‹ Ma vocation (volume 3)Chapitre 4 sur 12 · TROISIEME CAHIER · texte numérisé non relu

TROISIEME CAHIER

Auberge Bonffardin, 13 novembre Î8

Ce matin, vers huit heures, comme ma mère et moi nous venions de monter dans la diligence de Bédarieux à Montpellier, ma tante Angèle. en nous passant un sac de lustrine bourré de victuailles pour la journée, nous a lancé ces paroles d'une voix claire, je pourrais dire heureuse :

— Ne logez pas au moins chez Bouffardin! ]\|iie jg Fouzilhon vous attend.

Le fouet du voiturin a claqué et les chevaux se sont enlevés d'un bel élan.

Tandis que ma mère, pour me donner le change sur son émotion, car elle était fort pâle, époussetait de son mouchoir les coussins de la (( rotonde, » oii nous étions seuls, moi, la tête à Tune des portières du véhicule, je regardais la

Ife MA VOCATION lag

^eille route de tous mes yeux. Il tombait iles gouttes d'eau, et la poussière blanche se piquait de petites taches brunes. Au premier détour du chemin, à dix pas du Roquesels légèrement embrumé, dans le brouillard de plus en plus épais à mesure que nous serrions de plus près le ruisseau, un homme a surgi qui m'a envoyé un adieu de son bras levé. Mais j'étais stupide, et l'idée ne m'est pas venue de répondre à ce geste amical, d'ailleurs peu distinct.

Ma mère m'a touché au coude :

— Tu ne reconnais donc pas ton père?

— Mon père.^^

— Il a pris par le raccourci... Il a voulu te voir encore une fois. . .

Je me suis retiré de la portière. Le cœur me battait d'une terrible force. Je ne me pardonnais pas d'avoir, en moi-même, accusé mon père de froideur, au moment du départ. A ce moment, matante, tout en me pressant, essuyait de temps à autre une larme ; lui, n'articulait pas un mot, et ses yeux, que par intervalles il attachait avec obstination sur moi, demeuraient secs... Pauvre père! il n'y avait pas tenu quand je n'avais plus été là et, hors d'haleine, il s'était précipité pour me jeter de la main les encouragements, les caresses qu'il n'avait pu ou n'avait pas osé me donner.

Nous avons dépassé Gabian et gravissons,

SOUS une pluie fine, transparente comme une gaze, une montée rude, sinueuse. L'équipage, — trois haridelles étiques, — empêtré dans les ornières de la route détrempée, va au pas, assourdissant le tintamarre de ses cordons de grelots plus retentissants que des sonnailles de vendange.

— Cette grande maison, à droite, c'est l'ancienne abbaye de Cassan, me dit ma mère.

Une grande maison, en effet, se dresse là-bas, percée de fenêtres innombrables. Des oliviers superbes, des oliviers bibliques, plus feuillus que nos oliviers des monts d'Orb, projetant des branches noires de fruits, prêtes pour la cueillette, enveloppent cet amas de bâtiments aux toitures en maints endroits ruinées. Par-dessus les frondaisons grises de ces arbres antiques, s'élance un clocher dont les entablements, à la naissance de la flèche, servent, pour l'instant, d'abri à des milliers d'oisillons, mouillés, frileux, entassés par paquets les uns sur les autres, ne bougeant guère, buvant de rares coups de soleil, car le soleil sourit à travers l'ondée. Hélas! les hirondelles sont parties depuis septembre, et les linottes, les bouvreuils, les rouges-gorges, les mésanges-charbonnières, moins déliés des ailes, mais plus rustiques, les remplacent à présent. Le ravissant spectacle! Notre attelage, rendu, respire au bout de la côte, et j'ai le loisir d'entendre le ramage très bruyant de ces bestioles rassemblées, de jouir de leurs

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ébats au rebord des corniches, au long de la façade de l'abbaye où s'impriment de menus becs très fins, puis des enfilades de queues étalées... Mais notre patache s'ébranle, et je plante là les oiseaux de Cassan.

A partir de Roujan, un gros bourg que nos

chevaux criblés de coups traversent d'un trot

fort honorable, il cesse de pleuvoir. Toujours

des vignes, des vignes jusque dans les fossés de

la route. Sous les pampres mordorés, plus d'une

;rappe oubliée par la serpette montre le luisant

le ses grains flétris, souillés de boue. La plaine,

tout propos interrompue jusqu'ici par les on-

lulations rocailleuses du sol, se déploie désor-

lais large, immense, à perte de vue ; on devine

le rien ne l'arrêtera plus jusqu'à la mer, vers

laquelle elle semble se hâter. Dans la liberté de

;e vaste horizon matinal, pur, humidifié, tran-

[uille, je sens l'angoisse qui m'oppresse depuis

la Grange-du-Pin se dissiper, s'enlever au-des-

ius de moi avec les vapeurs , et sans trop avoir

[conscience de mon audace énorme, je m'incline

^ers ma mère et l'embrasse d'une tendresse qui

let sur mes lèvres toute ma vie.

— Voilà la chartreuse de Mo ug ères, murlure-t-elle, voulant dire quelque chose.

— Où donc?

— A notre gauche.

— Cette église blanche. ►^

— Le couvent tire son nom d'un arbuste du )ays. C'est là que ta tante Angèle vient se con-

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fesser au moins une fois l'an au R. P. Sutter, prieur des chartreux.

Au nom de ma tante, je me suis emparé des mains de ma mère, les ai réunies, les ai serrées dans les miennes. Des démonstrations si peu habituelles de ma part paraissent la surprendre, et, me fouillant d'un regard aigu :

— Tu as quelque chose, me dit-elle.

— Je crois bien I

— Qu'as-tu .î^

— Je suis content..., ohl mais, content I...

— Pourquoi es-tu si content .î^

— Parce que c'est vous qui m' accompagnez a Montpellier et qui m'accompagnerez au grand séminaire... J'avais une peur horrible d'être confié à ma tante.

— Ta tante, pourtant. . .

— Elle ne vous ressemble pas.

Enhardi par un silence qu'en dépit d'un effort visible ma mère ne réussit pas à rompre, j'ose me révéler à elle tel que je suis, tel assurément qu'elle ne me connaît pas, qu'elle ne m'a jamais soupçonné.

Je poursuis :

— Non, elle ne vous ressemble pas. Avec elle, ce voyage m'aurait été des plus pénibles. Pourquoi vous cacher que, dès qu'il s'agit de ma tante, le respect chez moi va jusqu'à la crainte .^^ A force d'entendre parler de la sainteté de ma tante, j'ai fmi, en elfet, par la prendre pour une sainte, et elle m'intimide, et elle me

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paralyse, et elle me domine à ce point que, devant elle, je suis tout à fait comme si je n'étais pas. Avec quelle docilité, dans ces derniers temps, ne m'a-t-on pas vu plier sous son opinion, sous son avis I Souvent, ni son opinion ni son avis n'étaient les miens ; je sentais cela à des mouvements de révolte que je réprimais non sans peine. Néanmoins, je me rendais, j'abdiquais, je me mettais à sa merci, vaincu par une obsession plus forte que tout moi-même, que toute ma volonté prise à deux mains. Sous cette oppression dont mon âme n'a jamais eu la hardiesse de secouer le joug, que de rêves d'indépendance n'ai-je pas faits! Je n'en soufflais mot à personne, je ne confiais même pas à mon journal, cet ami que je dois à mon oncle Fulcran, mes soupirs, mes aspirations vers la liberté ; mais que de fois, à Bédarieux, à la Tuilerie, à la Grange-du-Pin, mes yeux se sont remplis de larmes au seul vol des oiseaux qui s'en allaient par les airs où ils voulaient ! . . . Et, tenez 1 tout à l'heure, à Gassan, si je vous

"^ouais que j'ai envié ces chardonnerets voleit autour du clocher de l'abbaye sans avoir à

mdre compte du jeu de leurs ailes...

— Mon cher petit I

— Il m'arrive, quand je descends en moîlême, comme mon oncle l'abbé m'y habitua îs l'enfance, d'avoir honte des incertitudes, js hésitations où vous m'avez vu, tant à la

[uilerie qu'à la Grange-du-Pin. Quelle pauvre

idée vous avez dû concevoir de mon caractère î Ne vous y trompez pas cependant, ma mère : je ne suis pas incapable de prendre une résolution, de former un grand dessein et de le pousser à bout. Je n'ai pas toute votre nature énergique mais, Dieu soit béni! vous m'en avez donné un peu, de cette nature vaillante, la force de mon père au milieu de chagrins accablants , et depuis longtemps vous auriez reconnu en moi le fils de vos entrailles, si ma tante Angèle l'eût permis. Malheureusement, je n'étais pas rentré à la maison qu'elle fondait sur moi. Désormais, plus une heure, plus une minute de repos moral, Croiriez-vous qu'un jour, à la Tuilerie, en présence de mon beau-frère, déchiré par les insistances de ma tante comme par les ongles d'une furie, l'idée plus vive qu'une flamme me tra versa l'esprit de m'en aller, de fuir, de marcher devant moi tant que je trouverais terre sous mes pas! Sire eut quelques bonnes paroles, et le transport sauvage qui m'enlevait se calma. Mais je pleurai bien, le soir, dans ma chambre, je pleurai bien...

Ma mère m'a pris dans ses bras, m'a enveloppé ainsi que les mères seulement savent lej faire; puis ces mots, un à un, sont tombés de sa bouche :

— Si tu t'étais expliqué hier avec cette fran-j chise, nous ne serions pas sur cette route aujourd'hui.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas que tu sois prêtre malgré Dieu. Un mauvais prêtre dans notre famille I Nous préserve le ciel de ce malheur !

i J'étais atterré... Qu'avais-je dit?... Je balbue au hasard :

— Mais, ma mère..., mais, ma mère...

Elle est tremblante, ses grands yeux noirs mpides fixés sur moi. Soudain elle se déplace, aisse le vasistas d'une des portières, se penche, Va-t-elle appeler notre conducteur, faire arrêter la voiture, me commander de descendre, me ramener à la Grange-du-Pin? Un désespoir farouche m'enlève ; je me précipite, la saisis avec une familiarité dont je ne puis me rendre compte, dont rien ne saurait excuser l'audace, et je la contrains à se rasseoir. A mon tour, je la tiens sous mon regard qui, si j'en juge par le feu qui m'embrase, doit la brûler.

— Tu ne veux donc pas me laisser respirer un peu? me dit-elle, accompagnant ces mots d'un sourire ineflable.

Mon être éprouve une détente qui me jette à s pieds.

— 0 ma mère I . . .

Ma tête sur ses genoux, je sanglote comme

enfant.

La diligence s'arrête. A droite, à gauche, ce mi non plus des vignes, mais des maisons. La >rlière de notre compartiment s'ouvre.

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— Vous avez une demi-heure pour déjeuner I crie un gros homme, nous tirant sa barrette d'une main et nous montrant de l'autre l'enseigne du Soleil d'Or.

Je suis à ce point troublé que c'est à peine si je vois ma mère descendre. Une fois au sol, elle me tend la main, m'attire. Je la suis. Justement, à trois pas de l'auberge, se développe une allée de platanes, avec des bancs de pierre de taille disposés entre les troncs écaillés... Nous allons, nous venons sous les grands arbres, dont la toison, arrachée à chaque haleine de la brise, assez âpre ce jour-là, tourbillonne mélancoliquement devant nous, et nos langues demeurent muettes, nos cœurs fermés.

— Si tu avais faim, mon enfant, nous entamerions notre sac, me dit-elle avec eflbrt.

— Je n'ai aucune faim... Oii sommes-nous P

— A Pézenas.

Nous nous asseyons.

Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas cette trop rapide station sur un banc de pierre où le soleil semblait étendre exprès pour nous un grand tapis de rayons douillet et chaud. C'est là, sur ce bloc isolé au coin d'une promenade publique, que Dieu, pour me fortifier dans mes résolutions, s'est rendu visible à moi. Je l'ai vu.

— Mon enfant, me dit ma mère, je veux commencer par te déclarer que tes aveux ne me causent nul chagrin. J'ai été touchée, au

contraire, de t'entendre me parler avec cet abandon. Une seule chose m'est sensible : l'impression fâcheuse que tu emportes de ta tante. Comment as-tu pu te méprendre sur son attitude, avoir l'idée, quand elle te manifestait son désir ardent, trop ardent peut-être, de te voir embrasser la carrière ecclésiastique, qu'elle cherchait à t'imposer sa volonté.^ Par ton long séjour chez ton oncle Fulcran, par tes longues années chez M. l'abbé Dubreuil, ta tante a pensé naturellement que tu étais disposé à entrer au grand séminaire, et comme, pour elle, nulle grandeur en ce monde n'est comparable à la grandeur de la prêtrise, elle a convoité la prêtrise pour toi. Mais tu aurais articulé un mot, un mot ferme, qu'elle eût cessé de te poursuivre, puisque tu crois à une poursuite de sa part. Sais-tu qui, de nous tous, serait le plus profondément atteint, s'il t'arrivait de te faire prêtre sans vocation .î^ Ta tante.

— C'est vrai...

— Mais ce malheur, qui serait pour elle cent fois pire que la mort ne nous menace en au-

mne façon.

— Non, non, il ne nous menace pas I

— Ecoute-moi, Ferdinand. Les choses, par lotre faute à tous, ont été poussées si loin, qu'il 'est bien difficile à présent de reculer...

— Pourquoi reculerais-je ? Mes plaintes jntre ma tante, à laquelle je reproche de ne l'avoir pas laissé moi-même en un

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moment où je n'avais besoin que de moi, ces plaintes n'impliquent nullement un manque de vocation.

— Admettons que cette vocation, que, pour être sincère, ta tante n'est pas seule à appeler de ses vœux, soit chancelante, qu'elle ne doive pas aboutir, quel mal y aurait-il pour toi à passer un an au grand séminaire ? Existe-t-il un endroit plus propice au recueillement dont tu as manqué et que tu réclames ? Là, tu seras libre de réfléchir, de t'étudier, de te connaître, et, cet examen sur toi-même achevé, de rester ou de sortir.

— Sortir I . . . Pour aller oii ?

— J'ai confiance en Dieu qui, ne te voulant pas prêtre, ne t'abandonnera pas.

Elle tourne sa face vers moi. Je ne sais quel air douloureux, navré, je lui trouve, à cette face adorable, dont les joues pâlies, creusées, affichent les angoisses de chaque jour. Comme je considère ces traits chéris avec l'audace sans pudeur des enfants, qui savent bien que leur mère est leur chose, que leur mère leur appartient sans voiles, toujours, éternellement, ses yeux se brouillent et de petites larmes étoilent ses cils. Elle retire vivement son mouchoir. Giell son chapelet qui fuit de sa poche et tombe à terre. Je le saisis. C'est Dieu qui vient à notre secours. Je baise la croisette de laiton et, ouvert par ce coup de la grâce assené en plein cœur, je m'écrie :

— Ma mère, si nous récitions le chapelet? Nous n'avions pas murmuré trois Ave^, que

notre voiturin, planté au seuil du Soleil d'Or, hurlait à tue-tête :

— Les voyageurs pour Montpellier , en voiture I en voiture I

Auberge Bouffardin, lU novembre 18U7,

La délicieuse journée I Dès Fauhe , nous immes sortis de chez Bouffardin, avons trarersé la place Saint-Côme un peu k tâtons et iommes entrés à Saint-Roch, où nous avons issisté à la messe. Ma mère, devinant mes rémgnances k entendre trop parler de ma tante )our le quart d'heure, avait eu la veille le îourage de ne pas « descendre chez M"^ de [Fouzilhon, » l'intime amie de sa sœur; mais ïUe n'a pu résister au désir d'aller faire ses lévotions k Saint-Roch, (( l'ancienne paroisse i'Angèle. » Rasséréné dès la lecture de l'Epître, 'ai partagé moi-même son sentiment, et, k la ionsécration , j'ai prié pour celle que mes toutes, ma lâcheté religieuse m'ont fait maulire avec amertume et k la sollicitude pieuse le laquelle je devrai de connaître ma vraie voie 5t d'y marcher courageusement jusqu'k la fin.

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L'office terminé, nous quittons l'église, allons au hasard devant nous. Le jour se lève, un jour léger, clair, tout bleu. L'air, si rude chez nous, est ici d'une douceur extrême; il ne me fouette pas le visage comme à Saint-Pons sous le Saumail, comme à Bédarieux sous Caroux; il me le caresse, je dirais volontiers : il me le baise. Ma mère, reposée, rajeunie, m'enveloppe d'un regard presque joyeux et me prend une seconde fois le bras, ainsi qu'elle le fît une première fois dans la vigne du Roc- Rouge, à la Tuilerie.

Dieu! que les rues de Montpellier, encombrées de charrettes, regorgeant de gens affairés, bruissantes de cris aigus : « Femmes, voulezvous des sarments î Femmes , voulez-vous du vinaigre I)) que ces rues larges, lumineuses, me paraissent belles avec leurs grandes maisons en pierres de taille, leurs fenêtres à jalousies vertes, leurs balcons à balustrades dorées I J'éprouve dans les jambes , jusqu'à travers les cheveux, des frémissements très agréables, et j'ouvre des yeux énormes, étonnés, ébahis, des yeux déjeune loup de la Montagne-Noire mené en laisse loin du bois natal. — Oui, vra.*^ment, il y a beaucoup du louveteau chez moi.

— Voilà oii je viendrai demain, quand nous aurons vu ta cousine Glotilde et rendu visite à jyjiie jg Fouzilhon, me dit ma mère, me montrant, sur une place, une vaste porte cochère flanquée de deux colonnes engagées.

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En véritable fils d'architecte qui, dès Tenfance, a joué avec « le Vignole, » j'admire les chapiteaux des colonnes et cherche à déterminer auquel des cinq ordres elles peuvent bien appartenir. Elles appartiennent à Tordre toscan.

— Les bureaux de l'ingénieur du département sont là, au premier étage, reprend-elle.

Nous poursuivons notre promenade vagabonde, pleine de découvertes.

Non loin des bureaux de M. Duponchel, nous nous arrêtons à l'entrée d'une rue tortueuse. Je lève le nez : Rue de ï Aiguillerie,

— C'est ici, chez M"*^ veuve Vigouroux, que l'on boit le meilleur café au lait de Montpellier.

M'ayant glissé ces mots d'un air de mystère, ma mère soulève une tente à rayures bleues. Nous pénétrons en un rez-de-chaussée obscur où j'ai beaucoup de peine à démêler une, deux, trois tables accotées à la muraille du fond. Des napperons éclatants de blancheur recouvrent ces meubles légers, ce qui ne contribue pas peu me les faire sauter aux yeux. Du reste, tandis [ue ma mère cause avec la maîtresse de céans, ine vieille femme courte, replète, très brune, moustaches, avec un tablier de toile haut noué Jous les aisselles, les divers objets qui embellissent le réduit où nous venons de nous insinuer ['un pas furtif, se détachent de l'ombre, m'ap- )aiaissent un à un, lentement. Ce sont des frangées interminables de magnifiques cafetières

MA VOCAtIOIV

ventrues ; puis des rangées interminables de cafetières de forme plus élancée, plus élégante; puis des rangées interminables de cafetières basses, mignonnes, jolies. Toutes ces porcelaines — les grandes , les moyennes , les petites — sont décorées d'un couvercle à bouton rouge; on dirait de grosses cerises, des bigarreaux de notre vallée d'Orb, éparpillées sur les étagères pour me tenter. Les bols abondent aussi; mais eux, au lieu d'être étalés avec orgueil, se dressent modestement en pyramides sur une planchette, près du fourneau. Ohl le fourneau avec ses ferrures soigneusement astiquées, je le vois tout entier ; là, le café et le lait chauffent en des casseroles de cuivre fourbies au son et au vinaigre, étincelantes comme les vases sacrés. Ma mère finit par me rejoindre à une table près de laquelle je suis demeuré debout, entrepris, observant, plongeant de l'œil autour de moi avec curiosité. M""^ veuve Vigouroux, la langue au fourreau, se met en devoir de nous servir.

Quel déjeuner I Je ne me souviens pas d'en avoir fait de pareil, pas même dans mon enfance, quand, avec Léon Boucquier ou avec Galibert, ayant inspecté nos pièges de PhiHp ou de Bataillo, il nous arrivait de rôtir une grive, une alouette, un merle en rase campagne et de le dépêcher à la croque au sel... Et pourtant ce ne sont ni des grives, ni des

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alouettes, ni des merles que M"® Vigouroux dépose devant nous sur la table, mais tout simplement du café, du lait, des rondelles de beurre, de la cassonade rousse, en des usten- 1^ siles reluisants de propreté, puis, dans une corbeille d'osier, quantité de pistolets, petits pains longs, à croûte vive, fraîchement défo urnes, — K une gourmandise du pays. — N'importe, tout Hkcela est exquis, et j'en jouis avec plénitude. Je ^■^ne sais quelle saveur de noisette je découvre à ce lait crémeux de Montpellier mêlé au café de M""^ veuve Vigouroux, de la rue de l'Aiguillerie, et je vais au festin de toutes mes dents, de tout mon cœur. Je puis dire « de tout mon cœur, » car je sens bien que, si ma mère n'était pas là, je ne mangerais pas de cet appétit. Elle est assise en face de moi, elle me couve, elle me sourit, elle m'allonge une parole par-ci par-là, et tout mon être épanoui fait qu'un morceau n'attend pas l'autre... Qui sait si, au fond de cette joie dont je suis inondé, il n'entre pas un peu de tristesse.^^ Oui, qui sait.^^ Il est certain que ma mère va me quitter, que demain peut-être elle entrera à la Grange-du-Pin , que demain peut- -être le grand séminaire m'aura reçu...

]y|me Vigouroux se penche vers ma mère et, u ton assourdi d'une dévote de Camplong délorant ses péchés à la grille du confessionnal de mon oncle Fulcran :

— Alors, M"*" Angèle ne s'est pas décidée à ous accompagner?

i44 MA VOCATION

— Ma sœur est venue à Montpellier dernièrement...

— Je Tai vue. Elle a pris son café au lait ici, un dimanche qu'elle allait entendre les offices à Notre-Dame-des-Tables. Mais, tout de même, c' est dommage qu' elle ne soit pas à Montpellier en ce moment pour être témoin de ce qui s*y passe.

— Que s'y passe-t-il?

— Comment! vous ignorez que le P. Hermann prêche . aux Pénitents-Bleus ? Il était grand temps que Dieu prît pitié de nous et laissât pleuvoir sa manne sur Montpellier ! M. le chanoine Pommerol m'a conté que le P. Hermann fait des miracles. Les plus endurcis sont touchés et tombent dans les bras du missionnaire carme à la file, comme des capucins de carte. S'il était permis à M"^ Angèle d'assister à ces prodiges ! . . .

La tente de la rue s'entr'ouvre discrètement. Un homme, grand, fluet, plutôt enveloppé que vêtu d'une redingote trop ample pour sa longue taille de roseau, se faufde sur la pointe des pieds. Ce consommateur salue M""^ Vigouroux et nous salue d'un air fort digne.

— C'est M. Bringuier, premier sacristain de la cathédrale, souffle notre hôtesse... Mais, j'y songe, vous devez le connaître, madame Fabre : il fait les affaires de M"^ de Fouzilhon...

— Chut! interrompt ma mère.

Elle met une pièce de vingt sous dans la main de M'"" veuve Vigouroux, et nous nous hâtons de déguerpir.

Hôtel Fouzilhon, 15 novembre 18^7.

^Malgré nos précautions, il était écrit que nous n'échapperions pas à M"^ de Fouzilhon.

Hier, vers trois heures, nous nous disposions à aller voir ma cousine Clotilde, rue de la Blanquerie, où est le couvent des Visitandines , quand un coup sec a retenti à notre porte, chez BoufTardin. J'ouvre, et je me trouve nez à nez avec une grande vieille femme au long visage ridé, d'une pâleur jaune de buis, entouré jusqu'au bas des joues de mille rayons de mousseline plissés droit et fin comme un surplis.

— Bonjour, Ferdinand, bonjour I me dit familièrement cette inconnue.

Elle entre en me bousculant, suivie d'une naine lourde, grasse, entre deux âges, coiffée, elle aussi, d'un béguin blanc en soleil. J'écarte un rideau et j'appelle ma mère, en train dans la pièce voisine de choisir des papiers que nous evons déposer à la préfecture, en nous rentà la Visitation.

— Vous, mademoiselle! vousl s'écrie ma ère.

Elle embrasse tour à tour et la religieusO ante et la religieuse nabote . car nous avons aire à des religieuses immanquablement.

i46 MA VOCATION

— Ohl mesdemoiselles, quelle bonté! reprend-elle.

Et, se tournant vers moi :

— Ferdinand, remercie M"^ de Fouzilhon et M'"' de l'Hospitalet.

Je balbutie en m'inclinant :

— Merci, mesdemoiselles, merci...

M"^ de Fouzilhon montre un siège à M'^'' de l'Hospitalet, puis en prend un autre délibérément. Elles s'installent. M^'^de Fouzilhon ouvre la bouche et les questions pleuvent sur ma pauvre mère dru comme grêle :

— Et Angèle.^^. . . Que fait Angèle.»^. . . Dieu lui est-il habituel à Bédarieux, ainsi qu'il lui était habituel à Montpellier .î^ Depuis son départ, la Confrérie du Saint-Rosaire est bien malade... Ah ! si Angèle était ici , en ce moment unique oii Montpellier est comblé de grâces I . . . Vous savez ce qui se passe, sans doute .^^

— Je sais que la parole du P. Hermann, aux Pénitents-Bleus. . .

— Vous arrivez trop tard pour l'entendre, le P . Hermann . Il prêche une retraite aux Dames de la Visitation et part, malheureusement...

— Malheureusement, soupire M"^ de l'Hospitalet d'une voix timide de fauvette, qui contraste avec la voix pleine, hardie, sonore, de M'"' de Fouzilhon.

— Il prêche une retraite à la Visitation .^demande ma mère, l'air inquiet. Alors, le couvent est fermé?

— Certes !... dit M"^ de Fouzilhon.

— Quel ennui I Je vais être retenue à Montpellier plus longtemps que je ne le voudrais.

— Quelques jours vont et viennent, chère madame...

Et, avec un sourire très engageant, très aimable :

— Vous savez, du reste, que je suis venue chez Bouffardin pour vous enlever, que ma voiture vous attend en bas, et qu'Ursule et moi, nous allons vous aider à faire vos paquets.

— Mais, mademoiselle, je n'oserai jamais...

— Vivement ! ... Il a été convenu avec Angèle , à don dernier voyage, que, lorsque vous accompagneriez Ferdinand au séminaire, vous me donneriez la préférence sur Bouffardin ; et je n'en démordrai pas... Quand je songe tout de même que, sans Bringuier, qui vous a aperçue chez la bonne M"^ Vigouroux, j'aurais peut-être ignoré votre venue I Ce n'est pas bien, ça, ce n'est pas bien...

En articulant ces mots, la vieille demoiselle,

iont le visage rude, presque noir, s'est fait tout coup charmant, lumineux, caresse du bout de B8 longs doigts osseux, par de gentils petits Dufflets, les joues tristes de ma mère. — Vivement I vivement! répète-t-elle Jlons, Ursule, pliez-moi ça.

Elle saisit sur le dossier d'une chaise ma re-

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de Félix Caumelte , qui a dû me la rafraîchir pour ma présentation à ma cousine, à M. le Supérieur du grand séminaire, et la passe à M"« de l'Hospitalet.

Vaincue par d'aussi affectueuses instances, ma mère ne résiste plus et, les couvercles de nos deux malles ayant été soulevés, elle y range une à une nos menues affaires, non sans l'aide de ces dames, que cette besogne peu habituelle amuse follement.

Une fois , comme je glisse parmi mes chemises les Confessions de saint Augustin, un exemplaire superbe qui m'a coûté bel et bien six francs chez J.-P. Audibert, libraire à Bédarieux, on me l'arrache des mains, on le place où l'on veut. Je ne touche plus rien, je recule, je regarde. Vraiment, je suis confondu des égards que M"^' de Fouzilhon et de l'Hospitalet témoignent à ma chère mère, qui s'excuse, mais rayonne, et je les remercie du fond du cœur, du fond du cœur je les admire, je les aime. Ces pensées me traversent le cerveau : (( Combien sont délicates les amitiés que purifie la religion ! Un jour peut-être, moi aussi, j'aurai des amis en Dieu. »

Les langues vont leur train, tour à tour vibrantes et voilées, pareilles au tic tac du moulin de Gaillard qui chante plus ou moins haut selon que la maîtresse-roue reçoit toute l'eau des Douze ou n'en reçoit qu'une partie. Ce caquet

me charme, me remplit d'une aise pour laquelle il n'existe pas d'expression.

— Je vous assure, mademoiselle, insiste ma mère, que je me fais scrupule de vous occasionner du dérangement, quand je sais par ma sœur que vous attendez votre nièce, M"*^ la com-

^ tesse de Sauviac, et que votre hôtel est en répa- M ration...

K — La belle affaire, mes réparations I Cela m regarde Bringuier... Pour Zoé, elle n'arrivera ^^pas ici avant Noël. Vous voyez, nous avons de ^■a marge.

— Les nouvelles de M""" de Sauviac sont bonnes, sans doute .^^

— Zoé se porte à merveille, ainsi que le petit Maurice. C'est M. de Sauviac qui ne va guère :

e climat de Lille, très humide, paraît-il, n'a as arrangé sa poitrine un peu faible. Il tousse oujours, ce pauvre Emmanuel, il tousse...

— Si seulement Zoé avait voulu avoir conance en saint Roch, qui honore Montpellier, ù il naquit, d'une protection particulière!

urmure M"^ de l'Hospitalet.

— Mais Zoé est une tête de linotte, et son sprit d'oiseau qui vole n'a jamais pu se fixer ne minute aux choses consolantes de la reliion. . . Enfin, M. de Sauviac vient en semestre, t j'espère le décider à donner sa démission de apitaine du génie. Peut-être, lorsqu'il ne courra lus les garnisons, qu'il n'aura plus qu'à s'ocuper de sa femme, à la catéchiser, à la prêcher,

i5o MA VOCATION

Emmanuel, qui est pieux, obtiendra-t-il du ciel ce que nos prières, à Ursule et à moi, n'ont pu encore obtenir... La clefi la clefi

Ma mère veut fermer ma malle elle-même; mais M"® de Fouzilhon demeure sourde à ses doléances : elle courbe sa haute taille, rabat le couvercle, et le cadenas est passé d'un coup brusque dans la lunette de fer.

— Ursule, appelez Florien.

M"* de l'Hospitalet ouvre notre fenêtre, lance dans la rue un (( psitt I » discret et prolongé. Presque au même instant, un petit homme d'une cinquantaine d'années, maigre, léger comme un chat, rasé comme un prêtre, en livrée noire à boutons d'argent, se présente chapeau bas.

— Florien, lui dit M"* de Fouzilhon, vous prendrez un fiacre et ferez porter ces bagages à l'hôtel.

Nous descendons.

Le cocher de M"*" de Fouzilhon est un vieillard. Ramassé sur le siège haut situé d'une calèche antique, plié en deux, le menton aux genoux, il dégage d'une houppelande de drap sombre devenue trop grande deux menottes ridées qui retiennent les rênes en tremblant. Arriverons-nous sans encombre .^^ Bien que l'attelage ne me paraisse pas des plus fougueux, j'éprouve quelque inquiétude.

Tandis que ma mère, après avoir réglé sa note avec BoulTardin, gravit le marchepied,

MA VOCATION i5i

large, solennel, que vient d'abaisser dev&îit elle le valet de pied Florien, M"^ de l'Hospitalet, d'une voix toute de lait et de miel, me glisse ces mots à l'oreille :

— Je vous ai confectionné moi-même le surplis. Il est à ailes plissées menu. Dieu, je l'espère, permettra qu'il vous aille bien.

— Allons, Ursule! crie M"'' de Fouzilhon.

— Ma chère Nobilie, je contais à notre jeune abbé que le surplis...

M''*' de Fouzilhon monte. Nous nous empressons derrière elle, et les chevaux s'en vont paisiblement, d'un trot sans secousse, à travers la place Saint-Côme et vingt rues où je ne suis jamais passé.

Hôtel Fouzilhon, 19 novembre 18U7,

Depuis trois jours que je vis rue des Carmes, lans le vieil hôtel Fouzilhon, j'éprouve un îalme tel qu'à aucune époque de ma vie je n'en jprouvai de semblable, pas même chez Sire,

la Tuilerie. La paix que j'implorais, la paix lont j'étais avide, je l'ai, je la possède, je la lens. Dans le milieu favorable où la tendresse îéleste de ma tante m'a précipité tout à coup, les plaies saignantes de mon ame se cicatrisent.

MA VOCATIOIN

Ici, je deviens doucement valide, fort et nouveau. Le premier lépreux qui se plongeait dans la piscine de Bethsaïda après que l'ange du Seigneur en avait effleuré les eaux du bout des ailes, était guéri. Ma tante Angèle m'a ouvert cette maison privilégiée, et déjà je ne sens plus la lèpre de mes maux. Une preuve que Dieu, « îa charité toujours vivante et agissante, » comme s'exprime saint Augustin en ses Confessions, ((vit et agit)) en l'intimité de mon être, qu'il y est entré pour mettre tout en bon ordre, pour y apporter cet apaisement que je goûte et qui ne peut émaner que de lui ; une preuve que la face de Dieu s'est enfin tournée vers moi, (( visage à visage, yàciem adfaciem, )) c'est mon impression divine de tout à l'heure, lorsque nous étions réunis, au deuxième étage de l'hôtel, dans l'oratoire de la Confrérie du Saint- Rosaire, M'i" de Fouzilhon, M"* de l'Hospitalet, ma mère et moi.

Julette, la plus jeune bonne de la maison, presque une enfant, avec une petite tête brune, deux yeux noirs baissés, recueillis, modestes, était venue demander ma mère de la part de ((Mademoiselle.)) J'étais demeuré seul et, pénétré de reconnaissance , j I lantais les louanges de M"^ de Fouzilhon, quand la même Julette a reparu pour m' appeler à mon tour.

— Mademoiselle vous attend à l'étage audessus, dans la chambre de M™^ la comtesse de Sauviac, m'a-t-elle dit.

MA VOCATION i53

Je monte. Mais des éclats de rire, qui s'échappent d'une porte entr' ouverte, m'arrêtent net sur le palier.

— Entrez donc, Ferdinand, entrez I me crie M"" de Fouzilhon.

Gomme j'hésite, elle me prend par la main et m'introduit. M'^^ de l'Hospitalet rit aux larmes; toutefois, en m' apercevant, elle juge cette hilarité peu séante et la comprime à ne laisser plus échapper que de maigres gloussements étouffes. Ma mère rit, elle aussi; mais, je ne sais, elle me semble ne pas y aller avec la même abondance des lèvres, la même joie du cœur. Je ne comprends pas, et je cherche à assembler trois paroles : « Qu'y a-t-il ? que me veuton ? )) quand « Mademoiselle, » me devinant :

— C'est une surprise, mon cher enfant, me dit-elle avec un effort pour ne pas éclater de nouveau.

Puis, se tournant vers le coin le plus obscur de la pièce :

— Monsieur Prunières, nous vous livrons M. l'abbé. Vous nous rappellerez au beau moment. Usez de la psyché de M""^ de Sauviac...

Elle a fait un signe d'intelligence à ma mère, a jeté un regard à M"^ de l'Hospitalet, et toutes trois ont disparu.

La porte de la chambre se refermait à peine, qu'une forme humaine se dégageait des ténèbres et hasardait un pas vers moi.

i54 MA VOCATION

— M. Prunières, sans doute ? ai-je bredouillé.

— Oui, monsieur l'abbé, poui* vous servir. . . Mais nous n'y verrons guère ici, monsieur l'abbé. Permettez...

Incontinent, les volets d'une des fenêtres ont battu contre la muraille. Un flot de lumière a inondé la pièce.

— Maintenant, monsieur l'abbé, si vous le voulez bien, vous vous déshabillerez, m'a dit M. Prunières, obséquieux, la bouche en cœur.

— Pourquoi me déshabiller ?

— Oh! quittez la redingote seulement.

— Je désirerais savoir...

— On ne vous a donc pas prévenu .^^ J'aurais dû le deviner aux rires de ces dames ... Je suis le tailleur du grand séminaire, et je viens vous essayer votre soutane.

— Ma soutane I . . .

D'un geste insinuant, onctueux, M. Prunières m'a retiré ma redingote, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je me suis trouvé enveloppé d'un long fourreau noir tombant aux pieds. Un prestidigitateur n'a pas de coup plus rapide, car c'a été un coup de prestidigitateur. Tandis que je me vois tout entier réfléchi en une haute glace mobile supportée par deux colonnettes à cannelures incrustées de cuivre. — tout est élégant, joli, d'un goût charmant chez M"*^ la comtesse de Sauviac, — M. Prunières, sautillant autour de moi, tantôt se recule et admire, tantôt se rapproche et d'un coin de

MA VOCATION i55

savon trace, de-ci, de-là, des lignes blanches sur le drap noir. Je laisse faire le tailleur du grand séminaire, me livre sans résistance à son œuvre de correction très compliquée, tourne à droite, tourne à gauche sous la pression de son doigt qui me commande par des attouchements discrets. Mon âme emprunte à l'habit qui revêt mon corps je ne sais quelle résignation profonde, voisine de l'anéantissement. C'est par la voie douloureuse que j'ai été mené à l'instant solennel d'aujourd'hui ; mais le sacrifice est consommé, et la pensée que désormais j'appartiens à ma vocation, que cette soutane suffira à me protéger, à me défendre contre moi-même, me remplit d'une sécurité oii il me plaît de découvrir le commencement des grâces attachées à mon nouvel état.

Cependant, M. Prunier es n'en finit pas ; il va, vient, glisse son savon dans la pochette de son gilet, pique toute une pelote d'épingles parmi le vêtement. Il ne me semble pas ravi de son

I œuvre.

— Ohl ohl chantonne-t-il, ohl ohl Et il s'applique, et il mouille un mouchoir qu'il se passe et repasse sur le front. — Voilà ce que c'est de ne pas prendre mesure à la personne elle-même, murmure-t-il en sourdine, rageant un brin. La soutane vous irait comme un gant si j'avais pu seulement vous appliquer mon centimètre autour de la

t taille. Mais, que voulez-vous.^ j'ai dû m'en rap-

MA VOCATIOIS

porter aux chiffres envoyés à M^'^ de Fouzilhon par M"^ Angèle Sicard. . .

— Comment I c'est ma tante...

M. Prunières, dès le début de ses opérations, avait à peine boutonné le vêtement ; en constatant sa trop grande ampleur malgré les épingles destinées à le rétrécir, il saisit à poignée l'interminable rangée des petits boutons de crin et la fixe rapidement.

— Et à présent? me demande-t-il, arrêtant sur moi deux gros yeux à fleur de tête, inquiets, éplorés.

— A présent, tout est pour le mieux.

— Eh bien I non I non ! s'écrie-t-il au désespoir. C'est la première fois qu'il m' arrive d*avoir si peu de chance. . . Levez les bras.

Je les lève.

— L'emmanchure est bonne, dit-il, un peu remis. Je vais détacher la queue de cérémonie et vous ferez quelques pas.

Je marche, je balaye le tapis pompeusement.

Le tailleur du grand séminaire, qui me suit fort agité, se rassure.

— Allons, je ne suis pas trop mécontent. La soutane, moyennant des retouches habiles, ira assez bien. Mais, avant que je m'en rapporte aux mesures de M"^ Sicard ! . . .

— Est-ce fait ? demande par le trou de la serrure une voix joyeuse d'enfant.

Julette joue peut-être à cache-cache dans

MA VOCATION ib-j

Tescalier avec la repasseuse de la lingerie, aussi folâtre, aussi jeune qu'elle.

— Est-ce fait ? redemande la même voix enfantine.

— Non, noni

C'est moi qui viens de pousser ce cri, me souciant fort peu de me montrer à Julette et à son amie dans ma soutane manquée.

— Eh bieni vous y mettez le temps, monsieur Prunières.

Par exemple, cette fois, ce n*est pas Julette, mais M"® de Fouzilhon qui a parlé. La porte s'entre-bâille. Le tailleur pâlit. M. Prunières perd la tête, c'est évident : il veut piquer une dernière épingle dans l'étoffe et me l'enfonce dans la chair.

— Aïel

— C'est faiti glapit le malheureux tailleur affolé.

^pies ^Q Fouzilhon et de l'Hospitalet se précipitent ; puis ma mère entre tranquillement. Elle ne m'a pas aperçu, la pauvre femme, qu'elle joint les mains par un mouvement d'adoration et ne bouge plus. Ses yeux agrandis fixés sur moi, elle me considère en une sorte d'extase. Pareille immobilité m'effraye et, peu attentif à W' de Fouzilhon, à M"« de l'Hospitalet, à M. Prunières, qui me parlent, me questionnent, m'interpellent tous à la fois, je regarde ma mère plantée comme une statue et lui souris

i58 MA VOCATION

pour la rassurer. Ses traits nobles et beaux, ses traits calmes et purs de sainte dans une niche d'église, n'ont rien de douloureux; néanmoins, il me semble que, si je l'embrassais, mon embrassement lui serait un bien, un grand bien. Cette idée s'empare de moi avec une telle force que, repoussant et M"^de Fouzillion, et M'^^ de l'Hospitalet, et M. Prunières, occupés, après m'avoir glissé un rabat au col, une ceinture aux reins, à me passer le fameux surplis «à ailes plissées menu, » je m'élance et tombe dans les bras de ma mère tendus vers moi. Quelle allégresse tout ensemble et quel déchirement I Nous mêlons nos larmes et nos sanglots.

— Mon enfant I mon enfant I . . . répète-t-elle sans se lasser.

— Ma mère! ma mèrel ne puis-je m' empêcher de redire sans fin.

Mais M"^ de Fouzilhon, prompte à nous divertir d'émotions dangereuses pour ma vocation, nous prend les mains au plus fort de notre attendrissement et nous entraîne hors de la chambre de M^^de Sauviac. Nous traversons le palier du deuxième étage oii des éclats de rire m'ont arrêté tantôt, et, M"^ de l'Hospitalet ayant poussé une porte, nous pénétrons en une étroite chapelle, avec statuette de la Vierge, lustre, candélabres, autel. Nous sommes dans le sanctuaire de la Confrérie du Saint-Rosaire. M"** Nobilie, qui n'a cessé de nous retenir, ma

mère et moi, nous laisse libres ; puis, tombant à genoux à côté de M"^ Ursule déjà prosternée, elle articule ce simple mot :

— Prions.

Dans mon enfance, chez mon oncle Fulcran, et, plus tard, chez M. l'abbé Dubreuil, il m' arriva de connaître des effusions religieuses qui duraient des journées entières. Combien ma prière d'aujourd'hui a été plus courte que mes prières de ces temps de premier élan vers Dieu I C'est avec une peine infinie que j'ai arraché à mes lèvres lourdes, pétrifiées, ces rares paroles :

(( Seigneur, je n'ai pas recherché la gloire de votre sacerdoce. Mais des femmes pieuses, des femmes qui reçoivent de vous plus de lumière que je n'en reçois, me croient marqué pour l'exercice d'une mission divine ici-bas. Une terreur effroyable me courbe au sol comme un roseau. J'ose néanmoins m'offrir à vous. Seigneur, dans toute la sincérité de mon âme. Si vous me jugez digne de votre service, prenezmoi, enlevez-moi, ravissez-moi, et que la vertu de votre Droite me soutienne et me fortifie! Si, au contraire, votre souffle, dès le principe de ma vie, ne m'a pas pénétré des grâces indispensables à votre ministère auguste, repoussez-moi, comblez mon cœur de tous les découragements, de tous les dégoûts, de toutes les amertumes de la terre, emplissez ma bouche de cendres, et faites, si, par quelque impiété, je marchais un jour

vers vous malgré vous, que je succombe sur les marches de l'autel avant qu'il me soit permis de le violer. Ainsi soit-ill »

Hôtel Fmzilhon, 23 novembre 18U7.

Tandis que le P. Hermann prêche les Visitandines et retarde bien innocemment mon entrée au grand séminaire, ma mère fait des courses à la préfecture, chez M. Duponchel, chez M. Simonneau. Je l'accompagne le plus souvent. Enfin, le mandat de six mille francs qu'elle attend lui sera remis cette après-midi, du moins on le lui a affirmé hier. Le montant de ce mandat rendra à ma mère son retour léger vers la Grange-du-Pin : en pensant à son mari, capable de faire face au payement de trois quinzaines, le souvenir de son fils lui laissera quelque répit. Que Dieu retire les miens de l'abime de maux où d'eux-mêmes ils se sont précipités !

Après le déjeuner, M"^' de Fouzilhon et de l'Hospitalet étant sorties pour leurs visites quotidiennes aux pauvres du quartier de Lattes, ma mère et moi nous nous sommes sauvés à travers la ville. Une heure sonnait à Saint- Pierre. Nous passons devant l'Ecole de méde-

MA VOCATION i6i

cine. Véié de la Saint-Martin est aussi chaud, aussi clair, aussi joyeux à Montpellier, que -pourrait l'être à Bédarieux le véritable été, l'été de la Saint-Jean. Si des vapeurs sans nulle consistance, percées à jour, délicates et rosées, ne s'élevaient à la cime des arbres du Jardin des Plantes, que nous longeons, novembre, ici, aurait les splendeurs de juin.

— M. de Sauviac a bien raison de fuir Lille pour venir passer l'hiver à Montpellier, dis-je tout à coup.

Ma mère, alors, me parle avec quelques détails de M"« de Fouzilhon, de M"« de l'Hospitalet, de M""^ de Sauviac...

— Tu entends sans cesse M"^ Nobilie se plaindre de sa nièce. Eh bien! cette nièce, fille unique d'un frère mort depuis peu et tendrement aimé, elle l'adore. «Zoé n'a pas de religion, Zoé est folle, Zoé finira mal, comme une impie qu'elle est; mais Zoé est ravissante, mais Zoé est faite au tour, mais Zoé a les plus beaux cheveux du monde, mais il n'est pas d'alouette qui puisse montrer des pieds aussi mignons que les pieds de Zoé, et pour de l'esprit, Zoé en a jusqu'au bout des ongles. » Il faut voir, quand M"^ Ursule, qui, du reste, convient de tous les travers de M™^ de Sauviac, ose contester une seule des qualités dont il plaît à la tante de gratifier la nièce, il faut voir de quel air on accueille ses observations I Et Dieu sait si M"« de Fouzilhon aime M^'" de l'Hospitalet, une

i62 MA VOCATION

parente pauvre, devenue sa compagne depuis plus de vingt ansi Un jour, M'^*" Nobilie m'entretenait de M™* de Sauviac, sujet toujours présent à sa pensée. « Cette Zoé, que Dieu m'a inlligée comme un châtiment de mes péchés, me disait-elle, a une âme de papillon tourbillonnant dans le pré on ne sait après quelle fleur... » Ahl si M"*" de Fouzilhon la connaissait, la fleur que désire Zoé, comme elle irait vite la lui cueillir !

— Vous l'avez vue, vous, ma mère, M™® de Sauviac ?

— Si je l'ai vue ! Il ne se passait pas de jour qu'elle ne vînt caqueter chez ta tante Angèle, quand ta tante Angèle habitait Montpellier.

— Gomment est-elle .^^

— Charmante, fine, élancée. Sauf des cheveux blonds qu'elle tient de sa mère, morte en la mettant au monde, elle est tout le portrait de son père, le général marquis de Fouzilhon. Et quelle langue bien pendue ! . . .

Nous étions devant la grille du Peyrou, le plus bel endroit de Montpellier. J'entre sans trop savoir où je vais, la tête étourdie par ce que je viens d'entendre.

— Alors, tu ne me suis pas à la préfecture .f^ me demande ma mère.

Je ne m'explique aucunement mon état ; mais je voudrais être seul, vaguer seul à travers la promenade du Peyrou.

— Au fait, reprend-elle, j'ignore combien de

MA VOCATION i63

temps je puis être retenue dans les bureaux, et tu pourrais m'attendre ici. Dans le cas où je ne t'aurais pas rejoint vers les quatre heures, tu rentrerais rue des Carmes.

Je bredouille trois syllabes, et ma mère s'éloigne rapidement.

La partie haute du Peyrou, balayée par un vent frais d'automne, qui souffle ici avec une certaine force, est déserte. Les habitués se sont réfugiés dans les allées inférieures de la promenade, exposées au soleil. Enfin, je marche librement. A plusieurs reprises je regarde làbas, vers le faubourg Boutonnet, un cube de pierre énorme qui encombre l'horizon. Ma mère, la première fois que nous avons visité le Peyrou, m'a dit que c'était le grand séminaire. . . Le grand séminaire I . . . Je ne suis pas encore encagé, et déjà la cage me pèse. Si, comme certains oiseaux sauvages de nos montagnes, j'allais être trop difficile à apprivoiser, et, ne pouvant briser mes barreaux, je préférais mourir que de recevoir une becquée malsaine pour moi.î^...

Je hâte le pas pour échapper aux suggestions de l'esprit malin. Je gravis les marches du Château-d'Eau ; j'admire les sculptures du fronton, où s'enroulent des filets chargés de poissons tout frétillants, tout vifs ; je considère ébahi les arcades superposées de l'interminable aqueduc ; j'écoute le bruit de. l'eau tombant

i64 MA VOCATION

dans le bassin qui la distribuera à travers la ville. Hélas ! rien n'y fait: le Démon, acharné à ma perte, continue à m'insinuer de mauvaises pensées. . . Aussi pourquoi, tout à l'heure, courir au-devant de la tentation .f^ Quel besoin avais-je d'interroger ma mèi-e ? Est-ce que M""^ de Sauviac aie droit de m' occuper, moi qui suis à la veille de quitter le monde, qui ne connais pas la nièce de M"^ de Fouzilhon, qui probablement ne la connaîtrai jamais. f^ Le serpent m'a soufflé son premier mot empoisonné devant la psyché de la comtesse, quand ce Prunières m'essayait sa malencontreuse soutane, et depuis il n'a cessé de m'empester de son haleine. A la fin I . . .

Je me suis assis sur un banc de pierre et, dans ma détresse, mes lèvres ont murmuré le Pater.

Avec quelle foi j'ai appelé à mon aide a notre Père qui est aux cieux! » Ah I si j'avais osé tomber à genoux et, par ma prosternation, hâter le vol de ma prière I N'importe, on m'a entendu, car il s'est fait en moi un apaisement subit. Toute vision dangereuse s'est évanouie, et mes yeux, coup sur coup, se détournant des fantômes qui les avaient séduits, se sont arrêtés ravis a»ux réalités de la création, qui sont « l'ouvrage de Dieu. » La mer développant la-bas, à ma droite, du côté de Cette, sa ligne bleue indécise et voilée, me touche médiocrement; je m'attache de préférence au paysage abrupt des montagnes, étageant, là-haut, à ma gauche, du côté de Saint-Martin-de-Londres,

MA VOCATION i65

leurs masses de granit jusqu'aux nuages. Florien, que M"^ de Fouzilhon a attaché à ma personne, au retour d'une visite à l'église Sainte- Eulalie, sous le Peyrou, m'a désigné par leurs noms les villages enfouis aux anfractuosités du pic Saint-Loup, le point le plus élevé de cette chaîne, où « Mademoiselle » possède dix métairies. C'est enfantin, cela : parmi ces noms, il en est auxquels je découvre je ne sais quelle grâce pittoresque, par exemple « les Matelles, la Roquette, Triadou. » Mon œil suit la crête onduleuse, crevant à tout propos le ciel de ses pointes aiguës. Cette crête rude descend toujours davantage vers la plaine, et s'arrête. Tiens ! voilà un roc isolé qui m'a bien l'air du roc de Cabrières. C'est Cabrières, car je démêle non loin de là le plateau brunâtre de Caroux. Et dire qu'entre ces deux blocs se trouvent Bédarieux, la Tuilerie, la Grange-du- Pin, ou, si l'on veut, Eléonore Trescas, Marthe Vanneau, Marie Vidal I . . .

Une peur entre-choque mes genoux. Je me lève et regagne vivement la rue des Carmes. Il est plus de quatre heures sans doute ; ma mère doit être rentrée.

Je touche à l'hôtel Fouzilhon, tout haletant, e doux abri que cette immense maison noyée dans l'ombre de la cathédrale, faisant face au palais épiscopal I En vérité, c'est ici le « port du salut. » Je me croise dans l'escalier avec

M. Prunières, qui s'incline jusqu'à terre et s'esquive. Je ne le rappelle pas : il voudrait me ressayer la soutane et je me sens mal disposé en ce moment. Ma chambre reçoit les reflets de la rosace de Saint-Pierre touchée par le couchant; elle s'en trouve illuminée... J'éprouve une fatigue énorme... Mes yeux se ferment... L'âme et le corps sont harassés... Que je dormirais volontiers I Si je cédais à une envie irrésistible .^^ Il est trois heures à la pendule, et ma mère n'est pas près de revenir. . .

On chante?... Mais oui, on chante... Les yeux mi-clos, j'écoute. Malheureusement, la voix claire et haute que je viens d'ouïr se tait à présent. Qu'elle était vive, alerte, cette voix! Un jet des Douze, à son jaillissement du roc, n'a ni plus de limpidité ni plus de fraîcheur. Juste, la voilà qui reprend :

« J'aime du vin Le jus divin; Mais si Lisette, D'un œil malin, M'invite un brin, J'aime Lisette Plus que le vin. »

Le premier vers de ce couplet n'avait pas pris son essor, car les notes montaient de la cour dans ma chambre avec des bruits d'ailes, que je sautais à ma fenêtre. Le chanteur est un jeune jl| homme d'une vingtaine d'années : perché là-bas sur une échelle double, un pinceau baveux au

bout des doigts, il peint les ferrures des volets du rez-de-chaussée et s'en donne à gosier que veux-tu. J'ai rencontré maintes fois ce garçon vaguant avec les autres ouvriers employés aux réparations de l'hôtel, et j'ai entendu l'important M. Bringuier, qui commande l'escouade, l'appeler « Théodore. » Théodore, quoique trapu, est bien pris dans sa taille d'une souplesse robuste; mais ses traits pâles, heurtés, sont déplaisants. Ce qu'il a de merveilleusement beau, par exemple, c'est sa chevelure, une toison ardente, déroulant des anneaux de feu sur ses épaules, le long de son dos. Tandis que, sans nul effort, ce ténor de nos rues méridionales, oii les ténors abondent, lance jusqu'au ciel des éclats pleins et vibrants, je le vois par une caresse très douce de la main rejeter de temps à autre les ondes épaisses de ses cheveux qui l'inondent à flots. Ah! le fati

— Voulez-vous vous taire, monsieur Théodore ! voulez-vous vous taire !

Qui a parlé .^ Tiens ! c'est Julette, plantée à la porte de la lingerie. Cette porte étroite de confessionnal, à plein cintre, avec un auvent pour ; la protéger du soleil, encadre très gentiment le ï minois un, déluré de la j)etite bonne, qui [s'avance et se retire tour à tour par un jeu d'agaçante coquetterie. La fdlette, vêtue d'une robe noire sur laquelle un tablier blanc à bavette tranche vigoureusement, avec ses yeux un peu lentouis, son nez mince, pointu provocant, m'a

i68 MA VOCATION

tout l'air d'une hirondelle attendant sa becquée sous le rebord d'un toit. Théodore a laissé tomber son pinceau au baquet, a sauté de son échelle, et, marchant sur la pointe des pieds, se dandinant, faisant des mines, des gestes aimables, s'avance en tapinois. Mais l'hirondelle, qui a suivi tant de manèges du coin de son œil fin, se rencogne dans son nid.

— Julette ! Jelette î gémit d'un ton d'affliction comique ce rutilant passereau de muraille appelé Théodore par M. Bringuier.

On ne répond pas, et la lingerie reste fermée.

— Julette I Julette I reprend-on.

Personne ne bouge.

— Julette I Julette! repart Théodore, faisant toc ! toc I à la porte, comme le loup dans le Petit Chaperon rouge.

Une fente apparaît au bas du mur ; c'est la porte de la lingerie qui s'entre-bâille discrètement. Dans le fond, tamisé par une ombre tremblotante, le minois pâle de la fillette apparaît souriant.

— Viens I viens ! dit-il.

— Non ! non ! dit-elle.

— Tu sais bien que (( Mademoiselle » est sortie...

— Ça n'est pas à cause de « Mademoiselle » que je ne viens pas.

— A cause de qui ^

— A cause de vous...

— De moi?

MA VOCATION lôg

— Vous me faites peur. . .

— Si tu ne viens pas, je chante.

— Chantez I

Lui, se campant sur les hanches, d'une voix qui va battre les murailles de cette vieille cour où frissonnent les pampres flétris d'une antique treille de raisins muscats, jette cette strophe au soleil couchant :

0 J'aime la vîe A la folie 1 Mais si Lison, Fraîche et jolie.

Me fait envie, J'aime Lison Plus qutj la vie. »

Dès le troisième vers, Julette était plantée au seuil de la lingerie large ouverte, droite, étirée sur le bout des orteils, écoutant. Elle avait un air charmé qui ravissait Théodore et communiquait à son chant une force, une grâce incomparables. Moi, tout en ne perdant pas un mot, ainsi que la petite bonne de M*'^ de Fouilhon, je pensais, j'imaginais, je rêvais. Il le semblait, comme cela m'était apparu à la 'uilerie, un jour que, de tous mes yeux, de >ute mon âme envolée, je suivais Eléonore 'rescas travaillant à l'aube naissante, il me îmblait que le bonheur pour moi était dans me vie humble, très humble, encore plus lumble. Pourquoi m' entêter à escalader le >mmet si âpre du sacerdoce, quand il serait si

simple de déposer des tuiles sur une aire ou de badigeonner des volets dans une cour? S'il m'était permis de me vouer à ces besognes obscures, qu'un regard déjeune fille ennoblirait, monterait si haut, si haut I . . .

Un cri coupe le fil à mes divagations. C'est Julette que Théodore, sa chanson fdée, a enlevée dans ses bras et embrasse au nez des lingères et des repasseuses de M'^^ de Fouzilhon. Le moineau franc a donné l'accolade à sa mignonne sœur l'hirondelle.

Hôtel Fouzilhon, 25 novembre 18^7.

Cette première visite au couvent de la rue de la Blanquerie conserve pour moi le caractère d'une apparition. Je n'ai pas vu ma cousine Clotilde : elle m'est apparue. La fascination a commencé dès mon entrée dans le vestibule obscur de la Visitation. Tandis que ma mère échangeait quatre mots avec une sœur-domestique accroupie sur une chaise de paille, je me suis senti frôlé au visage — j'afhrme le fait — par un battement d'ailes. Il se trouvait là un ange pour me recevoir, sans doute. Cela est si vrai que, les pas de ma mère hésitant à travers les demi-ténèbres de l'escalier, les miens allaient avec certitude dans un sillage lumineux

dont je demeurais ébloui. Parvenu au premier étage et placé entre plusieurs portes fermées, j'ai couru à la porte du parloir que rien de particulier ne me signalait, et je l'ai ouverte d'une poussée, délibérément.

— On croirait que tu es venu ici cent fois, m'a murmuré ma mère.

Je n'ai pas répondu. Je ne pouvais pas répondre. Enlevé à des hauteurs incommensurables, près des nuages, je n'appartenais plus à la terre, et j'étais incapable de parler.

Nous nous asseyons dans le parloir. 0 joiel nous sommes seuls... Nous attendons... Je promène des regards curieux de tous côtés. Devant nous, occupant le fond de la pièce étroite, plus longue que large, une vieille boi- [Serie minutieusement essuyée, on dirait fourbie, a des luisants de miroir qui obligent ma mère à pencher la tête. Moi, j'affronte ces fulgurations sans en être le moins du monde incommodé. C'est dans ce cadre fait de lumière que ma cousine Clotilde, des religieuses de la Visitation de Notre-Dame, va se montrer, et la chose ne me surprend aucunement. N'est-il pas naturel qu'un monastère reçoive un reflet

Idu ciel, auquel il doit ressembler .^^ Il en sera ainsi du grand séminaire, j'en suis convaincu. Les murailles autour de nous, blanches, propres, nettes comme les nappes de l'autel, sont marquées d'inscriptions en petites lettres allongées, maigres, ascétiques :

« Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. »

o Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres. »

« Celui qui chérit sa cellule y trouvera la paix. »

a Je me suis éloigné, j'ai fui, et j'ai demeuré dans la solitude. »

La boiserie grince. Un volet glisse dans une rainure. Ma mère sa lève. La sœur converse rencontrée à la porte nous soupire :

— On va venir.

Je plonge des yeux indiscrets . Par une fenêtre ouverte je découvre, là-bas, des branchages entremêlés. Les cimes roussies d'une allée de tilleuls s'agitent. Le parloir intérieur confinant aux cellules des Visitandines donne sur un jardin. Il monte des odeurs balsamiques... O solitude parfumée î . . . De cet endroit où la nature mourante d'automne donne un dernier sourire aux pauvres cloîtrées de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai, nous arrivent de vagues murmures de prière ; puis nous entendons un chant de cantique qui s'éloigne, s'éloigne, s'éloigne toujours... Je retiens ma respiration... La sœur converse introduit une petite clef brillante au trou d'une serrure, et une religieuse surgit au même instant dans le demi-jour du parloir.

— Ta cousine, me chuchote ma mère.

Je l'aurais reconnue entre mille, tant elle ressemble à son frère, Pierre Sicard, lequel, depuis la mort de mon oncle, dirige la maison Sicard et fds, de Bédarieux. Ce sont les mêmes

yeux noirs, le même nez légèrement aquilin, les mêmes lèvres serrées, le même front volontaire, entêté; seulement tout cela, qui, sans être dur chez mon cousin, ne dénonce pas un naturel des plus bienveillants, des plus commodes, se trouve tempéré, adouci chez ma cousine par je ne sais quelle pâleur transparente, quelle grâce idéale qui lui imbibe tout le visage, l'enveloppe d'une sorte de resplendissement très doux. Je n'en saurais douter, dans la solitude oii elle vit, le céleste Epoux, qui a dû la visiter souvent, a pris ses traits un à un, les a remaniés, les a repétris, leur a insufflé cette beauté qui me frappe, cette beauté que la terre ne connaît pas, qui est le sceau imprimé par Dieu même a la perfection de la chair. — Quel âge a-t-elle.»^ Je ne sais trop. Trente ans, peut-être. — Elle vient à nous paisiblement, très paisiblement. Elle ne se hâte pas plus qu'on ne se hâte au ciel oii l'on a l'éternité devant soi. Dans mon impatience, je voudrais m'assurer si ses pieds bougent ; mais sa longue robe balaye le sol et recouvre ses pieds complètement.

— Bonjour, tante Rose.

C'est elle qui a parlé, en touchant la boiserie qui nous sépare. Sa voix est des plus faibles.

— Bonjour, Glo tilde, répond ma mère. Comment vas-tu, ma chère enfant?

— Comme il plaît a Dieu, tante Rose : très bien... Et tante Angèle.^^

— Toujours vaillante pour son âge.

— Alors, VOUS m'amenez Ferdinand?

— Le voici.

Ma cousine se penche vers moi. Le bandeau noir qui lui ceint le front, la barbette blanche qui lui enveloppe le cou effleurent la cloison de chêne. Son visage mince, éclairé tout exprès pour moi d'un sourire céleste, passe presque au travers des barreaux fixés dans l'ouverture du volet. Je lui souris à mon tour, et, succombant à un attrait irrésistible, les lèvres avides d'un baiser qui sera pour mon âme défaillante une manière de communion mystique oii elle puisera la vaillance dont elle a besoin, je m'incline pour l'embrasser. Ma mère s'interpose et ma cousine recule.

— Excuse-le, ma chère Clotilde...

La Visitandine, les joues moins pâles, demeure interdite.

— Il connaît par Angèle, par moi, tes bonnes dispositions à son égard, reprend ma mère, et c'est dans un mouvement de reconnaissance que... D'ailleurs, tu es sa proche parente, après tout...

Elle s'arrête, k bout de souffle. Ma cousine n'a pas un mot. Un doigt appuyé sur ses lèvres comme pour les clore plus fermement, elle nous regarde, à présent ma mère, k présent moi. Sa robe a des plis droits, secs, durs ; on dirait des plis de pierre ou de bois, L'impassibilité de cette attitude me fait mesurer la profondeur de l'égarement où je suis tombé k mon insu; mon

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cœur, où les remords s'accumulent, se fend, crève sous l'effort, et des torrents de larmes s'échappent de mes yeux.

Ma cousine m'appelle.

— Mon ami, me dit-elle, tout est arrangé pour que tu te trouves on ne peut mieux au grand séminaire. M. le chanoine Pommerol, aumônier de la Visitation, a vu M. le supérieur Baudrez, qui t'attend et te fera bon accueil. Que Dieu te fortifie dans tes résolutions ! Je prierai pour toi... Vous savez, tante Rose, Ferdinand m'appartient, et je demande à m' occuper de lui exclusivement, ajoute-t-elle d'une voix séraphique. Je ne lui défends certes pas, quand il obtiendra des heures de sortie, d'aller rendre ses devoirs à M"* de Fouzilhon, à laquelle tante Angèle l'a recommandé ; mais je le prie de ne pas négliger la Visitation...

— Certainement, certainement..., répète ma mère, trop émue pour trouver de longues paroles.

La sœur-domestique, pelotonnée derrière la boiserie, se dresse debout.

— A bientôt donc, Ferdinand... Au revoir, ma tante...

Gela nous arrive mêlé au bruit du volet qui se referme. La vision s'est évanouie.

Il fait nuit dans le parloir. Nous avons quelque peine à gagner Tescalier.

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