‹ Ma vocation (volume 3)Chapitre 3 sur 12 · DEUXIÈME CAHIER · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CAHIER

La Grange-dn-Pin, iO octobre i8U7.

Nous avons loué Jacquet, l'âne du ménétrier Salvant, et, ce matin, vers dix heures, ma mère, ma tante et moi nous sommes partis pour la Grange-du-Pin. Le fils de Salvant, un garçonnet d'une quinzaine d'années, pâlot, un peu boiteux, auquel un défaut de langue a fait donner dans la ville, qu'il a scandalisée par mainte fredaine, le surnom de Baragouin, nous accompagne. Comme nous resterons quelque temps chez mon père, le Baragouin ramènera ce soir Jacquet à Bédarieux. En attendant, le long de la rude montée du Col-du-Buis, il le fouaille à tour de bras avec un brin d'olivier.

— Vas- tu finir, polisson I crie ma mère, lui arrachant sa badine.

Le Baragouin ne proteste pas ; il nous laisse

aller en avant et s'acharne après un roncier, qu'il dévalise de ses mûres gloutonnement.

Au ruisseau de Soumâltre, matante, installée sur la barde de Jacquet depuis la ville, arrête la bête et descend en découvrant un peu ses mollets. La pauvre vieille fille pousse un gloussement d'oiseau pris au piège. Il y a soixantedix ans que Dieu l'a envoyée en ce bas monde I pour y faire son salut, et, depuis soixante-dix ans, elle n'en a jamais tant montré I Ma mère sourit.

— Allons, Rose, lui dit ma tante, c'est ton ur : monte !

— Et toi, tu n'es pas fatigué? me demande ma mère .

- Non I non !

De crainte qu^on ne m'oblige à chevaucher Jacquet, je me rabats vers le Baragouin.

Quel singulier garçon, ce fils de Salvant I Assurément le sentier oii nous cheminons à travers le plateau de V Yeuse est étroit; mais enfin nous y cheminons bien, nous autres, avec l'âne, et h. notre aise, et sans nous détourner. Pourquoi, lui, ne peut-il suivre la ligne que nous suivons ? Tantôt il saute à droite, tantôt il saute a gauche ; puis on le voit, malgré sa boi- ■terie, malgré ses pieds nus, s'élancer par bonds h travers champs. On dirait d'un chien de chasse courant happer le gibier après le coup de fusil. Du reste, avec ses yeux jaunes, sa tignasse

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fauve emmêlée, ses haillons effîloqués et tombant long, pareils à des poils, le Baragouin a bien plutôt l'air d'un chien-loup en maraude que de l'enfant du ménétrier bédaricien, lequel est un brave homme, malgré son métier de hasard.

— Qu'as-tu donc à galoper ainsi? lui dis-je.

— Je vais ramasser mes oiseaux.

— Quels oiseaux?

— Ceux que je tue, pardi I

— Tu tues des oiseaux?

Il glisse une main dans la veste qui lui pendille aux reins et la retire hérissée de plumes.

— Voilà ! ricane-t-il.

— Comment fais-tu ?

— Je prends un caillou, et v*lanl,.. Des fois, ça y est.

— Alors, ça n y est pas toujours?

— Ohl nonl... Jutot, le berger de M. Vernazobres, au Pouget, touche à tout coup. Autant de pierres lancées, autant de bêtes par terre ; mais moi!... Voyez-vous, je ne sais pas m'approcher assez près. C'est plus fort que moi : de tant loin que j'aperçois un chardonneret, une linotte, il faut que mon caillou parte. Je suis comme ça... Sans compter, au fait, qu'il y a des oiseaux très difficiles.

— Ah I il y a des oiseaux plus difficiles que d'autres ?

— Allez donc dire aux alouettes d'attendre mon plomb de rencontre I Ah bien , oui I . . .

MA VOCATION 8i

Jutot, qui marche plus léger qu'un rat, en a tué plusieurs; moi, pas une... Oh! pour les rouges-gorges, les hecfigues, les bouvreuils, tout ce peuple-là me connaît...

— Mais les alouettes .î^

— Chut!...

Il roule au bout de ses doigts un morceau de silex luisant, coupant comme verre, et sur la pointe des orteils s'éloigne furtivement. Tout un vol d'alouettes-coquillades vient de s'abattre à deux pas ; la bande picore dans la poussière du chemin. Je demeure fixe, les yeux au Baragouin se dissimulant dans l'ombre des haies, les oreilles aux alouettes relevant leur houppette pointue et grisolant. Tout à l'heure, le jeu barbare de ce drôle m'avait indigné ; maintenant, dans le fond, je fais des vœux pour que ce sauvage — le fils de ce Salvant est un sauvage de Fenimore Cooper — ne manque pas son coup . Mais le voilà planté ; il vise . . . Vlan ! . . . Les alouettes s'enlèvent, montent droit aux nuages.

— Eh bien ? eh bien ?

Le Baragouin ne m'écoute pas ; son silex a fait long feu ; il est humilié et ne veut plus bavarder avec moi. Il fuit.

Le plateau de TYcuse se développe à perte de vue, rocailleux, peu fertile, plan et nu comme la main. Par intervalles, du milieu d'un chaume où la récolte du seigle a été maigre, surgit un

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bouquet de chênes verts rabougris, blancs de poussière, mangés aux pieds par Feuphorbe empoisonné, et c'est tout. A gauche, on distingue de lourdes ombres noires s'allongeant, s'étirantà l'infini. Ce sont les masses forestières de Pézènes et de Fos. Tandis que le plein soleil nous rôtit les côtes au long d'un sentier sans abri, qu'il ferait bon marcher dans la fraîcheur des grands bois I

Nous avons dépassé le village de Faugères et abordé la route d'Agde à Castres, la fameuse route de mon père, notre malheureuse route. Bien entendu, je ne connais rien aux travaux exécutés par nos équipes de terrassiers, de pétardiers, de remblayeurs ; pourtant il me semble que ces travaux, au milieu des difficultés qu'offrait un sous-sol de pierre dure, — nous cheminons dans un banc de marbre depuis Faugères, — ont été réalisés à nous mériter les éloges du gouvernement. Comme ces fossés creusés à vif dans le roc, ces fossés par où s'épanche librement l'eau des orages, sont larges, profonds ! Et l'empierrement, est-il assez solide, assez épais ! Et les banquettes gazonnées tout du long sont-elles assez vertes, assez gaies avec leurs girandoles de pâquerettes blanches I

Je voudrais que M. Duponchel, ingénieur des Ponts et Chaussées, que M. Simonneau, conducteur des Ponts et Chaussées, vinssent par ici : ils jugeraient combien ils avaient tort, sous un pré-

texte ou sous un autre, de garder sur leurs bureaux les mandats de payement de mon père, de laisser mon pauvre père en proie à la meute hurlante de ses journaliers. Que de larmes ces messieurs ont fait répandre à ma mère I Un matin, — il y a deux ans, — par un froid dur de décembre, cette femme admirable, d'un caractère viril, voyant son mari découragé, désespéré, prêt à jeter le manche après la cognée, car la quinzaine de paye approchait et une somme de quatre mille francs légitimement due, réclamée, n'arrivait pas, quitta le lit où l'avait retenue de longs jours une fluxion de poitrine, et, se soutenant à peine, encore brûlée par les vésicatoires, partit pour Montpellier. Je ne me souviens plus guère si c'est à la porte de M. Duponchel ou à celle de M. Simonneau qu'on la laissa se morfondre toute une aprèsmidi; ce que je n'ai pas oublié, c'est que ni l'un ni l'autre de ces fonctionnaires ne la reçut, qu'elle revint les poches vides à Bédarieux... Ce souvenir m'épouvante. Si tous les hommes étaient méchants, impitoyables comme l'ingénieur et le conducteur de la route d^Agde à Castres, tel que je me connais j'aurais beaucoup de peine à vivre parmi eux, et je ne devrais pas hésiter k m'engager dans la voie de paix, de lumière, que les mains amies de ma mère et de ma tante essayent d'ouvrir toujours plus large devant moi.

Le Baragouin, disparu depuis une heure, dé-

gringole sur nous du haut d'une vigne par un talus escarpé. Il tient un raisin qu'il dévore de rage. Il est aspergé de jus.

— On n'a donc pas vendangé par là ? lui demande ma mère.

— J'ai trouvé ça et je l'ai coupé. Ce n'est pas la première fois que je vais à la picorée.

— Il fallait avouer que tu avais faim, et je t'aurais donné à manger. J'ai des provisions.

— Vous avez des provisions, madame .^^ interroge-t-il, relevant sa frimousse luisante et se pourléchant les babines.

— Angèle, dit ma mère, si nous prenions quelque chose? Il y a ici un endroit ombragé où nous serons très bien.

Elle montre, sur notre droite, à cinquante pas de la route, une de ces plantations de cyprès comme on en rencontre si fréquemment à la porte de nos métairies méridionales. Ces grands arbres, rigides, touffus, sans le plus mince ajourement, allongent parmi les éboulements d'une carrière de marbre une ombre épaisse qui nous tente.

La dînette sous les cyprès aurait été délicieuse sans cet atroce, ce cynique Baragouin. Dans le panier ballant à l'encolure de Jacquet, ma mère avait plié des œufs durs, de la saucisse, un canard de la Tuilerie rôti h veille et flambé par Marion. Je renonce à peindre l'air à la fois ahuri et goulu du fils du ménétrier à ce

déballage appétissant. Il regardait les victuailles de si près que c'était à croire qu'il voulait les manger avec ses yeux.

— Tiens! lui cria ma mère, lui mettant un œuf dans la patte.

— Tout ça.t^ murmura-t-il, déçu. Vous me flanquerez un morceau de pain sans doute avec

[cette pitance ?

— Tu auras de tout, lui répondit ma tante. Et, le considérant d'un air apitoyé, elle ajouta

ivec douceur :

— Ce n'est pas nous qui ferons jamais tort lux pauvres.

— Pardi I il ne manquerait plus que ça I mâ- :chonna-t-il, la bouche pleine de son œuf dont ^le jaune lui débordait les lèvres.

Puis, l'œuf englouti, il lâcha cette phrase [insolemment :

— Eh bien I parlons-en, des pauvres: vous ïêies si riches, vous autres I

L'effet fut terrible : ma mère, qui découpait ^le canard, demeura le couteau suspendu ; ma ftante laissa tomber parmi les pierres la poire dont elle se rafraîchissait frugalement ; moi, qui mordais au rôti, j'eus les dents arrêtées du coup. Tous trois nous dévisagions le hideux gamin de Salvant, bouleversés par des pensées sinistres : — Alors tout le monde, à Bédarieux, connaissait notre situation.»^ Alors notre ruine était déjà divulguée .^^ Alors nous étions déjà perdus, irrémédiablement perdus ?

— Dis-moi, mon petit Salvandou, comment sais-tu que nous ne sommes pas riches, ne fus autres?

Ma mère, dont les yeux luisaient de larmes contenues^ avait mis une caresse sous chacun de ces mots.

— Est-ce que cela me regarde, moi, si vous êtes riches ou pauvres! riposta le Baragouin, insensible à des égards qui le dépassaient. Je sais seulement que, lorsqu'on voyage, si l'on est riche on va en voiture comme M. Vernazobres, du Pouget, et non pas à âne comme Salvant, de Bédarieux. Allez-vous musiquer à une noce, voyons? Vous n'en avez pas l'air, toujours, avec vos mines d'enterrement.

Nos mines s'éclaircirent aussitôt. — Le Baragouin ne savait rien de nos affaires. Peut-être, sauf le notaire Chavardez, n'en savait-on rien à Bédarieux. — Chacun de nous se reprit à manger et avec un redoublement d'appétit. Ma pauvre mère fut magnifique envers le conducteur de Jacquet : ayant détaché les deux cuisses et les deux ailes du canard de la Tuilerie, elle lui tendit la carcasse chargée des filets et du croupion très charnu.

Comme un chien qui a reçu un trop gros morceau et craint de se le voir arracher des dents, le Baragouin n'eut qu'un bond jusqu'à son âne broutant l'herbe rare parmi les blocs accumulés. Ce fut un nouveau soulagement de ne plus nous trouver sous le regard effronté de

cet enfant abominable, sorte de monstre qui nous faisait peur.

Dès le village de Roquesels, que nous aperçûmes à gauche, véritable amas de décombres )armi les ruines de son château, la contrée îhange d'aspect. Nous entrons dans le pays bas,

;tte immense plaine ondulée, riche des plus >eaux vignobles du monde, qui, de l'âpre chaîne sévenole, coule en pente douce jusqu'à la mer.

)i point de beaux arbres, point de châtaigniers lux troncs populeux comme aux pentes du mumail, aux flancs de l'Espinouze ; partout des lignes, des vignes, des vignes jusque dans les lots...

Tiens I que me veut cet ignoble Baragouin ?

ne cesse de tourner autour de moi et de me

►urire d'un sourire qui me déplaît.

— Que me veux-tu?

— Monsieur, me souflle-t-il bien bas, je contais une fille qui vous connaît.

— Une fille?

— Elle est en service à la Place-aux-Fruits , îhezM. Lucien Vergély, le confiseur...

— Je ne sais de qui tu parles.

— Comment, vous avez oublié Marthe Yanleau, des Verreries?

— Marthe Vanneau I

— Elle a de l'amitié pour vous, c'est moi qui vous le dis...

— Va-t'en î

— Par exemple, si j'étais à votre place...

— Misérable I

Me précipitant, je l'abats à mes pieds d'une poussée si rude que, blessé sans doute, il ne se relève pas.

— Madame I madame! hurle-t-il, terrifié.

Ma mère, tenant son chapelet à la main —

elle le récitait avec ma tante, — accourt. Les' paroles sortent de ma bouche toutes seules, pressées les unes contre les autres, abondantes, passionnées, pour la défense de Marthe, des Verreries, cette agnelle menacée par ce louveteau. Quand j'ai dégoiséma haine sur le mauvais sujet qui halète devant moi, ma mère lui dit :

— Baragouin , nous sommes arrivés ; ton père est payé; monte sur l'âne et retourne à Bédarieux.

Morne, ses yeux sournois au sol, il secoue ses bardes pouilleuses, enfourche Jacquet et s'éloigne avec un juron.

Un grand pin s'élève à cinquante pas audessus de nous, ombrageant de son parasol très développé des toitures et des murailles. Nous allons là.

La Grange-du-Pin, 26 octobre 18^7.

L'air est singulièrement parfumé dans ce pays-ci. J'ai demandé à M. Aristide Vidal, le

propriétaire de la Grange-du-Pin, la raison de ces odeurs balsamiques dont on vit enveloppé, enivré, qu'on n'est pas maître de ne pas respirer jusqu'à l'étourdissement; il n'a su que me montrer le sol couvert à perte de vue de bruyères, de lavandes, de romarins et d'un ciste résineux particulier à la contrée qu'on appelle mougère, — C'est surtout la faute de la mougère, la faute de la mougère, m'a-t-il répété.

Et il s'est sauvé.

Ce pauvre M. Aristide I II passe ses journées

à vagabonder par la campagne. Avant-hier,

, n'osant interroger mes parents sur l'absence de

Jma tante Angèle, partie depuis huit jours pour

Montpellier, j'ai arraché quelques brassées

d'euphorbes, — ils pullulent aux alentours de

fcla maison, — me suis fabriqué de la glu avec

leur lait, ainsi que j'étais coutumier de le faire

[ans mon enfance, et j'ai remonté le ruisseau

le Vignemâle pour y engluer des chardonnerets

^à la première flaque d'eau venue. L'endroit est

âpre, rocailleux. Des mougères, puis des mou-

gères, encore des mougères. Par-ci, par-là, un

pin dressant sa colonne immobile, jetant son

ombre claire sur les cistes verts qui suent au

soleil.

J'escalade les bords du Vignemâle du pas filé [de ma douzième année. Ahl que mes préoccupations du grand séminaire sont loinl Un pot de glu dans la poche, à la main une cage bâtie vaille que vaille avec des brins de genêt, je suis

go MA VOCATION

redevenu enfant, tout à fait enfant. Sans compter que des pépiements, des chants, des bruits d'ailes, m' emplissant les oreilles, ne contribuent pas peu h me ramener aux jours délicieux d'autrefois, quand, en compagnie de Léon Boucquier, j'allais tendre des gluaux au long du Vernoubrel, près le Mas-Blanc.

Enfin, je découvre un coin propice à ma chasse. A n'en pas douter, chardonnerets, linottes, verdiers, alouettes, avant d'aller se rouler en boule sur une branche ou dans un sillon pour y passer la nuit, viendront boire ici leur coup du soir. L'eau n'abonde pas en ces parages arides où le soleil d'octobre a des ardeurs de soleil d'août, et celle-ci, retenue parmi des roches sur lesquelles les panaches entrecroisés des pins projettent une ombre épaisse, est bien tentante dans sa fraîcheur.

Je m'accroupis et me mets en devoir de remparer de grosses pierres cette mare perdue, cette mare idéale, où vont accourir se désaltérer des bandes d'oiseaux, quand ces paroles partent d'un bouquet de mougères, un peu à droite du bassin, à la pente d'un talus :

— C'est toi, petit .^^

M. Aristide Vidal. Je reste interdit.

— Je m'étais assis là et je me suis endormi, reprend-il... Et Abeille .►^ As-tu vu Abeille .►^

— Non, je n'ai pas vu M"^ Vidal.

Arrivé ici depuis quinze jours, je sais par le berger, Alonzo Vargas, un Espagnol de

Cabrera, que M"^ Vidal, laquelle en réalité s'appelle Marie, est plus connue sous le surnom d'Abeille; mais moi qui n'ai pas encore rencontré la demoiselle de la Grange, je me garderais bien de la désigner par son sobriquet.

— De23uis quelque temps, je m'endors à tout propos, dit M. Aristide.

Puis, me regardant d'un œil fixe qui m'elfraye, il ajoute:

— Ah ! si on pouvait dormir toujours !

— On ne vivrait pas, alors, monsieur Vidal.

— Tu as raison, petit, on ne vivrait pas... Que j'étais à mon aise I

Il s'allonge de nouveau. Je le trouve défaillant et me précipite vers lui.

— Si vous étiez malade, monsieur Vidal, j'irais vite appeler votre mère à la Grange-du- Pin.

— Non I non I La Vidale me ferait des reproches... Elle m'en fait du matin au soir, des reproches.

— Pourquoi vous en fait-elle .^^

— La Vidale ne cesse de me répéter qu'elle l'entend rien à ma conduite, qu'au lieu de rôder par les champs, mon devoir m'oblige à mrveiller nos ouvriers de labour, qui commenîent, aprèij les vendanges, à préparer nos terres )our les semailles... « Un homme de quarante msî un homme de quarante ans que j'ai connu ii vaillant! » s'écrie-t-elle à travers la Grange en frappant le sol de son bâton... C'est vrai qu'on

m'a vu vaillant par ici et que je savais avoir la main aux terres, au bétail, à tout. Maintenant. . . Il promène des yeux hagards à la ronde.

— Et Abeille .î^ me demande-t-il.

— Voulez- vous que je la cherche par là.^^

— ... Maintenant, c'est un fait, je n'ai plus de force, mais plus, continue-t-il. Cette faiblesse m'est venue peu à peu. En premier, le mal prit la tête, puis les bras, puis les jambes, puis l'homme tout entier, de l'orteil aux cheveux. . . C'est comme ça. .. Si la Vidale savait ! . . . Elle m'accuse, elle qui tomberait du ciel avec un grain de mil menu dans le creux de la main, elle m'accuse de ne plus aimer nos champs, nos bêtes, notre maison. Je ne demanderais pas mieux que de les aimer comme autrefois, quand j'étais le premier levé et le dernier couché à la Grange-du-Pin ! ... Je ne peux pas. . . Tout m'est égal. . . Mon chagrin m'a dégoûté de nos biens. . . Pourtant, si le bon Dieu voulait!...

— S'il voulait quoi.^^

— S'il voulait me rendre Lucie, Lucie Reboul, ma femme, qu'il m'a prise, voici bientôt cinq ans. C'est elle qui me guérirait de mes maladies I c'est elle qui me remettrait en courage et en santé ! . . .

De grosses larmes coulent sur son visage de cire.

— Dans les commencements, je crus que ça sepasserait, poursuit-il. Il me semblait d'ailleurs que ma Lucie allait me revenir. Il n'était pas

possible qu'elle m'eût quitté pour jamais , quand elle était en pleine fleur de jeunesse, que la (i range, embellie pour elle, demeurait toujours là avec son pin si beau pour l'abriter du soleil. Souvent, persuadé qu'elle était allée voir ses parents à Gabian, dans la soirée je m'avançais à sa rencontre sur le grand chemin... Chacun défilait, regagnant son endroit, et je l'attendais encore. Vingt fois, la Vidale est venue me ramasser, la nuit, dans le fossé de la route, oii j'avais fmi par rouler, par m' endormir... Mais Abeille grandissait de jour en jour, et je crus un moment que ses gentillesses m'enlèveraient le poids qui m'écrase, comme au moulin la meule écrase un grain de blé. Malheureusement, la Vidale, habituée à la gouverne de la Grange, un matin la plaça au couvent de Tournemire, en Aveyron, du côté de Roquefort. Pauvre Abeille, elle ne s' est guère amusée chez les Sœurs ! Enfin , elle est à la maison k présent, et elle ne la quittera plus. La Vidale aura beau se plaindre, gémir, menacer : Abeille est ici. Abeille y restera. Parbleu! l'éducation qu'on m'a donnée dans le pensionnat payant des Frères de la doctrine chrétienne, à Bé/iers, m'a rapporté gros pour mon bonheur ! Parce qu'elle montre pour plus de trois cent mille francs de biens au soleil, que sa pelite-fille sera un excellent parti, la Vidale, qui ne sait pas lire, voudrait qu'Abeille fût instruite comme un livre. C'est de l'orgueil, ça...

gk MA VOCATION

— Pourtant..., hasardai-je.

— Oh I je comprends que toi, qui veux être prêtre...

— Moi, je veux être prêtre I

— M"" Angèle Sicard nous Ta appris, l'autre jour. . . Mais Abeille ne veut pas être sœur, elle, il s'en fauti

— Et que veut-elle être.î^

— Elle ne s'occupe aucunement de cela. Elle court avec moi de côté et d'autre ; des fois elle lit, des fois elle chante; des fois, quand une ruche essaime, elle suit les abeilles au vol et récolte l'essaim pour nous. Son nom d'Abeille, trouvé par Alonzo Vargas, lui vient de ce que toutes les abeilles du pays la connaissent. Elle a beau aller s'asseoir en plein rucher pour y faire des lectures, elle n'est jamais piquée... Mais tu devrais bien me la dénicher par là.

Je laisse ma glu, ma cage aux rives du Vignemâle, et m'encours à la découverte de jyjiie Marie. D'une haleine, je monte jusqu'aux bergeries des Vidal, lourd bâtiment noirâtre situé à la crête du coteau, dans une levée broussailleuse de genêts épineux... Ahl ces genêts, comme ils m'entrent leurs pointes dans les mollets ! ... Je suis surpris que la Vidale , réputée très avare, n'ait pas mis le feu à ces arbustes inutiles qui lui volent plus d'un flocon de laine, car j'aperçois des lils blancs et bruns flottant, de-ci, de-là, aux buissons...

MA VOCATION gb

Diciiî la Yidale. Elle est à la porte des stables, comptant des fagots de frêne que deux hommes vont entasser, là-haut, dans les pailliers. Le ruisseau de Roquesels, au bas de la vallée, coule à travers une véritable forêt de frênes, et à l'automne on élague ces arbres magnifiques dont la dent des bêtes croquera, durant l'hiver, les rameaux feuillus, l'écorce des branches avec. Il faut voir avec quelle ardeur, quelle méfiance, quelle autorité cette vieille de soixantequinze ans regarde, surveille, commande ! Tandis que ses journaliers grimpent aux échelles, elle empile les fagots d'une main nerveuse, dont les doigts noirs sur les branchettes vertes ressemblent aux serres de ces grands aigles cévenols abattus d'aventure dans l'Espinouze ou au Saumail... Mais il me semble l'entendre marmotter. Que peut-elle bien dire? Je décris un détour assez long et, sans être vu, je réussis à m'insinuer sous les retombées épaisses d'une enfilade de grenadiers qui tapissent de rouge la façade des bergeries.

Je dresse l'oreille.

— ... Si encore j'avais mon garçon pour tenir l'œil à tout, comme au temps jadis I Mais il n'est plus bon a rien. . . Pourvu qu'il ne devienne pas innocent à force de penser à sa pauvre défunte ! Pour dire vérité, elle était gentille, cette Lucie Pieboul, de Gabian, encore qu'elle nous fut arrivée sans un liard dans le tablier... Enfin, quand bien même mon garçon perdrait les

esprits à cause de sa femme, cela ne la lui rendrait pas... Le bon Dieu a eu envie de Lucie et il l'a prise. Il fait toujours ainsi, le bon Dieu, et pas moyen de l'en empêcher... Ahl si mon ïillot pouvait revenir à sauveté I . . . Moi qui l'avais si bien fait enseigner, aux Frères ! Leur en ai-je porté des écus ronds à ces Frères de Béziers I J'étais si glorieuse de mon Aristide qui lisait aux livres, où je n'entends goutte I . . . C'est comme Abeille, m'en a-t-elle coûté de l'argent blanc I Par exemple, pour celle-là, je ne veux pas qu'elle touche à nos besognes de la Grange; elle est trop fine, trop jolie. On dirait une merlette. Puis nous sommes bien assez riches, voyons, les Vidal de la Grangedu-Pin, pour qu'Abeille ne se salisse pas les doigts...

Elle s'interrompt, se hisse sur la pointe des sabots, s'abrite les yeux de la main et lance un regard au loin.

— Je la vois , reprend-elle ; elle est encore au rucher, un livre sur les genoux

M"'^ Vidal lit dans le rucher I Je détale plus vite qu'un levraut surpris par le premier aboi des chiens.

Elle est là, en effet, blottie en un buisson. Toute espèce de feuilles, et de cent couleurs, l'enveloppent, pleuvent sur elle, parsèment ses épaules, ses cheveux. Quel est le nom de ces arbustes, dont quelques-uns sont chargés de

grappes de baies rouges ? Je l'ignore, n'en ayant jamais rencontré de pareils dans nos campagnes de la vallée d'Orb. Pourtant, ces petites fleurettes blanches, qui me cachent à demi son visage, ressemblent à des fleurettes de myrte... Je tourne un rocher embaumé de verveines, de menthes sauvages, et me rapproche. Je voudrais être l'oisillon qui passe, pour faire moins de bruit. — C'est du myrte ! c'est du myrte ! — Que cette branchette gentiment allongée par l'arbrisseau lui met au front une jolie couronne I Je regarde M"^ Vidal. Malheureusement, le fouillis oii elle se trouve noyée me la dérobe presque de la tête aux pieds, et c'est tout au monde si. dans l'attitude penchée qu'elle garde, je démêle le fin bout de son nez. Il me faudrait pouvoir hasarder quatre pas encore, et je n'ose. Que de fois, au temps des nids, au Roc-Rouge, à Tantajo, à Philip, il m'est arrivé, d'un coup de main rapide, de prendre la mère couchée sur ses petits I Avec quelle légèreté j'avais cheminé sur l'herbe rêche, parmi les éboulementsi Je ne sais donc plus à présent .î^ Si je prenais par le rucher, un

ieu plus haut?

Je me risque doucement et touche les prelières ruches. Mais voilà les abeilles qui défenent leur domaine; elles forment devant moi ne muraille bourdonnante qui m'empêche 'avancer. Le soleiJ, près de disparaître dans Js masses boisées d'un pays oii je ne suis

jamais allé, donne à mes terribles ennemies un éclat qui me les fait trouver belles en dépit de leur aiguillon tiré du fourreau. Je recule, je recule toujours davantage devant les légions, toute l'armée qui me menace, me poursuit, Si les abeilles connaissent M"^ Marie Vidal, c'est moi qu'elles ne connaissaient pas, par exemple! Mais oii suis-je? A force de rétrograder, je suis tombé en un paquet de broussailles inextricables. Gomment me tirer de là.^^ Je cherche, je m'oriente, et j'ai fait brèche, pour me sauver, dans un énorme amas de ronces, quand une voix faible, enrouée, crie de l'autre côté des églantiers qui me retiennent captif :

— Abeille I Abeille!

— Je viens I reprend une voix plus forte et plus claire.

En un sentier que je touche de la main, surgit M. Aristide Vidal.

— Abeille ! Abeille ! appelle-t-il.

J'entends le bruit sec de brindilles qui se

cassent dans un fourré, et M"" Marie se dresse à dix pas , couronnée de fleurettes blanches . — Est-ce que le myrte l'aurait suivie ? — Non ! non ! elle en tient un rameau de la main droite et s'en évente pour s'amuser. Ce jeu me contrarie, car il me prive du spectacle de notre demoiselle de la Grange... Gomme elle ne se presse guère d'arriver à lui, son père la rejoint.

— Tu liras donc ça jusqu'à l'année prochai ne .î* lui dit-il.

Il lui prend, dans la main qui retient le myrte, un petit livre à couverture bleue.

— C'est si joli I si joli 1 répond-elle sans se fâcher.

— M. le curé de Gabian ne veut pas que tu passes tes journées à des histoires inutiles...

— Est-ce qu'il est mon maître, M. le curé de Gabian ?

— Il a tant d'amitié pour toi, ce bon M. Boubals, qui t'a baptisée, qui t'a fait faire ta première communion, qui te mariera un jour!

— Mon maître, c'est toi, toi, mon père chéri que j'aime I

Elle abandonne son myrte et se suspend au cou du pauvre homme, qui tremble de toutes ses jambes, de tous ses bras, et laisse aller le livre au sol.

— Abeille ! . . . mon Abeille I . . . balbutie-t-il. Puis, avec un sanglot :

— Si ta mère pouvait nous voir I . . . M"^ Vidal ramasse son livre, son rameau, et

[demeure plantée devant son père qui pleure.

[Elle est d'une pâleur extrême, mais elle ne )leure pas. Malgré les ramilles qui s'inter- )osent entre nous, je la vois bien. Oh! je la '^ois comme si elle était seule dans la création ît que je n'eusse qu'elle à regarder. D'abord, die est grande, plus grande qu'Eléonore Très- Ls et plus grande que Marthe Vanneau. Pour ies traits, ils ne rappellent en aucune façon

les traits de l'une ou de l'autre de ces fillettes

de Bédarieux. Ils ne sont ni rieurs comme ceux d'Eléonore, ni tristes comme ceux de Marthe. Le visage de M"" Marie Vidal, calme, tranquille, me touche assurément; mais, je ne sais pourquoi, je me sens moins atteint par elle que je ne le fus par la petite ouvrière de la Tuilerie ou par la petite vendangeuse de la vigne de l'Arboussas. Peut-être les conditions particulièrement douloureuses où je rencontre M"*" Marie influentelles sur mes impressions intimes...

Ce n'est pas cela. Abeille, sans être richement habillée, est vêtue d'une robe bleue semée de menus pois blancs qui lui sied à ravir ; un chapeau de paille ombrage ses cheveux très noirs au soleil couchant, et cela me gêne, m'intimide, me trouble. Moi, enfant vagabond de la montagne cévenole, qui, plus jeune, chez mon oncle le curé, vivant parmi les pâtres du Jougla et de Bataillo, avais connu les vestes percées aux coudes, les pantalons troués aux genoiix des paysans, je m'étais senti tout de suite de plain-pied avec les haillons d'Eléonore et de Marthe ; le luxe bourgeois de M"' Marie Vidal, son air distingué de pensionnaire du couvent de Tournemire, me tiennent à distance et coupent les ailes à mon enthousiasme, brutalement. Mon cœur se décourage ; l'objet qui le tente, qu'il convoite, est trop haut... Comment faire croire que, parmi les broussailles oii je n'ai pu me faufiler qu'au prix de vingt piqûres, je commence h m'ennuver.f^...

MA VOCATION loi

— Oui; mais si ta grand'mère le découvre, Ion livre? demande M. Vidal.

— J'ai ma cachette.

Elle se penche, glisse sa main dans un trou.

— Allons I dit-elle.

Son père lui prend le bras. Ils s'éloignent. Le rameau de myrte, dont les fleurettes se ternissent dans le créj)uscule, raye le sentier, lux tournants duquel ils disparaissent tout à ît.

J'ai fait un bond de cabri : je veux voir le ivre, je veux connaître le livre, je veux palper le livre de M"' Vidal. — Où est-il? — Je fouille, ie farfouille...

Bon I une vieille ruche abandonnée, couchée parmi les mougères odorantes. Le tronc de châitaignier où cette ruche fut taillée jadis est verloulu, crevassé. C'est par ces fentes de Fécorce que les abeilles ont déserté leur maisonnette ians doute. Ont-elles laissé du miel aux parois les murailles ? Je redresse la ruche ; mais je ne 'ai pas remise sur pied, que le livre de M"^ Marie 'en échappe, s'étale sur le gazon. Je le happe. le titre me saute aux yeux : Paul et Virginie. Paul et Virginie! Est-ce possible? Quoil ''' Vidal de la Grange-du-Pin ht Paul et Fi>- ^ginie, cet ouvrage abominable qui, l'an dernier, a fait renvoyer du petit séminaire mon condisciple Joseph Gros, de Marthomis-sousle-Saumail I Joseph Gros avait eu beau ca-

loa MA VOCATION

cher Paul et Virginie sous un pavé de la salle d'études, M. l'abbé Lézat, flairant par là de son nez de fouine, le dépista à sa vilaine odeur d'immoralité, et le receleur de mauvais livres quitta Saint-Pons sans désemparer. Une indignation religieuse qui, s'il lui eût été permis d'en être témoin, aurait comblé de joie ma tante Angèle, me pénètre, m'exalte, me soulève, et mes doigts crispés par la force du sentiment qui m'anime déchirent Paul et Virginie, en jettent les feuilles au vent.

L'ombre augmente. Je me préoccupe de regagner la maison. Je vais le long du sentier oii tout à l'heure s'en allait M. Aristide Vidal avec sa fille. Après l'extraordinaire surexcitation de mes nerfs, j'éprouve l'impression d'un bienêtre très doux. Je viens de me conduire religieusement. Mes yeux, oii je ressentais des picotements fort désagréables en regardant Abeille, — je puis bien lui donner son surnom désormais, — se reposent sur les nuages roulés dans la pourpre et l'or aux extrêmes limites de l'horizon. En ce coin du ciel oii le soleil a l'air de ramener un à un ses rayons pour y dormir après les accablantes fatigues de sa journée, mon regard cherche Dieu qui m'a vu, qui m'approuve. Voilà, je suppose, une préparation à mon entrée au grand séminaire...

— Bonsoir, monsieur l'abbé I murmure quelqu'un à côté de moi.

MA VOCATION lo3

— Monsieur l'abbé I . . . Mais, Alonzo Vargas, je ne suis pas abbé encore, dis-je au pâtre des Vidal, qui égrène un rosaire en surveillant son troupeau à l'abreuvoir.

— Vous le serez bientôt, au dire de M"* Sicard, riposte-t-il solennellement.

Puis il ajoute :

— Que le bon Dieu vous assiste I

— Vous récitez le chapelet, vous, Vargas?

— Je réciterais le bréviaire si la guerre ne m'avait fait sortir, voici dix ans, du grand séminaire de Bilbao, où j'avais reçu « les ordres mineurs. » Il a fallu passer la frontière après la trahison de Maroto, et maintenant je suis berger à la Grange-du-Pin. Mais nous ramènerons le roi en Espagne, et alors...

— Alors, vous rentrerez au grand séminaire de Bilbao ?

— Dieu est grand.

11 siffle son troupeau. Les capitaines béliers prennent la tête de la colonne, les chiens en maintiennent les tlancs, et le bétail, repu, pesant, tête baissée, défile vers les bergeries.

Je dégringole à la mare où je devais engluer

Imt d'alouettes, de linottes, de chardonnerets. es bêtes ont troublé l'eau, et leur piétinement soulevé une poussière qui m'étouffe. Je mets i main un peu à tâtons sur ma cage, sur mon ot de glu. Je suis satisfait et m'aventure à tra-

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chercher mes pas à travers les rochers sur lesquels (( la nuit a épaissi ses voiles, » un nouveau souvenir de mes études à Saint-Pons — Saint- Pons où m'a rappelé le méfait de Joseph Gros — me revient en mémoire, et je déclame à haute, à très haute voix ce vers de Virgile :

« Nox rait etfascis tellurem amplectitur alis. »

La Grange-dix-Pin, 29 octobre 18U7,

Cette après-midi, vers quatre heures, ma mère, mon père et moi nous sommes descendus jusqu'à l'ancienne route pour y attendre le passage de la diligence qui fait le service entre Montpellier et Bédarieux. — Ma tante Angèle revient. — Nous cheminions au pas, silencieux, dans un sentier que l'accumulation des aiguilles de pin rend fort glissant, quand un hruit de grelots a retenti. Sans prendre conseil de mes parents, soucieux, presque tristes, je me suis élancé. Je suis arrivé juste à temps pour ouvrir la portière de la patache et soutenir ma vieille tante sur les échelons branlants du marchepied.

Tandis que la voiture s'éloigne, quel embrassement dans la poussière soulevée sur la route I Le cœur de ma tante bat si fort contre le

MA VOCATION lo5

mien qu'elle ne peut parler ; quant à moi, dont ce retour va peut-être clore la destinée à peine ouverte, je regarde dans le vide, impuissant à décoller mes lèvres serrées.

Après ce trouble qui a eu le caractère d'une suspension brusque de la vie, j'ai été bien surpris de me découvrir dans l'allée tortueuse de tantôt, suivant à quelque distance mon père, ma mère, ma tante, qui s'en allaient lentement, très lentement. — Que s'était-il passé ? Je l'ignorais . — Gomme au sortir d'un rêve , quand on n'a qu'une notion vague des êtres et des objets, j'ai porté loin mes yeux à travers ce pays nouveau, m' interrogeant, me demandant oii j'étais. Je ne reconnaissais ni les arbres, ni le terrain, ni le ruisseau de là-bas. Ah I j'ai vu la Grange-du-Pin, tout en haut, sous son parasol gigantesque, et mes idées jusqu'à la dernière, à la plus mince, me sont revenues. Gette irruption de tout moimême en moi-même m'a ébranlé profondément. Les miens s'étant assis à l'ombre d'un grand néflier, je me suis abattu sur une pierre et j'ai pleuré...

Tout d'un coup, le troupeau de la Grange, se ruant vers le Roquesels, dont les rives ont encore de l'herbe, passe à une portée de fusil, parmi les pins. Les chiens ont des jappements courts. J'aperçois Alonzo Vargas droit comme un tronc sous sa limousine velue; il tient un petit livre, et, tandis que ses bêtes se pré-

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cipitent à la pâture fraîche, lui, Tœil dans les pages de son bouquin, ne bouge pas. Que peut-il lire ? Ce n'est pas Paul et Virginie assurément. — (( Mais, Yargas, les moutons vont franchir la haie, faire des dégâts chez les voisins, )) ai-je envie de lui crier. — Il demeure planté. Ma foi, encore que je le blâme de laisser ainsi son troupeau galoper à la débandade, je trouve cet Espagnol de l'armée de Cabrera superbe dans son indifférence, dans son dédain. Est-ce qu'il est fait pour prendre soin des ani maux, cet homme qui, sans la guerre survenue dans son pays, serait prêtre, monterait à l'autel ? Je me sens touché par la situation plus que misérable, honteuse, de l'abbé de Bilbao, et, l'admirant dans le vêtement grossier qui l'enveloppe de ses plis trop amples, sous le chapeau de feutre dont les bords trop larges ombragent ses traits amaigris, ses traits d'ascète, je ne puis m'empêcher de songer aux solitaires de l'Egypte, à Paul, à Macaire, à Pacôme, dont, à Saint-Pons, j'ai tant de fois lu la vie avec transport.

Vargas fait un signe de croix, ferme son livre, gagne le fond de la vallée.

Je ne saurais dire l'impression que ce singulier pâtre des Vidal, se signant après sa lecture ainsi qu'un prêtre après son office, produit sur moi. Mes yeux fascinés le suivent jusqu'aux prairies du Roquesels, un long moment l'y contemplent avec admiration au milieu du troupeau épars.

MA VOGATTON 107

Ce que c'est que d'avoir eu, dès l'enfance, le cerveau manié, pétri, façonné par les prêtres ! Mille souvenirs de mes lectures me reviennent, et, ayant pensé à Paul, à Macaire, à Pacôme, je pense aux anachorètes Martinien, Sérapion, Arsène. Coup sur coup, par la puissance de mon imagination que le désir du divin allume, la contrée change d'aspect : Gabian, dont je démêle le clocher pointu, les maisonnettes serrées autour des hautes murailles de l'église, devient une de ces vastes cités de la Thébaïde toute fourmillante de moines, comme saint Jérôme a pris plaisir à nous en décrire ; et les campagnes de Gabian , rougeâtres, dépeuplées d'arbres, se transforment en véritables déserts vibrants d'hymnes et de cantiques. Dans l'hallucination oii je m'égare, où ma raison s'abîme, le pays se transforme, prend le caractère qu'il plaît à mes préoccupations de lui donner. Ces préoccupations religieuses, absorbantes, tyranniques, poignantes et délicieuses tout ensemble , me grisent à ce point que je vais touchant à peine le sol, soutenu par l'essor de mon âme qui cingle en droiture vers le ciel. Croirait-on que, planant dans un azur clair, sans nuages, l'azur limpide qui mène à Dieu, il m'arrive parfois de percevoir le bruit de mes ailes? Alors, des hauteurs où il m'a été permis de m' élever d'une envergure hardie, je considère avec orgueil au fond de la vallée le cours du Roquesels, puis aux pentes

io8 MA. VOCATION

du coteau la Grange-du-Pin. O folie î folie à faire trembler I en bas, c'est le Nil, le vaste Nil qui déploie ses ondes comme une mer ; en haut, c'est le monastère oii Ammonius, abbé de Nitrie, accueille les fugitifs du siècle et de la vie, le monastère oii je suis attendu...

— Mon cher enfant. . .

Une pierre aiguë me frappe en plein vol, au zénith, et m'abat.

Je balbutie piteusement :

— Eh bien.^^...

— Ton père demande à réfléchir encore. Il lui en coûte d'accepter les propositions de ta cousine Clotilde, de la Visitation. C'est une fierté mal placée, dont, avec l'aide de ta mère, je me charge de venir à bout. Pour toi, il ne te reste qu'à remercier Dieu et à te préparer à partir...

Le petit bras sec, despotique de ma tante s'est appuyé sur le mien, m'a tiré de force vers la maison.

La Grange-du-Pin, 2 novembre 18^7.

Voici plusieurs jours que ma tante a reparu parmi nous , et mon père ne m'a pas encore ouvert la bouche des décisions prises en

famille. Ce matin, au petit déjeuner, j'ai cru, à certains regards qu'il me lançait, le moment venu d'une explication ; puis il s'est levé bravement , m'a regardé encore une fois et , malgré ma tante dont la main de chatte, blanche et griffue, l'a saisi a la manche pour le retenir, est reparti pour le chantier.

Mon père se débat avec lui-même, et, dans le trouble, l'agitation morale oii il vit, dire un mot pour m'inviter à entrer au grand séminaire lui devient chose impossible. Il faut entendre les incitations de ma tante depuis son arrivée, il faut voir les pièges qu'elle lui tend du matin au soir pour l'obliger à aborder la question terrible de ma carrière I Lui, demeure muet ou s'en va.

Je le sais par mon beau-frère Sire, mon père nourrissait une ambition : mes études achevées, il voulait me retirer du petit séminaire de Saint- Pons, 011 il ne m'avait placé que par une extrême condescendance pour les avis de son frère l'abbé, et m'envoyer « faire ma médecine » à Montpellier. Etre médecin, tâter le pouls aux fabricants riches de la ville, avoir un cabriolet pour courir la campagne, puis, qui sait? un jour, être nommé peut-être maire de Bédarieux, peut-être membre du conseil général de l'Hérault, tels étaient les rêves d'avenir que le modeste entrepreneur de travaux publics caressait pour son fils. Mais, hélas I la ruine est venue, et, devant la perspective d'une cata-

strophe prochaine, ses espérances ont croulé sur lui, Font écrasé.

Maintenant, le brave homme, débuché par le malheur de toutes ses illusions comme un gibier par les chiens de tous ses refuges, va, vient, repart, revient et ne sait répondre un mot à ma mère, qui lui parle avec une douceur noyée de larm«s, ni à ma tante, qui le traque sans merci.

Hier, j'étais assis sous le pin parasol de la Grange, oiiunbanc se trouve installé. Le temps, au lieu d'être embrumé comme aujourd'hui par les premières vapeurs de l'automne, était d'une limpidité admirable. Il avait plu dans la matitinée, et tout apparaissait clair, essuyé dans la nature et dans le ciel. L'espace se développait devant moi, transparent, léger, rayé seulement de fils de la Vierge magnifiques : on aurait cru des gouttelettes d'argent vif, longues, étirées, que l'averse avait laissées suspendues dans les airs. Je voyais Alonzo Vargas qui là-bas traversait un gué du Roquesels, et dans la pureté de l'atmosphère je comptais ses bêtes, que je touchais presque du doigt. Tout à coup, à un bruit que je devine plus que je ne le perçois, — dans l'état d'excitation où me mettent des inquiétudes harcelantes j'entendrais marcher une souris, — à un bruit plus sourd que celui d'une feuille tombant d'une branche, je me retourne. Miracle î M'^" Marie Vidal. Elle est vêtue de blanc et je suis ébloui.

— Vous n'apercevez pas votre père dans le sentier? me demande-t-elle.

— Mon père ? ai-je balbutié.

— Il était là il y a une heure, quand notre malade a manqué passer dans une syncope, et il s'est offert à aller chercher lui-même M. le docteur Tisserand. . . Mais les voilà î

En effet, mon père et le médecin se sont dégagés des broussailles qui font une ceinture touffue à l'esplanade de la Grange-du-Pin ; sur les traces d'Abeille, volant en avant d'eux, ils se sont précipités vers la maison.

Et moi qui, uniquement préoccupé d'un départ inévitable, car ma tante me guette et je finirai par être déraciné d'ici, ne songeais pas à la situation de plus en plus grave de M. Aristide Vidal! Cette nuit, des cris perçants, des cris désespérés ont réveillé tout le monde à la Grange. Ma mère, la charité même, s'est levée; puis, ne l'entendant pas revenir, et par intervalles des gémissements étouffés arrivant jusqu'à ma chambre, la remplissant, je me suis levé à mon tour. Je me suis habillé à tâtons, couvert de sueur, grelottant. Sur la pointe des pieds, je me uis glissé dans le corridor qui aboutit à l'apartement des Vidal. La porte du fond était entre-bâillée. J'ai passé la tête. Quel spectacle! Autour d'un grand lit où gisait, blanc, creusé, igide comme un cadavre, M. Aristide, se tenaient debout ma mère, M"" Marie, Alonzo Vargas. Ils étaient là pétrifiés, regardant le ma-

lia MA VOCATION

lade dont la respiration sifflait douloureusement. De temps à autre, quand la poitrine de son père se soulevait trop haut pour accaparer plus d'air, M"^ Marie lui humectait les lèvres de je ne sais quel liquide qu'elle puisait dans un verre avec une petite cuiller. J'ai osé m'approcher; mais, j'en conviendrai tout de suite, c'a été de ma part plutôt curiosité qu'émotion ou pitié. M. Vidal allait peut-être mourir, et, encore qu'une sotte peur me serrât à la gorge, je voulais voir, voir irrésistiblement de mes yeux comment on meurt.

A ce moment, j'ai aperçu la Vidale accroupie, pliée en deux sur une chaise basse , au chevet du lit de son fils. L'écrasement de cette vieille femme, rude, âpre, acharnée chez elle après toutes gens et toutes choses, hurlant dans la nuit comme hurlerait quelque chienne de ferme pour dénoncer un malheur prochain, m'a épouvanté, et je me suis retrouvé dans ma chambre sans pouvoir me rendre compte ni des pas que j'avais faits ni du chemin que j'avais suivi...

Mais voilà le médecin et mon père qui sortent de la Grange. M. Tisserand sourit d'un air satisfait : M. Aristide va mieux sans doute. Ils viennent à moi. — Si j'osais fuir! Si je trouvais un trou où disparaître I — Mon père m'appelle.

— Et qu'allez-vous faire de ce grand garçon .^^ demande le docteur, me serrant la main à m'arracher des cris.

MA VOCATION Ii3

— Je ne sais trop, a bredouillé mon père, embarrassé par la question.

— Pourquoi n'en feriez-vous pas un médecin? J'ai fait un médecin de mon fils Ludovic, et je m'en félicite. Parbleu I ce ne sont pas les malades qui manquent dans nos pays.

Mon père a pâli, et, d'une voix qui hésitait sur chaque syllabe :

— Je crois qu'il veut être prêtre, a-t-il mur muré.

— Ah I par exemple I . . . ah I par exemple I . . . s'est récrié M. Tisserand, riant aux éclats.

Mon père était rentré dans la Grange, que j'entendais encore les gros rires du docteur parmi les hautes mougères où se perd le chemin de Gabian.

La Grange-da-Pm, 5 novembre 18U7»

Le docteur Tisserand est revenu, et cette fois accompagné de son fds, qu'il a laissé à la Grange-du-Pin pour prendre soin de M. Aristide, toujours au plus mal. Cette attention délicate a touché tout le monde ici : la Vidale s'est redressée de la chaise basse où elle demeure abattue, sans boire ni manger, et a embrassé M. Ludovic; puis M^^^ Marie, très

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émue., a saisi la main du jeune homme et lui a dit ; « Ah I monsieur, comme je vous remercie de nous venir en aide en un pareil moment 1 » Il n'est pas jusqu'à ma famille qui n'ait admiré M. Tisserand père, — si hon, si dévoué à ses malades. Toutefois, ma tante ne prenait aucune part à notre enthousiasme , car je m'étais mis de la partie. Elle nous regardait d'un petit air provocant et restait bec cousu. Cette réserve a irrité mon père, dont on ne ménage pas assez les nerfs, et il s'est écrié, faisant explosion :

— Vous trouvez sans doute, vous, Angèle, que M. Tisserand ne mérite pas nos éloges .►^

— Vous voulez avoir ma pensée sur M. Tisserand .^^ a-t-elle riposté d'un ton sec.

— Je ne serais pas fâché de la connaître.

— M. Tisserand est un homme fort habile. Vous avez ma pensée, François, toute ma pensée.

— - Comment r entendez-vous, s'il vous plaît .^^

— M. Tisserand a-t-il un fds de vingt-cinq ou vingt-six ans ?...

— Eh bien ?

— Eh bien, ce médecin, qui est un homme habile, je maintiens mon dire, cherche une bonne occasion d'établir son fds. M"^ Marie Vidal aura une jolie fortune, si je ne me trompe?...

— Angèle a peut-être raison, s'est empressée d'ajouter ma mère.

MA VOCATION ii5

— Je gage , a poursuivi ma terrible tante , que, si vous veniez à tomber malade, ce qu'à Dieu ne plaise I M. Tisserand n'installerait pas son fils k votre chevet.

— Voilà comment vous êtes , les femmes : au fond des actions les plus nobles, vous démêlez toujours quelque motif intéressé.

Mon père a murmuré plutôt qu'il n'a articulé nettement ces paroles; puis, un peu déconfit, il s'est tu. Mais ma tante ne devait pas le laisser en repos. Après une minute de silence, elle a repris de sa voix flûtée, un peu chevrotante :

— Remarquez, mon ami, que, si je ne m'associe guère aux louanges dont vous me semblez trop prodigue envers M. Tisserand, je ne le blâme pas le moins du monde d'essayer de préparer un bel avenir à son fils. Et, à ce propos, je voudrais bien vous voir suivre son exemple .

— Boni voilà mon paquet, à présent.

— Enfin, que dois-je répondre à notre nièce Clo tilde, de la Visitation .^^ Vers la première quinzaine de novembre a lieu la rentrée du grand séminaire, et il serait temps de prendre un parti.

— Vous me la baillez belle, vous, avec votre parti! s'est écrié mon père, traqué à fond. Ma situation est des plus pénibles, Angèle, et je suis surpris que vous le compreniez si peu. Eh quoi I parce que sa cousine veut bien acquitter les trais de pension de Ferdinand jusqu'à la

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prêtrise, il me faudrait contraindre Ferdinand à se faire prêtre I N'attendez pas cela de moi. Si l'état ecclésiastique est du goût de mon fds, qu'il parte pour le grand séminaire, je ne m'y ;)ppose aucunement; mais si, au contraire, il éprouve la moindre répugnance à revêtir la soutane, qu'il soit un homme et me suive au chantier.

— Il vous a si bien réussi, le chantier I

Le trait sifflant a atteint mon père en pleine poitrine, en plein cœur.

— Angèle, a-t-il dit avec une dignité triste, c'est la première fois que vous me faites regretter de vous avoir mêlée à mes affaires. Veuillez attendre pour me juger. Que sait-on.^ l'entreprise tournera peut-être moins mal que je ne l'avais craint, et peut-être, à la liquidation, seraije en mesure de vous rembourser votre caj)ital.

Ma tante a ouvert la bouche, mais il n'en est sorti nul son. Son visage est devenu plus blanc que son clair béguin de batiste; sa tête, après un balancement très léger, a eu un affaissement brusque. Ma tante se trouvait mal.

— Mon Dieu! nous sommes-nous écriés.

Nous étions tous autour d'elle, mon père lui

faisant respirer du vinaigre, ma mère lui tamponnant le front avec une serviette imbibée d'eau, moi lui tenant les deux mains que, d'un mouvement passionné, je portais à mes lèvres à chaque instant. Enfin , ma bonne, ma sainte tante Angèle a rouvert les yeux... Mon père

s*efforçait visiblement de retenir de grosses larmes; quant à ma mère et à moi, nous pleurions abondamment.

Cependant ma tante, à peu près remise, me regardait, ne regardait que moi.

— Eli bien, mon cher petit, a-t-elle murmuré très bas, à quoi penses-tu .^^

— Je pense au grand séminaire , où je voudrais être déjà! ai-je répondu.

Elle a trouvé la force de se lever. Elle m'a serré dans ses bras; puis, me montrant avec orgueil à mon père bouleversé par cette scène cruelle :

— Quand je vous disais, François, que Dieu l'avait fait pour lui, que Dieu se le réservait I

Notre porte s'est ouverte avec fracas.

— Pardon..., ohl pardon I a balbutié quelqu'un.

C'était Vargas.

— Qu'y a-t-il? a demandé ma mère.

— M. Aristide touche à son dernier moment, a répondu l'Espagnol. Si vous pouviez venir auprès d'Abeille et de la Vidale, ce serait grande œuvre de charité. La Mort frappe à la porte de la maison.

Ii8 MA VOCATloa

La Grange-du-Pin, 10 novembre i8U7,

Après deux jours d'agonie, M. Aristide Vidal est mort. Le coup a été terrible pour M"^ Marie, qui, malgré les avis du docteur Ludovic Tisserand, toujours là et toujours empressé, a voulu assister son père jusqu'à la fin. Tout le monde était dans sa chambre quand M. Vidal a rendu le dernier soupir, et si Vargas, perpétuellement occupé d'Abeille, qui couve perpétuellement Abeille de ses regards inquiets, ne s'était précipité pour la recevoir dans ses bras, la pauvre ieune fille tombait sur le plancher. Moi-même, ie dois l'avouer, encore que nul lien de parenté ne m'attache au propriétaire de la Grange-du- Pin, lorsque M. Ludovic a murmuré : (( C'est fini, )) je me suis senti ébranlé par une secousse indicible. La Mort, que Vargas avait vue frapper à la porte de la maison, sa besogne accomplie, m'avait frôlé sans doute en se retirant. Je me suis évadé à pas de loup.

Mes jambes me portant à peine, je n'ai pas marché longtemps. Après dix pas, je me suis affaissé sur le banc, près du grand pin, et là j'ai attendu des forces pour m'aventurer plus avant. Mon dessein était d'aller jusqu'au chantier de

M^A VOCATION iig

mon père, à cinq minutes parmi les vignes, en tirant vers les hauteurs du coteau. La Grange, (l'ordinaire très bruyante par les éclats de voix de la Vidale, les allées et venues des valets de ferme, des hommes de charrue, par les chansons des aides -bergers, — Vargas garde les moutons seulement, et deux garçonnets de quinze ans , rossignoleurs enragés , ont les chèvres, — la Grange, morne, silencieuse, m'effrayait à la fin. Maintenant, les caquets des femmes employées au déblai sur la route d' Agde à Castres m'arrivent très distincts, et j'entends aussi les fouets des charretiers , puis le roulement des tombereaux déchargés. Quelle vie parmi ce monde de travailleurs I Moi qui veux vivre, vivre à tout prix, pourquoi n'étais-je pas là-haut, une pelle ou un pic à la main.î^...

Tandis que je me noie à ces réflexions disparates, Alonzo Vargas sort de la maison, soutenant M"^ Marie. M. Ludovic, qui est avec eux, enfourche un cheval. Une fois en selle, il dit ces mots :

— Vargas, prenez soin de Mademoiselle.

Mon père et moi, nous nous occuperons de tout.

Il part au galop.

C'est une chose singulière : mes yeux, après avoir suivi une minute M. Ludovic Tisserand à travers les détours du sentier, ont éprouvé une fatigue, une douleur aiguë qui m'a contraint à les fermer. Le grand jour de midi déterminait-il

lao MA VOCATION

cet aveuglement, car je n'y voyais plus? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, quand Vargas. me rejoignant avec M"'' Marie , a fait asseoir M"^ Marie sur le banc à côté de moi, je n'ai pas été fâché de m'isoler en de profondes ténèbres. — Que répondrais-je, si on me parlait? — Après le mauvais sommeil de toute la Grange durant les dernières nuits, on me croirait endormi et on ne me questionnerait pas.

Gela est certain, depuis mes promesses, mes engagements à ma tante Angèle, à tous les miens, je n'ai envie que d'une chose : la paix. Oui, je me sens la vocation; oui, M. Aristide Vidal une fois au cimetière, je partirai pour le grand séminaire de Montpellier; mais, mon Dieu ! si on pouvait ne plus me parler ni de ma vocation ni du grand séminaire, s'il m'était permis de connaître la paix, la paix dont j'ai tant besoin, dont je suis plus altéré que le cerf de l'Ecriture n'est altéré de (( l'eau des fontaines ! . . . »

Dans la nuit qui m'enveloppe, où je goûte un premier repos, je perçois très nettement la respiration de M"^ Marie. Une respiration de jeune fille I J'écoute. Tantôt c'est le susurrement voilé d'une source cheminant en automne sous des feuilles mortes accumulées, tantôt le sifflement très doux d'un oisillon s' élançant du nid. Mon oreille, dressée aux longues espères dans les rudes campagnes de Gamplong, mon oreille a de merveilleuses finesses pour discerner, différencier les bruits dans la nature. Elle sait

MA VOCATION lai

comment trotte un levraut, comment détale un lapin, comment grisolle une alouette dans les ornières d'une route où sont tombés des grains d'avoine, comment prélude et finit l'ariette d'un linot ou d'un chardonneret à la cime d'un amandier. Cependant, ni durant mes chasses sauvages avec Léon Boucquier, du Mas-Blanc, ni durant mes chasses moins féroces avec Galibert, le pâtre des Bassac,je n'ouïs rien de comparable à ce qui me frappe tout à coup :

— Abeille, dit Vargas, ayez confiance. Dieu, qui veille sur vous, voudra vous soulager : il vous accordera le don des larmes. . . Ah I si vous pouviez pleurer!... Voyez votre grand' mère : ses yeux ruissellent, et elle en supporte son malheur avec plus de courage... Abeille, vous n'avez pas un mot, vous n'avez pas un geste... Abeille, m' entendez-vous.»^

jyjiie Marie ne répond pas.

— Pauvre enfant I murmure le berger d'une voix assourdie.

Ici, deux minutes de silence... Un soupir douloureux s'échappe de la poitrine oppressée de la jeune fille, et Vargas reprend aussitôt d'un accent plus clair :

— Abeille, vous souvenez-vous de mon arrivée à la Grange -du -Pin? Vous étiez menue comme un grain de blé noir de mon cher pays basque... Vous aviez huit ans à peine... Votre mère vivait... Vous souvenez-vous de votre mère, Abeille?

Impossible de lui arracher une parole.

— Ahl quelle femme charitable aux abandonnés, aux perdus! Puis elle était belle et noble comme une sainte. Moi, je passais par la Grange-du-Pin que Dieu plaçait sur ma route, mais sans nulle intention de m'y arrêter; elle devina mon dénuement, vit le fond de ma misère et, pour me donner un abri, comme j'avais dit que je m'entendais au soin et à la garde des bêtes , proposa à votre père de me confier le troupeau. Vous n'avez donc pas gardé le moindre souvenir de tout cela, mon Abeille?

— Si.

— Deux ou trois ans plus tard , comme iln essaim parti de vos ruches s'était suspendu à la branche d'un sorbier, je vous mis un caillou dans chaque main, vous appris à les heurter l'un contre l'autre, et l'essaim, obéissant, fut capturé. C'est ce jour-là que je vous donnai le nom d'Abeille,,, Avez-vous oublié cette rentrée d'essaim?

— Non.

— Votre mère, votre père, le visage et les mains enveloppés, étaient là, vous regardant, émerveillés de voir les abeilles bruire dans vos cheveux sans vous piquer. La musique de vos cailloux, celle de votre voix, car vous chantiez ce simple mot : « Belle ! Belle I Belle ! » charmait l'essaim qui, déroulant sa masse bruissante , s'abattait par menues légions sur le drap blanc tendu à l'ombre du sorbier. Et quels embrasse-

ments quand tout fut finil Gomme les vôtres vous aimaient I

— Je les ai perdus.

— Vous vous trompez.

— Je les ai perdus.

— Et le ciel?. . . Dieu vous les garde là-haut. La mort de votre père, dont le cœur ne put se déprendre de la femme à laquelle il s'était une fois lié, cette mort qui vous accable a été pour lui plus qu'une délivrance, elle a été le retour au bonheur, aux joies les plus enivrantes de sa \^e terrestre. Le dernier mot qu'ait exhalé sa bouche déjà glacée, c'est ce nom mille et mille fois répété durant sa maladie : « Lucie I Lucie I Lucie I )) Maintenant, dans les splendeurs du royaume du ciel, il la voit, sa Lucie bien aimée, il la retrouve parée de gloire, jeune de la jeunesse éternelle des élus, et ils ne seront plus séparés, car (de royaume du ciel ne doit pas finir, non erit finis. »

— 0 mon pèrel... O ma mèrel... sanglota M'^« Marie.

J'ouvris involontairement les yeux : M^^'' Vi-

al, assise, tenait ses deux mains collées à son

visage et de grosses larmes rondes filtraient à

vers ses doigts. Yargas était à genoux, dans

attitude rigide d'un saint de pierre sur un

Imbeau. Ses lèvres murmuraient une prière : ns doute il remerciait Dieu, qui lui avait péris de toucher Abeille, de découvrir et de faire couler la source de ses pleurs. Son oraisou ter-

VlSf

Fat

ia4 MA VOCATION

minée , TEspagnol se remit debout ; puis , se tournant vers moi, qui le considérais ébahi :

— Monsieur Fabbé, me dit-il, d'un ton tout ensemble recueilli et solennel, M. le curé de Gabian espère pouvoir m'ouvrir dans quelque temps le grand séminaire de Montpellier pour m'y faire poursuivre mes études et recevoir la prêtrise. Mais la guerre qui peut éclater de nouveau entre christinos et carlistes, rend mon avenir bien incertain. Sera-t-il accordé jamais au minoré de Bilbao de célébrer le saint sacrifice ? J'en doute souvent au fond de Tabîme oii j'ai été précipité. Vous, dont rien ne troublera la vie, vous gravirez les degrés de l'autel et immolerez la victime sans tache. Souvenez-vous, le jour où vous aurez été comblé de la grâce divine, souvenez-vous de la Grange-du-Pin , de M^^* Vidal, de sa grand' mère, de moi, et priez pour nous.

J'ai regardé Vargas avec fureur et, sans répondre, me suis sauvé d'un élan. En rentrant dans ma chambre, j'avais une envie folle de crier. Je venais de recevoir un coup, et par quelque blessure secrète, goutte à goutte, me semblait-il, mon sang, tout mon sang allait s'épancher.

MA VOCATION ia5

La Grange-du-Pin, 12 novembre 18U7.

Encore que je sois très résigné, car par mon entrée au grand séminaire je réjouis ma mère, je comble ma tante, je ne suis pas désagréable à mon père fort embarrassé de moi, je n'ai pu retenir un mouvement de révolte quand, ce matin, dans ma chambre, mon pied s'est heurté à ma malle cadenassée, cordée, prête à partir. Les doigts de fée de ma tante avaient accompli cette besogne délicate, sans bruit, durant mon sommeil... Oui, mon caractère, doux en apparence, mais rude dans le fond, parfois capable de transports sauvages, a manqué de m'emporter aux dernières violences, et j'ai eu envie, d'un coup de talon, de crever le couvercle de cette malle et d'en éparpiller le contenu à tous les buissons de la Grange-du-Pin.

Je suis plus calme maintenant... A quelle sérénité supérieure, à quel détachement superbe de soi nous élève la pensée de la mort! J'ai vu M. Aristide Vidal au cercueil, j'étais là quand Vargas , avant de clouer lui-même les planches de sapin, lui a couché sur la poitrine un petit crucilix retiré de dessous sa cape de berger,

et tout aussitôt mes idées ont pris une direc tion pacifique, la direction pacifique du ciel. La messe des Morts célébrée par le curé de Gabian, l'abbé Boubals, cette messe si triste, avec son Dies irœ effroyable, m'a été, dans mon état tiraillé, fiévreux, une manière de rafraîchissement. On pleurait beaucoup dans l'église, car M. Vidal, de la Grange-du-Pin, simple, la main ouverte aux malheureux, était universellement aimé. Eh bien, les larmes des assistants tombaient sur moi comme une rosée bienfaisante, et elles détendaient mes nerfs crispés, et elles éteignaient mes irritations intimes, et elles me faisaient meilleur ami de moi-même en me montrant le but marqué de ma vie au pied des autels.

— Sursum cordai m'a soufflé Vargas, à la Préface.

— Hahemus ad Dominum! lui ai-je répondu, l'âme au ciel.

Un éclair de ma vocation, désormais certaine, m'a ébloui au cimetière : c'est lorsque M. le curé de Gabian, engagé jusque par-dessus les chevilles dans la terre fraîchement remuée qui allait recouvrir la dépouille du défunt, a levé son aspersoir sur la fosse. Dans la lumière crue de midi, j'ai vu tomber l'eau bénite, dont chaque goutte étincelait pareille à une perle et disparaissait avec un mot latin de l'officiant qui l'accompagnait pour la rendre de plus en plus pure jusqu'au cercueil. La scène avait un caractère sublime, et j'aurais voulu être prêtre en

ce moment pour remplir le rôle si haut de M. Boubals.

L'ofTiciant était parti avec les chantres, et la Vidale, courbée sur son bâton, ses yeux rouges pleurant du sang, et JVP'^ Marie, livide, mais sans larmes, gardaient leurs altitudes immobiles, terrifiées. Les MM. Tisserand se sont empressés autour d'elles et les ont emmenées à Gabian, oii elles passeront la fin de la semaine. Vargas rentrera seul... Ah! ces MM. Tisserand!... Il se pourrait bien, en effet, que M. Ludovic épousât plus tard M^'^ Marie. Je ne me rends pas un compte bien clair de cette impression ; mais j'aime autant ne pas me trouver à la Grange-du-Pin, le jour oii ce mariage y sera célébré.

Je partirai demain. J'appartiens à Dieu qui saura me suffire, me tenir lieu de tout. — Habemas ad Dominum!

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