois-Grâces. Le diacre, son bréviaire sous le bras, n'a pas baissé les yeux devant ces trois femmes en marbre, toutes nues, mais moi je les avais au pavé.

— Décidément, viens-tu au Cours des Casernes .^ m'a-t-il demandé.

— Non.

— Où iras-tu ?

— J'irai voir ma cousine, à la Visitation.

— Et après ?

— Après, si vous le voulez, j'entrerai a la cathédrale, où il y a de fort beaux tableaux à regarder, et je vous attendrai jusqu'à quatre heures en les regardant.

4oC MA VOCATION

— J'aurais pu te reprendre chez M***' de Fouzilhon.

— Elle est partie pour la Roquette. . .

— Eh bien, c'est cela, tu m'attendras à Saint- Pierre, non pas a quatre heures, mais îi trois heures et demie. Nous devons être rendus au séminaire a quatre heures juste... Prends par l'Esplanade, tu arriveras plus vite rue de la Blanquerie.

Il a disparu dans un tourbillon de poussière.

Ce brusque abandon m'a consterné. Qu'allaisje devenir seul dans la grande ville .^ J'ai faussé compagnie aux trois femmes nues de la fontaine. Là-bas, devant moi, se détachaient de longues files de soldats alignés. On faisait l'exercice sur l'Esplanade.

Une curiosité me poussant, je me suis aventuré jusqu'au parapet qui barre l'entrée de la promenade aux voitures. Les soldats continuaient leur manœuvre ; des officiers allaient et venaient dans les rangs. De temps a autre, un mot détonait, pareil à un cri, et la colonne tournait a droite, tournait îi gauche, docile au commandement. Peut-être, dans le fond, mes idées étaient-elles ailleurs qu'à ce spectacle absolument nouveau pour moi; mais tout de même ce spectacle m'intéressait et mes yeux y demeuraient attachés. Soudain, un peloton, gagnant les casernes de la Citadelle, a défilé; il avait en tête un jeune officier assez petit , fin,

élégant, raide dans son uniforme, marchant avec la rigidité d'un compas qui marcherait.

Dieu I le lieutenant de Louvières.

M. de Louvières, absorbé, ne déviant d'une Hgne, tout a son devoir militaire, ne m'a pas vu; mais j'ai eu peur, s'il venait à repasser, d'être découvert là parmi cent badauds entassés au soleil, et je me suis sauvé vers l'autre extrémité de l'Esplanade, celle qui envisage le faubourg Boutonnet, les bois deLavalette, le pic Saint-Loup.

Cependant, les bataillons du génie avaient l'un après l'autre traversé le pont jeté sur le chemin de fer de Montpellier à Nîmes, et s'étaient engouffrés dans les bâtiments de la Citadelle. Plus un soldat, plus un flâneur en l'étendue de l'immense promenade, rase comme la main. J'ai éprouvé un sentiment de bien-être indicible dans ma solitude. Le temps était merveilleusement doux, avec ces courants d'air tiède d'avril qui allument des fleurs à toutes les branches. La plaine vers Castries verdissait d'un vert très clair, presque blanc; mais, du côté du pic Saint-Loup, aux croupes rocheuses de la montagne, le noir rude de l'hiver persistait. — Je suis bien sûr que M""' de Sauviac, tandis que Montpellier est devenu un véritable parterre* ne saurait cueillir une violette la-haut, ai-je pensé a brûle-pourpoint.

U Angélus a sonné... Lu cloche de Notrc-

Ao8 MA VOCATION

Dame, avec ses linlements, a réveillé chez moi des souvenirs mal étouffes : le chanoine Pommerol, M. de Sauviac, M. de Louvières, Tabhé Combalot, le petit Maurice, M""" de Sauviac m'ont occupé à ce point que je n'ai pas songé ù réciter les trois Ave de rigueur. J'ai quitté le coin où je m'étais réfugié; mais, au lieu de répondre à la cloche par la prière habituelle, j'ai répondu à une impulsion secrète plus forte que ma piété, et suis allé m'asseoir sur un banc bien connu de moi, un banc ancien, un banc ami, un banc qui s'est mis en travers de ma vocation et par-dessus lequel j'aurai de la peine a sauter.

Les délicieuses minutes I C 'est horrible I mais . si le bonheur pour moi a été jamais quelque part, je l'ai goûté la dans sa plénitude. Je croyais tenir la main de Maurice, puis j'entendais la voix de M™* de Sauviac s' entretenant avec M. de Louvières. Quel effet, dans mon être ensorcelé, produisait cette voix de miel! Les femmes ont donc des façons à elles de parler, de se tenir, de regarder, de marcher, de faire tout.^^ Privât avait raison, un jour, d'attribuer des ailes à une mendiante passant sur un âne dans le chemin de Castelnau. Les femmes ont des ailes de la tête aux pieds, et elles en ont aussi à leurs paroles qui volent, volent, volent toujours. Moi, si affectionné aux linottes babillardes de Camplong, je n'en ai jamais entendu, a l'aube, quand j'allais leur tendre des

gluaux dans l'Espase desséchée, préluder d'une intonation plus fraîche, plus pure, plus aérienne...

D'un effort violent, je me suis arraché à mon banc de F Esplanade, ce banc de perdition, et, revenant sur mes pas, après un crochet aux environs de r Hôtel Nevet, — un crochet de bête traquée par la meute hurlante, — je me suis perdu dans la ville.

J'ai erré, erré longtemps. Je ne savais où j'allais, et ce m'était un plaisir. Une fois, je me suis trouvé presque hors de MontpelHer, sur la route de Lodève. J'ai songé que. de Lodève.

on touchait vite à Bédarieux, et l'envie m'a pris aux jambes de courir jusqu'au pays natal. Ici, je me sentais opprimé, écrasé par mille servitudes : là-haut, je serais libre. La vue de a la campagne )) du séminaire aperçue parmi ses lauriers-roses et ses cyprès, a suffi pour calmer ma fièvre, car j'étais en proie à la fièvre. Je me suis replié vers le faubourg Saint-Guilhem , que j'ai traversé au pas. tele basse, honteux...

Malheureusement, je suis si faible, si irrésolu, si misérable, si peu à Dieu, que je n'échappe à une tentation que pour tomber coup sur coup dans une autre. J'ai eu peur tout a l'heure de céder à un élan vers les miens, et, par un effort suprême, j'ai pu rétrograder vers la ville. Maintenant, je remonte la Grande-Rue, l'air très calme, les yeux aux distractions de la chaussée,

Uo MX VOCATION

du trotloir, des magasins, et le Démon me ressaisit. Je suis planté à la devanture d'un libraire, dont j'ai lu de loin le nom écrit en grosses lettres : ((Patras. » Je regarde, je dévore, je mange les livres neufs étalés sous mes yeux.

Les livres m'ont toujours fort troublé ; dès mon enfance, chez mon oncle Fulcran, j'ai eu pour les livres je ne sais quel respect profond, quelle attention émue. Je me suis dit souvent depuis : — « C'est dans les livres que l'homme a caché ce qu'il a de plus noble, de plus haut, de plus vertueux, de plus vaillant...,» et mille fois j'ai baisé avec amour les pages de mes Confessions de saint Augustin ou de mon Imitation de Jésus- Christ,

Je furète toujours dans les rangées de Patras. ébloui, avide, enchanté, frémissant. — Jo-.

CELYN ! — Oui, le Jocelyn de Lamartine, le Jocelyn de M™^ de Sauviac est là, mignon, habillé d'une couverture blanche a filets rouges enchevêtrés qui lui sied k ravir. Au même instant, les griffes de l'Ennemi du genre humain m'entrent dans la chair; je suis soulevé de terre; j'ouvre la porte de la librairie; je compte trois francs cinquante centimes à Patras ; je m'en vais...

Est-ce parce que je porte Jocelyn que je marche si vite '^ Je ne sais. Le fait est que je vais comme le vent. Je m'arrête a la rue de la Blanquerie. Je respire. Tandis que j'essuie mon front ruisselant, des scrupules me viennent...

MA VOCATION 4ll

— Entreral-jc à la Visitation avec Jocelyn dans la poche de ma soutane? N'y aura-t-il pas la comme un outrage fait à ma cousine, fait à Dieu ? — Je palpe le livre à sa place, sur mon cœur. et. sans plus ample délibération avec moi-mcme.j*enfilerétroite ruelle d'Aigrefeuille, coupant droit vers la cathédrale.

La cathédrale, j^resque noire malgi*é sa rosace illuminée, est vide. Un sacrisldin errant me dit qu'il vient de sonner deux heures et demie. Une heure à attendre! Le Démon, qui me mené en laisse, me chasse hors de Saint- Pierre où je prierais sans doute, et me conduit vei^ le Jardin des Plantes où je lirai certainement.

Comme je traverse le boulevard, non loin de riIôpital-Général, un attelage, qui remonte vers le Palais de Justice, me frappe. On dirait le landau de M. de Sauviac... C'est le landau du comte. J'ai reconnu le cocher. — On est donc rentré de la Roquette.^ — Je rabats mon chapeau et lance un regard de tous mes yeux.

M""" de Sauviac, élégante, occupe dans la voiture sa place ordinaire: mais j'entrevois une autre femme dans le fond, très simplement vêtue, celle-là. dont il m'est impossible de démêler les traits, — Julette peut-être.

Pourquoi les chevaux vont-ils au pas.^ J'aperçois alors un véhicide peint en noir, de forme étrange, h caisse démesurément allongée sur

4ia MA VOCATION

des roues très rapprochées, dont Tessieu paraît trop court. Un convoi funèbre I Quelque malheur aurait-il frappé M""* de Sauviac.^* Est-ce que M' de Fouzilhon ou M"** de FHospitalet, qui sont âgées .^...

— A ous clés venu, vous aussi, monsieur Tabbo? me demande quelqu'un.

— Que se passe-t-il, Florien.^

— Comment! vous ne savez pas.^... C'est M. Fabbé Privât qu'on emporte a Saint-Jeande-Fos.

— Il est mort ?

— Hier matin. M. Estor a tout de suite envoyé une dépêche a M™* la comtesse, et M""' la comtesse m'a dit de la suivre à Montpellier. Ah! qu'elle est bonne! Elle a voulu s'occuper de tout, et maintenant elle accompagne, dans sa voiture, la mère de M. l'abbé Privât jusqu'à Saint-Jean-de-Fos. où elle assistera k l'enterrement. Je vous salue, monsieur l'abbé.

Je n'ai pas soufflé mol. Je sanglotais.

Les yeux noyés, le visage noyé, j'ai pu enfui, a talons, me diriger vers la cathédrale. Juste, comme j'entre sous le porche. Martinage parait.

— Eh bien.^ s'écrie-l-il se précipitant a ma rcnconlrc.

— Privât est mort.

— Mort!

11 passe son bras sous le mien, me soutient, nrcnlève.

Nous avons fait la moitié du chemin vers le séminaire en silence. Tout à coup Martinage, essuyant de grosses larmes, a murmuré :

(( De profundis clamavi ad te, Domine,,, »

Pour moi, je n'ai pu arracher une syllabe à mes lèvres paralysées.

4i4 MA VOCATION

Page 1