‹ Ma vocation (volume 3)Chapitre 5 sur 12 · QUATRIÈME CAHIER · texte numérisé non relu

QUATRIÈME CAHIER

Grand Séminaire, 27 novembre 18^7.

Ma mère n'avait pas tiré la chaînette ballant à la porte du grand séminaire, que cette porte s'étalait à plein battant, et nous nous trouvions en face d'un jeune abbé empressé, nous faisant des salutations sans fin. Je ne rencontrai de la vie figure plus avenante.

— Vous, monsieur Martinagel s^est écriée ma mère très agréablement surprise.

— M"^ de Fouzilhon, qui m'honore de sa bienveillance, m'a fait prévenir par Florien que vous viendriez cette après-midi avec M. Ferdinand, et je me suis posté chez le concierge pour me mettre a votre disposition. Un usage ancien ne permettant guère aux dames de pénétrer en l'intérieur du grand séminaire, M"^ de Fouzilhon

croit que je pourrais accompagner M. Ferdinand jusque chez M. le supérieur...

Et, me prenant une main :

— Justement, M. le supérieur est dans son cabinet et, s^il vous plaît de vous confier à moi, mon ami...

— Je me confie à vous avec joie, monsieur Tabbé, ai-je répondu, ravi de rencontrer dès mon premier pas tant de bonne grâce et ne pouvant m' empêcher de songer à l'ange invisible qui, dans le vestibule de la Visitation, avait éclairé mon chemin. Cette fois, l'ange était là ; je le voyais.

M. l'abbé Martinage a ouvert une première porte, puis une deuxième. Nous nous sommes engagés à travers un vaste corridor, sonore comme un cloître, éclairé par de hautes fenêtres donnant sur une cour intérieure, meublé de bancs en bois de chêne scellés aux murs.

— C'est ici notfe salle de récréation quand le temps est mauvais, et c^est ici que nous recevons nos parents le dimanche, nous dit notre guide.

Au moment de soulever le loquet d'une troisième porte, il a, par un geste aimable, invité ma mère à s'asseoir.

— M. le supérieur n^aime pas les longs discours et nous ne tarderons pas, madame, à vous rejoindre.

Un escalier de pierre déroule devant moi ses belles travées spacieuses. Je n'avais pas gravi

dix marches, que je me suis arrêté. J'étais rendu.

— Notre petit cœur bat donc trop fort.î^ m*a demandé M. Martinage... C'est toujours ainsi quand on entre. Parbleu! on préfère vivre en plein air que renfermé dans une maison, cette maison serait-elle une maison de grâces et de prières. C'est peu religieux, ça, mais c'est humain. . . Tenez, moi qui vous parle, je suis sousdiacre ; j'ai des raisons de croire que je prendrai le diaconat à la Noël de cette année et la prêtrise à la Trinité de l'an prochain : eh bien 1 les vacances finies , je ne suis pas content et je voudrais les recommencer.

— Vous êtes né peut-être dans la montagne cévenole, et vous regrettez les courses libres .^^

— Pas le moins du monde ! Je suis né rue des Carmes, en plein quartier de la Cathédrale, à Montpellier; de plus, mon père, qui tient un débit de vins au Cours des Casernes, occupe la maison la plus bruyante de la ville, farcie de soldats de tous les régiments. Que voulez-vous .^^ je me suis fait à ce vacarme de notre buvette, lequel n'est pas toujours des plus édifiants, et il m'arrive parfois de trouver le grand séminaire bien muet, bien silencieux...

— Moi, j'aime le silenoe.

— Tant mieux ! Vous allez être servi à souhait.

Nous nous étions remis en marche et avions atteint le premier étage de Timmense bâti-

ment. L'abbé Martinage a frappé un coup à une porte.

Le P. Baudrez, religieux lazariste, supérieur du grand séminaire, m'a accueilli avec bienveillance. La longue ligure osseuse de ce vieillard robuste ne respire pas précisément la bonté; mais, comme chez M. l'abbé Laroche, l'ancien directeur de mon oncle Fulcran, une abondance de cheveux blancs et gris lui retombant de chaque côté de la tête tempère ce qu'aurait de trop dur sa physionomie d'ascète, qu'on croirait taillée, évidée au couteau. Après quatre paroles que mon effroi m'empêchait d'entendre, me voyant devant lui tremblant, terrifié, il m'a embrassé, puis m'a invité à m'asseoir. Mais il a fallu que M. Martinage me tendît un siège, car, si une sorte de saisissement avait paralysé mes oreilles, il avait aussi paralysé mes yeux. Alors, rendu à moi-même par une indulgence qui me pénétrait, j'ai entendu, très clairement entendu le P. Baudrez me parler des notes excellentes que lui avait transmises sur mon compte M. le supérieur du petit séminaire de Saint-Pons, puis faire une allusion délicate a l'intérêt que prend à mon avancement spirituel la sœur Clotilde, de la Visitation...

— M. l'économe vous remettra la clef de votre chambre, a-t-il ajouté en manière de conclusion.

11 a levé la main et a murmuré :

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— Pax tibi ! Que la paix soit avec vous I

Ma mère, l'abbé Martinage et moi, nous avons à plusieurs reprises monté, descendu, remonté, redescendu le cloître du grand séminaire, large promenoir où dix personnes marclieraient de front. M. Martinage, la langue en train ainsi qu'une bartavelle des monts d'Orb dans les blés mûrs, babillait, babillait, ne cessait de babiller. — Que babillait-il? Je ne sais. — Ma mère me regardait à la dérobée, et c'était aux regards de ma mère que j'étais attentif. J'aurais bien voulu que le protégé de M"^ Nobilie de Fouzilhon s ^éloignât un moment : sa bouche qui ne tarissait pas , sa gaieté qui à tout propos partait en éclats de rire retentissants, m'importunaient à la fin. Mais comment trouver un mot, et quel mot trouver pour arrêter pareils débordements ? Si l'abbé Martinage prenait le parti de se retirer, que de choses consolantes je dirais à ma mère près de me quitter!

Dieu a eu pitié de ma mère et de moi. Soit que la contagion de notre silence obstiné l'eût gagné, soit qu'à la longue il fût à bout de salive, notre bavard insupportable nous donnait trêve depuis cinq secondes et peut-être méditait-il de battre en retraite, quand une circonstance toute fortuite l'y a décidé brusquement.

— Privât I Privât! s'est-il écrié, appelant un séminariste qui s'en allait d'un pas recueilli à travers le corridor.

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M. l'abbé Privât est demeuré fixe, s'est retourné, est venu à nous. C'est un ecclésiastique d'une trentaine d'années, petit, maigre, chétif, on dirait diminué, avec des yeux noirs énormes dans un visage pâle et triste.

— Mon cher Augustin, je te présente l'abbé Ferdinand Fabre, dontje t'ai entretenu déjà, lui dit M. Martinage d'un ton de respect qui m'a frappé. Tu n'as pas oublié, je pense, que tu m'as promis d'être son ami.

M. Privât s'est incliné devant ma mère et, d'une voix hésitante, a murmuré :

— Si je puis quelque chose, madame, pour adoucir les premières épreuves de votre fils, parfois si cruelles, veuillez, je vous prie, compter sur moi.

— Des épreuves. . . , des épreuves. . . , a répété le protégé de M'^^ de Fouzilhon avec un haussement d'épaules.

L'abbé Privât était loin. L'abbé Martinage nous a fait une révérence qui a plié en deux son corps solide, souple et fort, et s'est hâté de rejoindre son ami.

IQuel soulagement I Nous nous sommes assis a un coin, sur le banc le plus reculé... Qui roirait qu'une fois seuls, ma mère et moi, DUS sommes demeurés un long moment aussi ilencieux que tout à l'heure, quand M. Martinage nous harcelait de ses bavardages et de sa bonne humeur .î^ Nous nous tenions les mains

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cependant, et c'était pour moi une jouissance indicible.

— Alors, M. le supérieur a été bon? a-t-elle fini par me demander.

— Très bon, très bon...

— Tu nous écriras souvent?

— Oui, souvent.

— Il est bien certain que, si tu t'ennuyais trop...

— Je ne m'ennuierai pas. Je ne veux pas m' ennuyer. Dieu est ici.

— Enfin, si Dieu ne te suffisait pas...

La porte du fond du corridor s'est ouverte avec fracas. L'abbé Martinage a reparu.

— Le P. Lamolinairie, notre économe, vous attend pour vous conduire lui-même dans votre chambre.

J^ai accompagné ma mère jusqu'à la porte de sortie. Aussi bien il valait mieux nous séparer tout de suite, abréger notre martyre. Elle m'a retenu un moment dans ses bras, et, tout en me serrant à m' étouffer, elle me répétait :

— Tu me diras bien la vérité dans tes lettres , tu me la diras tout entière... Ta tante Angèle ne saura rien...

J'ai franchi le seuil avec elle, et mes yeux l'ont suivie sur la route poudreuse du faubourg Boutonnet. Elle ne s'est pas retournée une fois. Je n'avais pas beaucoup de courage ; mais qui sait si elle n'en avait pas encore moins que moi? Les mères aiment tant qu'elles peuvent

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dissimuler tout... Oh I les mères! ohl la mienne I...

Grand Séminaire, 28 novembre 18U7,

Une joie, une vraie : je ne couche pas dans un dortoir comme à Saint-Pons. J'ai une chambre, une chambrette très propre, très recueillie, sur une cour. Si, de ma fenêtre, j'apercevais un peu d'eau, quelque ruisselet pas plus large que le doigt me rappelant le bief des Douze, je pourrais me croire à la Tuilerie parmi les amoncellements de briques, de tuiles, de carreaux. Je considère toutes choses autour de moi, et je suis enchanté : une couchette en fer avec couvre-pied d'indienne piqué à l'aiguille de dessins bizarres, tombant au sol; une chaise de paille de forme rustique comme on en voit dans tous les villages de la montagne, à Cam-

ilong principalement ; une bibliothèque de inq rayons, un minuscule bénitier en faïence fleurs bleues surmonté d'un crucifix de bois loir... Dans l'espèce de contentement où me mettent tant et tant de découvertes, je lève Bs deux mains vers le divin Sauveur, puis je prends de l'eau bénite, en asperge les murailles de ma nouvelle demeure. Cela fait, je me signe

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pieusement, et ces mots que j'ai cent fois entendu chanter par le chœur à Saint-Pons, ces mots sur lesquels Fabbé Antoine Labatut avait composé une musique charmante, me viennent aux lèvres : « Domus mea domus orationis vocabitur... ))

Florien a fait porter ma malle par un commissionnaire. Elle est là sous une petite table de sapin qui achève mon mobilier. Je ne sais pourquoi j'hésite à l'ouvrir. Singulière nature que la mienne ! je suis heureux et j'ai peur. — Peur de quoi.^^ Peur de tout. — L'abbé Privât a parlé a ma mère d'épreuves qui peuvent être cruelles. Il est bien entendu que, si j'ouvre ma malle et m'installe, je suis décidé à affronter ces épreuves, cruelles ou non. Y suis-je décidé.^ Mon ange gardien, qui m'a sauvé l'autre jour, au Peyrou, quand le Démon m'enveloppait si ardemment, me pousse la main, et le couvercle de ma malle est soulevé.

Oh! ma soutane neuve, mon surplis neuf, mon bonnet carré neuf, ma ceinture neuve, mes rabats neufs ! Je retire chaque pièce de ma garde-robe ecclésiastique et la couche sur mon lit tout du long. J'use de précautions infinies pour qu'aucun objet ne soit froissé. Ces divers vêtements étant ma propriété exclusive, je pourrais ne pas y mettre tant de façons. C'est plus fort que moi : tandis que je me livre à cette besogne de déballage non sans plaisir, il me semble parfois que cette défroque d'un nou-

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veau genre appartient à un autre, à Alonzo Vargas, par exemple, qui viendra la reprendre, auquel je serai tenu de la restituer... Ah! mes Confessions de saint Augustin parmi les chemises ! J'enlève le livre , le baise avec amour. Que de grandes, de sublimes pages lues, relues, que je sais par cœur! Je vais trouver une phrase, un mot qui me redressera sur pieds, car je chancelle presque. Je tombe sur le feuillet ICI, et ces lignes désespérées me sautent aux yeux :

« Je portais mon âme déchirée et sanglante, impatiente de se laisser porter par moi, et je ne savais où la poser, Portabam eniin conscissam et cruentam animam meam, impatientem portari a me, et ubi eam ponerem non inveniebam. »

Grand Séminaire, 8 décembre 18^7,

Si je suis demeuré sans parole, sans voix, anéanti de respect et de crainte devant M. le supérieur Baudrez, je me dédommage, durant les récréations, avec les PP. directeurs, qui m'ont accueilli le sourire aux lèvres. L'un d'eux s'est montré plus particulièrement empressé de m'attirer à lui, le P. Laplagne, grand, très distingué, avec une belle ligure allongée, oij rayonne une bonté supérieure, la bonté dont

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j'aurai besoin. Il est professeur de Dogme, Aujourd'hui il m'a arraché aux abbés Martinage et Privât, qui soutiennent mes débuts dans la carrière, m'a pris à part et m'a interrogé très affectueusement sur mes dispositions intimes, sur ce qui touche à ma vocation. Cédant à un mouvement de franche gaieté, il a poussé l'indulgence jusqu'à faire quelques pas devant moi pour m' apprendre à marcher avec ma soutane. Je me trouve, en effet, fort empêché dans ce vêtement peu commode ; je vais avec les balancements, les cahots d'un pierrot sur la neige, en janvier. Pauvre pierrot ridicule I . . .

Le P. Laplagne, de ses propres doigts, a mis en place mon rabat mal attaché autour de mon cou. Moi qui m'entendais si bien à nouer ma cravate I En daignant condescendre à ces minuties puériles, le professeur de Dogme a articulé des mots qui me sont allés à l'âme de plein vol. Je compte choisir le P. Laplagne pour confesseur.

Assurément je ne chargerai pas le P. Peyrac, professeur de Morale, de démêler les affaires embrouillées de ma conscience. Ce P. Peyrac, avec sa physionomie mobile, très spirituelle, sa parole vive et moqueuse, n'aurait qu'à me lancer un des lardons dont ses lèvres sont coutumières, et je serais perdu, perdu sans retour. L'ironie est une arme que le P. Peyrac manie avec une dextérité dangereuse pour moi,

et cette arme toujours hors du fourreau me rend le professeur de Morale redoutable entre tous nos directeurs. Je lui conseille de ne me traiter jamais comme, hier, il a osé traiter l'abbé Privât.

C'était à la méditation de six heures du matin. Nous étions tous à genoux dans la vaste salle qui s'allonge derrière le chœur de la chapelle. Le P. Peyrac, directeur de semaine, présidait. La prière dite, il se met debout sur le marchepied de sa stalle, une manière de trône élevé de plusieurs marches, et, se tournant vers la travée de gauche, où je suis prosterné entre les abbés Privât et Martinage :

— Monsieur Privât, dit-il, comme matière de méditation veuillez développer, je vous prie, ce texte du Psalmiste : ((Prenez-moi, Seigneur, selon la parole que vous m'en avez donnée, et je vivrai I Suscipe me. Domine, secundum eloquium tuam, et vivaml »

Obliger Privât à commenter ce verset du Psalmiste était cruel. Je suis ici depuis huit jours à peine et je sais, avec tout le monde, en quelles perplexités d'âme atroces se débat mon malheureux condisciple. D'ordinaire, six mois seulement séparent le diaconat de la prêtrise ; or, il y a quatre ans qu'Augustin Privât, de Saint-Jean-de-Fos , est diacre. Pourquoi, depuis plus de trois ans, refuse-t-il d'être prêtre, reculet-il devant la consécration suprême? Là gît le secret d'un martyre que chacun devine, et le

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P. Peyrac, me semble-t-il, agirait plus religieusement si, au lieu de lui enjoindre de nous étaler ses plaies, il respectait les scrupules de l'ami de Martinage, de mon ami. Du reste, Privât s'est gardé d'obéir à l'injonction reçue. Il s'est levé, et, du ton de Jésus implorant son Père à Gethsémani :

— Veuillez me permettre, a-t-il dit, de ne pas développer un texte qui, par les rapports que je lui découvre avec ma situation intérieure, pourrait ne pas laisser toute sa liberté à mon esprit. Dieu me «prendra)) quand il me jugera digne de lui.

— Je vous ordonne, monsieur l'abbé...

— Non ! a-t-il répliqué résolument.

Le directeur de semaine en était pour ses frais de malice. Privât s'est rassis.

Si je m'adressais au P. Husson pour me diriger dans ma voie nouvelle .î^ Le P. Husson me plaît infiniment ; avec son front vaste , largement dénudé, ses yeux gris un peu froids mais profonds, sa haute taille mince, fine, de bouleau — un bouleau noir s'il y en avait, — il me séduit, m'enchante, m'attache à lui. Puis son langage me paraît extraordinairement pur. Encore que tous ces Pères lazaristes nous arrivent de Paris, il s'en faut qu'ils parlent tous avec la même correction, la même élégance, le môme accent. Par exemple, le P. Lafont, en outre de la vulgarité de ses termes, de la tour-

nure vicieuse de ses phrases, baragouine à peu près comme nous, pauvres méridionaux sans grammaire, comme moi qui mâchonne le français de Bédarieux ou de Saint -Pons, — un français d'Iroquois. Il faut entendre le P. Hussonl...

Oui, mais le P. Husson est professeur de Philosophie, il est mon professeur, et peut-être, le rencontrant le matin en classe, éprouveraisje quelque embarras aie rencontrer de nouveau le soir au confessionnal? Lui-même pourrait se trouver gêné à son tour, et d'autant plus que je ne suis pas un élève brillant. Je travaille, je m'applique; mais, — cela tient-il à une agitation morale dont je ne me suis pas encore rendu maître? cela tient-il à la nature de mon esprit incapable de s'élever dans les hautes régions de la pensée? — je compte parmi les plus médiocres philosophes du séminaire. La Philosophie latine de Ms"* Bouvier, évêque du Mans, m'ennuie, mais m' ennuie I... Je ne veux pas qu'au tribunal de la Pénitence, mon confesseur ou moi nous puissions apporter des préoccupations étrangères à l'étude de ma vocation. J'ai le devoir de récuser le P. Husson, et je le récuse.

Et le P. Perboyre, professeur d'Écriture sainte? Ce religieux, court, corpulent sans être gros, avec sa figure rougeaude oii de lourdes lunettes bleues jettent des rellets fantastiques.

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m'inspirerait confiance, n'était sa timidité. Mais comment joindre, serrer de près le P. Perboyre, le jour venu de décharger ma conscience? Le saint homme a peur d'un salut à recevoir, tremble d'une parole à entendre, et on ne saurait le rencontrer dans un couloir sans le voir détaler du côté de sa chambre, comme une souris vers son trou. Martinage, qui suit son cours, m'a conté qu'il arrive parfois au P. Perboyre de jouer en classe le rôle de professeur muet : il écoute les leçons qu'on lui récite jusqu'au moment du coup de cloche et, la cloche sonnant, se retire sans avoir dit un mot. Avec quels éclats de rire peu séants, quels gestes peu réservés, mercredi passé, en promenade, Martinage raillait la a vergogne » du professeur d'Écriture sainte! Son petit nez rond de noisette disparaissait au milieu de ses lèvres et de ses joues soulevées. Dans le fond, encore que l'abbé Martinage m'ait habitué à une hilarité débordant au moindre propos, j'étais choqué cette fois et je lui aurais marqué ma désapprobation si une voix autrement autorisée que la mienne ne l'eût rappelé à luimême.

— Albert I s'est écrié Privât.

Notre rieur est demeuré planté au milieu du chemin de Grabels, oii nous nous trouvions.

— Je te demande pardon, mon cher Augustin, a-t-il balbutié. . Voyons, tu sais bien que nul parmi nous ne respecte plus que moi

le P. Perboyre, et ce n'est pas parce que je m'amuserai un brin k ses dépens...

— Tu as de singulières façons de respecter tes supérieurs ; pour mon compte, je condamne ces façons d'une manière absolue.

— Avec toi, il faudrait toujours retenir le mot pour rire.

— Il faut le retenir, en effet.

— Et quand on ne peut pas.î^

— Est-ce pour rire que tu as pris le vêtement noir que je te vois.^^ Il ne t'est donc jamais venu dans l'idée que le crêpe du Calvaire nous enveloppe tous ?

— Ma foi, noni ce crêpe du Calvaire ne m'est jamais venu dans l'idée.

— Eh bien, moi, je porterai perpétuellement le deuil de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

— Que veux-tu .^^ toi, on connaît la chose : tu as la religion triste ; et moi, la chose est connue également: j'ai la religion gaie... Mais saint Augustin, ton patron, n'était pas ennemi d'une douce gaieté .►^

— Aie la foi, la charité, le génie de saint Augustin, et je te permettrai de rire.

— La bonne plaisanterie I la bonne plaisanterie I répéta l'autre, pouffant malgré qu'il en eût.

Privât s'élança d'un tel élan contre son ami, que j'eus peur pour lui en le voyant, chétif, sans force réelle, sauter à la gorge de Martinage, de carrure athlétique, épais et rude

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comme un châtaignier du Jongla. Je me précipitai pour les séparer; mais alors je fus témoin d'une scène qui, en ce moment même où je la note dans mon journal, me remplit les yeux de larmes. Privât n'avait pas saisi Martinage ; c'était Martinage, au contraire, qui avait saisi Privât et le tenait embrassé, lui prodiguant les paroles les plus affectueuses, les plus touchantes.

— Tu sais bien que je t'aime et que je veux l'obéir sur un signe. Ne te dois-je pas le peu que je suis.»^ Ma vocation, que depuis des années tu entretiens, tu réchauffes de ta parole, de ton exemple, n'est-elle pas ton ouvrage .î^ Ahl Privât, par le sang de Jésus-Christ que tu sais aimer mieux que moi et qui te comble , malgré mes imperfections, mes travers, mes vices peutêtre, ne m'abandonne pas, ne te retire pas de moi. Une légèreté de nature, qui s'amendera avec les années, ne permettra pas que je sois jamais le prêtre que tu seras bientôt; mais je te jure...

Privât lui a clos la bouche de sa main.

— Jure-moi, lui a-t-il dit, de m'aimer toujours, car ta gaieté, que je blâme aujourd'hui par une disposition d'esprit inexplicable, tu n'as pas oublié combien de fois j'ai eu besoin d'y recourir. Toi aussi, tu sais que je t'aime...

La colonne de nos condisciples, noire sur la poussière blanche, s'en allait vers la ville. Le P. Perboyre, directeur de semaine, nous a frôlés en passant.

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Nous sommes restés en arrière. Martinage, maté par une émotion qui l'avait inondé comme un flot, cheminait tête baissée; moi, je tenais mes deux yeux attachés sur Privât marchant avec un sourd murmure de paroles indistinctes. — Priait-il.^ Se parlait-il à lui-même à la façon des grands solitaires de TEgyptc^^ — Nous venions de dépasser la maison de campagne de Monseigneur, dont les beaux arbres dressaient vers le ciel, à notre gauche, des branchages secs, décharnés, quand Privât levant la main:

— La nature aussi est en deuil. Et cependant Noël approche ; nous célébrerons dans quelques jours (( la Grande Naissance, » comme on appelle la plus belle fête de l'année à mon village de Saint-Jean-de-Fos... Pourquoi ai-je quitté mon village .^^ Là je vivais en paix. Dieu m'appelait... Dieu m' appelait-il .î^

— Oui, mon ami, Dieu t'appelait.

— Oui, monsieur l'abbé, Dieu vous appelait, ai-je insisté.

Il m'a posé une main sur l'épaule, affectueusement, tendrement.

— Mon jeune ami, m'a-t-il dit, vous avez, vous aussi, votre tourment. La tache du péché originel, atténuée en nous, non effacée, crée à chacun son supplice intime. Ce supplice est peut-être en raison des dons reçus. Il vous faut un pacificateur, un consolateur, et vous souffrez de ne pas le découvrir. Je vous observe, je vous devine, et je veux essayer de secourir

votre détresse. Je connais nos directeurs : un seul est capable de prendre en main votre vocation, toute votre vie dans ce monde et dans 1 autre. Si vous voulez vous en rapporter à mon jugement, vous irez trouver le P. Laplagne et le prierez de vous conseiller, de vous guider. Le P. Laplagne est une intelligence ouverte, un cœur très noble et très haut. Il vous aimera, car on ne fait rien de bon sans amour.

— Et le P. Perboyre.î^ ai-je osé demander.

— Le P. Perboyre, malgré des timidités de caractère qu'on lui reproche à bon droit, ne serait pas incapable de vous mener au but. Malheureusement, sa nature simple, pieuse avec une pointe de naïveté, ne m'offre pas les garanties que je réclame pour vous d'un confesseur. On m'a trop caché de choses, à moi, dès le début. Vous méritez qu'on ne vous cache rien des obligations dont vous aurez à subir le poids. Donc ni le P. Perboyre, ni les autres, ni surtout le P. Baudrez, à l'imprudence duquel je dois d'avoir fait, sans y être suffisamment préparé, le pas décisif du sous-diaconat...

— Allons, toujours tes doutes, mon cher Augustin..., a soupiré Martinage.

— Je vous y engage fort, voyez le P. Laplagne, apoursuivi Privât. . . Maintenant, n'allez pas croire, Ferdinand, que je cherche le moins du monde à vous détourner du P. Perboyre, le plus respectable des religieux, a-t-il repris avec une ardeur inattendue. Bon nombre de nos con-

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disciples ne craignent pas d'appeler le professeur d'Ecriture sainte le «médiocre, » le ((pauvre)) P. Perboyre. Pour moi, commençant à pénétrer la vanité des livres et à ne faire cas que de la vertu, toutes les fois qu'il m'arrive de rencontrer le P. Perboyre, je le salue humblement jusqu^à terre. Il me semble toujours découvrir sur sa soutane des gouttes éparses du sang de son frère, martyrisé en Chine il y a quelques années, et ce sang, qui est comme le sien, me le rend sacré... Si je pouvais espérer qu'il me sera permis, à moi aussi, d'aller mourir en un coin perdu du monde pour la gloire de mon Dieu ! Ah ! expirer ou sous la cangue, ou sous la semelle de cuir, ou sous la meule de pierre qui vous broie les os ! Expirer et voir Dieu ! . . .

— Pourquoi n'êtes-vous pas prêtre, monsieur Privât? me suis-je écrié; c'est à vous que je me confierais, c'est à vous que je me donnerais, c'est vous que je suivrais jusqu'à la mort I

Nous touchions aux premières maisons de Boutonnet. Nos condisciples venaient de doubler le pas. Nous les avons rejoints.

Grand Sémina're, 10 décembre i8U7.

((Mon jeune ami, vous avez vous aussi, >tre tourment. »

Depuis notre promenade sur le chemin de Grabels, je vais me répétant ces paroles de l'abbé Privât. Assurément, quelque chose de plus profond que mes habitudes changées, que les ennuis d'une claustration étroite me trouble, m'agite. Parfois ce serait à croire qu'un point très sensible, très délicat, a été touché au fond, tout au fond de ma vie, et que ce point saigne imperceptiblement. Si Augustin Privât, initié aux tortures de l'âme, sait des nouvelles de la mienne, qu'il m'avertisse, me pose le doigt sur la plaie.

Cette nuit, j'ai fait un rêve qui peut-être me serait une lumière pour découvrir ma blessure, si d'ailleurs je parvenais, dans la veille, à ressaisir les images entrevues dans le sommeil. Malheureusement, mon esprit qui, durant l'anéantissement, la mort passagère du corps, a connu la liberté sans limites, cette liberté qui enfante des merveilles comme celle dont je demeure ébloui, est retombé sous le poids de ses chaînes, et le jour emplit de ténèbres mon cerveau où rayonnait un soleil.

Pourtant, si j ^essayais, la plume à la main, de fixer mon rêve : ma rencontre, puis ma promenade avec Jeanne Magimel à travers les potagers du petit séminaire de Saint- Pons?...

Essayons.

MA VOCATIOiS 197

Il y avait au petit séminaire de Saint-Pons un abbé du nom d'Antoine Labatut. Ce Labatut, venu du diocèse de Toulouse, très protégé par M. le supérieur Dubreuil, était bien l'ecclésiastique le plus bizarre que j'aie jamais vu, et j'en ai vu un certain nombre déjà. Encore qu'âgé de trente-cinq ans environ, il ne dirigeait nulle classe, ne surveillait nulle étude; on le rencontrait sans cesse vaguant à travers les couloirs, les cours, la magnifique galerie vitrée à colonnes oii, par les temps de pluie, de neige, nous prenions nos récréations. Le plus souvent il avait en mains une planchette de chêne de vingt à quarante centimètres et y sculptait une figurine de sainte ou de saint qu'il creusait à même le bois, à la pointe d'un couteau menu, très acéré ; d'autres fois il tenait un violon, dont il tirait des accords qui nous groupaient attentifs autour de lui. «Encore! encore!» lui répétait-on, l'air fini. Mais lui ne recommençait jamais le morceau. Fâché d'être surpris, il levait son instrument par un geste de menace et se sauvait.

Des façons aussi étranges provoquaient de toutes parts des murmures contre l'abbé Antoine Labatut, que son corps très grêle surmonté d'une tête énorme nous faisait d'ailleurs un peu

ridicule. Tandis que les élèves lui reprochaient de ne pas les amuser, les professeurs lui en voulaient de vivre en relations intimes avec M. le supérieur. (( On les négligeait, on les délaissait, on les blâmait, eux, prêtres diocésains, et on le choyait, on le dorlotait, on le gâtait, lui qui n'était qu'un étranger, qui avait à peine reçu les ordres mineurs I »

Le pauvre Labatut, harcelé par une haine ingénieuse à le piquer, un jeudi de mai, pendant une promenade au Cabaretou, sur le Saumail, s'emporta jusqu'à la folie. Un nouveau coup de fouet l'ayant cinglé trop cruellement, il sauta à la gorge de Tabbé Jurien Rollet, professeur de seconde, et manqua l'étrangler

On devine le scandale.

Que se passa-t-il entre M. le supérieur, le professeur de seconde et notre malheureux abbé toulousain .^^ Je l'ignore. L'explication dut être orageuse, car M. Julien Rollet quitta Saint- Pons, et Antoine Labatut, lequel habitait une maisonnette en haut des jardins potagers, contre les vieux remparts de la ville, s'y confina plus étroitement de jour en jour, ne reparut guère parmi nous.

Cette retraite me consterna. Au moment juste de l'éclat si fâcheux du Cabaretou, Labatut, qui non seulement sculptait sur bois, jouait du violon, mais était à ses heures compo-, siteur de musique , me faisait répéter un motet de sa façon sur l'antienne de la Fête-Dieu : Ave

verum... Notre maître de chapelle improvisé avait-il renoncé à son dessein? La solennité approchait, et la salle où j'essayais ma voix durant les récréations demeurait fermée. La Fête-Dieu serait-elle célébrée sans nous?

Peut-être Labatut ne se préoccupait-il aucunement de la brusque terminaison de nos études musicales, car, devant l'accompagner, il étudiait aussi le morceau. Pour moi, j'en avais un chagrin très vif, et je sais quelles malédictions M. Jurien Rollet, coupable de tout le mal, emporta dans la paroisse où Monseigneur venait de l'exiler.

Stimulé par la blessure de mon amour-propre , un jeudi, dix minutes avant le départ pour la promenade, je pris un parti héroïque. Ayant avisé M. le supérieur qui, après les recommandations habituelles aux élèves, regagnait son appartement au premier étage de la maison, je le suivis à pas de loup. — Qu'allais-je faire? Ma foi, j'allais tout lui raconter. — M. Dubreuil n'avait pas ouvert la porte vitrée de son cabinet, que j'y frappais délibérément.

— Entrez I

Mon cœur, trop gonflé d'ennui par une ambition déçue, creva. Je dis à M. le supérieur mon amitié respectueuse pour M. l'abbé Labatut, ma fureur quand je l'avais vu traiter indignement par M. l'abbé Jurien Rollet, la joie que j'aurais à le revoir, à l'embrasser. J'étais ému, très sincèren^xit ému; mais, connaissant par

Labatu t lui-même en quelle amitié il vivait avec M. Dubreuil, son ancien condisciple au séminaire de Toulouse, un peu son parent si je m'en souviens bien, peut-être étais-je plus habile que touché, en essayant d'atteindre M. le supérieur à quelque endroit faible, à quelque endroit très enfoui.

— Mais on part pour Pont-de-Rach, me dit-il.

— Aussi est-ce pour vous demander de vouloir bien me dispenser de la promenade , monsieur le supérieur...

— Que vous êtes venu me trouver?. . . Et que ferez-vous, de deux à cinq heures, chez M. Labatut.^

— Ah ! monsieur le supérieur, ce n'est pas la besogne qui nous manquera !

— La besogne .î*... Vous avez donc une besogne avec M. Labatut?

Je restai muet.

— Parlerez-vous, monsieur I

— C'est une surprise que M. l'abbé Labatut réserve à M. le supérieur...

— A moi.^^

— Il vous aime tant I

— Et cette surprise.^...

— Un motet de sa composition pour la Fête- Dieu..

Enhardi par un trouble que je démêlai sur les traits subitement contractés de M. Dubreuil, j'entonnai VAve verum...

— Bien, bien, mon enfant. Je vous dispense

de la promenade à Pont-de-Rach. Maintenant, je suis touché de votre alTection pour M. Labatut et je vous autorise à le rejoindre, non seulement aujourd'hui, mais toutes les fois que cela ne devra pas déranger vos études. M. Labatut pourra, du reste, quand il désirera vous voir, vous faire appeler par Jean-Marie... Allez I

Je franchis deux ou trois portes, et je me trouvai au milieu des jardins du petit séminaire, sous le mur d'enceinte.

Je ressens encore ce qu'eut de délicieux mon entrée dans ces parages haut situés, absolument interdits aux élèves. Nous étions au commencement de juin, et, dans ce coin de terre perdu à l'ombre des grands murs croulants, les feuilles lentes à venir, les fleurs plus lentes à éclore, étaient partout venues, étaient partout écloses. L'air ici soufflait cent fois plus fort qu'en bas, dans les cours de l'établissement. J'en fus suffoqué, et je dus m'asseoir en une échancrure du rempart. La ville, toute la ville, se déployait devant moi, depuis le chemin des Verreries jusqu'au chemin de Riols. Le beau spectacle I Par delà la cathédrale, je crus distinguer une manière de grand trou, une caverne d'où, par intervalles, jaillissaient des flammes. C'était « la Source, » dont le soleil touchait la surface en l'enfoncement des rochers.

Après une folle course sur Saint-Pons dorant sa méridienne au creux des montagnes,

3oa MA VOCATION

mes yeux, las d'un trop vaste horizon, se rabattirent sur le potager et s'arrêtèrent à un bouquet d'arbres fruitiers, — figuiers et cerisiers entremêlés. Les cerises rougissaient à peine; mais d'énormes figues-fleurs pointaient par- ci, par -là, quelques-unes fendillées, entr' ouvertes par le bec des oiseaux. A travers le feuillage bien portant, doucement agité, apparaissaient les ardoises moussues d'un toit. Là demeurait Jean-Marie Magimel , boulanger du séminaire, et là demeurait Antoine Labatut. Le charmant réduit! et que je l'eusse habité volontiers, passant ma vie à chanter des antiennes, des hymnes, des cantiques, à répéter VAve verum de la Fête-Dieu ! . . .

Tiens I les premières notes de VAve verum qui traversent les branches et m'arrivent! C'est lui, c'est Labatut qui prélude. Je m'élance vers la maison, quand un chant, passant dans les feuilles des figuiers, me coupe les jambes brusquement. Je demeure planté. De mes deux yeux braqués je cherche la fauvette qui, par là, picore en ramageant. Mais non, ce n'est pas la voix d'une fauvette : c'est une voix tout aussi fraîche, tout aussi souple, mais plus forte, plus nourrie. — Quelle voix.^^ Alors, M. Labatut, désespérant de me retrouver, a découvert dans la ville un chanteur plus habile, mieux doué que moi ? — Des larmes de dépit me jaillissent des yeux, et, ne pouvant me déprencke de VAve verum, ne pouvant supporter

MA VOCATION 2o3

de r abandonner à un autre, je crie à tue- tôle, presque à mon insu :

— Monsieur l'abbé ! monsieur l'abbé !

— Toi! toi! me répond-il, paraissant à une fenêtre.

Je dévore mon maître des yeux. Il me regarde. Il me sourit. Allons, rien n'est perdu peut-être.

— Monte, mon enfant! me dit-il.

On devine si je me fais prier. Un petit escalier, blanc de farine répandue, un véritable escalier de meunier déploie devant moi ses margelles de frêne. Je l'enfile et rencontre tout en haut l'abbé qui, les mains embarrassées et de l'archet et du violon, trouve moyen néanmoins de m'embrasser.

— Le motet marche bien, me soufïle-t-il.

Je le suis dans je ne sais quel galetas plein de soleil, saupoudré de fine fleur de froment qui s'abat du plafond, des murailles, surtout d'une immense caisse de sapin disjointe qui occupe le fond de la pièce. Je demeure abasourdi, les yeux arrêtés aux grandes toiles d'araignées tombant des poutrelles, longues, flottantes, plissées comme des manches de surplis.

— Tu vas entendre, me dit-il.

La partition est installée sur un des pupitres de la chapelle, apporté ici. Labatut, dont la grosse tête rayonne, épaule son instrument, et l'archet en effleure les cordes. Au même instant.

2o4 MA VOCATION

encore, s'élance. Les figuiers, les cerisiers entrent dans le grenier par les fenêtres ouvertes , mais je ne perçois nul oisillon à travers les branchages. J'écoute des deux oreilles : je veux savoir d'oii part cette voix, plus faible assurément que la mienne, mais cent fois plus déliée, plus riche dans sa ténuité, plus aiguë dans sa souplesse admirable. Le chant séraphique qui me tient immobile, comme paralysé à côté du pupitre, vient, me semble-t-il, de derrière le coffre de sapin enveloppé là-bas d'un nuage. Ma foi, je ne tiens plus à ma curiosité et, le violon laissant tomber la note, ce qui annonce la fin du morceau, je me précipite hardiment.

La délicieuse, l'extraordinaire, la terrible surprise I Une jeune fille, une fillette mince, éclatante, flexible, parfumée, pareille à un de ces rameaux de lilas blancs épanouis aux quatre coins du jardin, se tient là debout contre une haute escabelle, manœuvrant une manivelle dont le prolongement est engagé dans le grand buffet de sapin. Elle chante en tournant la meule et, par intervalles, ouvre sur moi deux yeux bleus rieurs , remplis d'un étonnement enfantin. Je lui souris à mon tour, ne sachant guère oii j'en suis, ce que je fais, cédant à cette apparition qui me met de plain-pied avec elle, me comble d'un bonheur que je ne comprends pas et qui me remplit à m'étouffer...

— Jeanne I appelle quelqu'un du dehors.

Je reconnais la voix de Jean-Marie Magimel,

MA VOCATION 3o5

cette voix dure qui, au petit déjeuner, quand je réclame un deuxième morceau de pain, me répond brutalement : (( Vous en avez assez comme ça. »

La jeune fille disparaît. Nous nous trouvons nez à nez, fort penauds, Antoine Labatut et moi.

— Ah ! ce Jean-Marie I . . . gémit l'abbé.

— Qu'est-ce qu'il veut, Jean-Marie .►^

— Sa fille possède une voix ravissante , comme tu en as pu juger. Quand je lui ai demandé Jeanne pour l'exécution de mon Ave verum, il m'a répondu : (( Prenez-la. » Je l'ai prise, en eflet; mais le boulanger, qui a force besogne, ne nous laisse pas une minute de tranquillité. J'ai beau guetter les moments que la petite passerait les bras croisés : Jean-Marie ne cesse de crier après elle. Tu me vois réduit, le violon et l'archet aux doigts, à suivre Jeanne partout : dans cette farinière où elle tourne la manivelle du moulin, dans la gloriette où elle pétrit la pâte à côté de son père, au four où elle dispose les miches sur la pelle de frêne pour la cuisson.

ivaler mon art à ce point est une honte, et fuvent l'idée me vient de renoncer à Jeanne et lâcher la partie.

— Puisque je vous reviens, monsieur l'abbé, loncez à Jeanne...

— Et qui fera la (( haute-contre ? »

— La (( haute-contre P. . . »

— Ne songeant qu'à toi en composant tout

2o6 MA VOCATION

d'abord mon motet, je l'écrivis pour « haute » seulement; quand j'ai connu la voix merveilleuse de Jeanne, j'ai ajouté une «hautecontre. . . » Au fait, Jeanne est peut-être au four, peut-être à la gloriette. Allons essayer une répétition d'ensemble.

Labatut agrippa ses pages sur le pupitre, puis portant un doigt à ses lèvres, me murmura :

— Chut ! chut I

Pourquoi ces pas de velours sur le plancher.^ Pourquoi, dans l'escalier, ces allures de chats en maraude .►^ Allions-nous à quelque mauvais coup, voyons, mon maître et moi.^ Une fois sous les figuiers et les cerisiers enveloppant la maison, nous nous asseyons sur un banc accoté à la muraille. — Bon ! une figue-fleur, luisante, mordorée, qui me frôle la bouche! Je lui fais accueil d'un coup de dent qui la fait saigner.

— Ferdinand ! . . . soupire l'abbé avec un regard de reproche.

— Je n'y ai pas pensé, dis-je... Ohl puis, pour une figue I . . .

— Ce n'est pas pour la figue, c'est pour ta voix, que les grains très menus du fruit peuvent obstruer... Jean-Marie commence sa sieste là, derrière nous, au rez-de-chaussée. Il est deux heures. Encore cinq minutes, et il ronflera comme un ophicléide. Je découvrirai Jeanne, je la conduirai en un endroit écarté du potager où nous avons concerté plus d'une fois déjà, eti nous attaquerons VAve verum...

AA^ec ces derniers mots, par une fenestrelle entre-bâillée, passa un bruit singulier, une sorte de renâclement de bête à F écurie. Etait-ce Prosper, l'âne du séminaire, logé peut-être par là? Labatut, flairant de l'oreille à la ronde, se hissa sur la pointe des pieds ; je l'imitai, et nous nous éloignâmes, étirés, furtifs, palpitants.

A cinquante pas, parmi d'énormes tas de fagots empilés, une porte à claire-voie était ouverte. L'abbé entre le premier. Je m'insinue dans son ombre. Jeanne est là. Un long tablier bleu à bavette la drape de la tête aux pieds . — Que cette couleur bleu tendre lui sied bien ! — Le soleil, glissant des rayons épars dans cette pièce basse, allume les ferrures de la lourde porte de granit qui clôt le four. Jeanne besogne à droite, à gauche, traverse la lumière qui se rue avec fureur aux murailles, aux corbeilles pleines de miches rondes, toutes chaudes, encore crépitantes, et en reçoit une illumination splendide. Tout brille, étincelle chez elle : d'abord les yeux, plus bleus, plus clairs que la mer à lette ; puis ses joues, plus rosées, plus charmes que deux pêches jumelles ; puis ses chereux d'un blond vif, amorti çà et là, il est vrai, >ar la poussière de farine, qui paraissent très is et dont la couronne est nouée sur sa tête un >eu petite avec un abandon charmant. Labatut le dit rien, attend ; moi, je regarde, et j'éprouve

îi regarder une joie inconnue qui va jusqu'à l'aUendrissement.

— En as-tu pour longtemps encore ? lui demande Labatut.

— Non , monsieur l'abbé , pas pour longtemps... Voyez I

Elle lui montre une assiette creuse au fond de laquelle elle vient de jeter un jaune d'œuf.

— M. le supérieur n'aime que la fouace dorée et c'est moi qui lui prépare sa fournée, cuite à chaleur tiède, après le pain des élèves.

En articulant ces paroles, elle badigeonne avec un pinceau fait de trois barbes de plumes des pains ronds, des pains allongés, des pains de toute forme et de toute grosseur.

— Voilà! dit-elle.

Et nous sortons tous trois du four.

Vers le haut des potagers, le rempart, au lon| des siècles, s'est écroulé sur une étendue de vingt mètres au moins. La brèche a été comblée par une profusion de plantes grimpantes : lierres, clématites, campanules, ronces aux mille surgeons enchevêtrés. Par cette après-midi de juin, l'écroulement du mur d'enceinte, que le printemps a touché, s'offre à nous comme un gigantesque bouquet. Labatut va devant, le violon et l'archet haut levés ; mais il a beau prendre des précautions, une brindille effleure la caisse, une fleur effleure les cordes, et l'instrument résonne harmonieusement. Jeanne Magimel marchej dans le sillage de l'abbé, et sa silhouette, plusj

blanche, plus lumineuse dans le foisonnement vert où nous disparaissons , 011 nous sommes perdus, m'attire à sa suite irrésistiblement. Si Jeanne consentait à cheminer ainsi devant moi d'un bout de l'an à l'autre, je ne saurais, me semble-t-il, résister à suivre ses pas. Je ne me sentis jamais à ce point léger. Une idée extravagante traverse ma pauvre tête totalement grisée : je vole dans les airs pareil à un cerfvolant ; mais je n'ai pas peur, car Jeanne tient le fd, le pelotonne ou le déploie.

Labatut, excédé par une course qui nous fatigue si peu, nous autres, s'est assis parmi les mousses dont le sol est gentiment feutré autour de nous. Sa tête lourde renversée contre le tronc d'un frêne luisant des montées de la sève nouvelle, il nous regarde avec des yeux très bons et très doux.

— Si vous saviez, mes enfants, nous dit-il. comme vous êtes gentils, vous tenant ainsi par la main I

J'avais pris la main de Jeanne à mon insu, et l'observation de l'abbé me troubla; néanmoins, jnhardi par je ne sais quelle force secrète, je le gardai de lâcher ma proie.

— Votre posture est adorable, reprend-il, et î'est ainsi que je vous placerai dans la tribune le la chapelle, à la Fête-Dieu. Plus près vous ferez l'un de l'autre, plus vous serez unis pour 'exécution du morceau, mieux vos voix se

larieront ensemble pour le grand elTet à pro-

duire. , . Maintenant buvez une gorgée d'eau à la fontaine, et commençons.

La fontaine?... Jeanne Magimel m'entraîna dans un fouillis d'églantiers. Là, sourdait de la cassure d'un rocher, au bout d'un bec de roseau tout verdi, un mince fdet de cristal. Mon guide, sans façon, posa ses lèvres au goulot rustique et se désaltéra longuement. Tandis qu'elle buvait, j'admirais Jeanne penchée en avant, son tablier bleu trempant dans la petite mare de la fontaine, toute sa mignonne figure allongée vers le jet, des roses trémières éparpillées dans ses cheveux. Elle relevait la tête de temps à autre, puis, d'un mouvement gracieux du col, retournait à la source. Parfois elle paraissait becqueter l'extrémité du roseau, s'amusant ainsi qu'eût pu le faire une folle linotte du Saumail. C'est étonnant à quel point les gouttes qu'elle avalait me rafraîchissaient tout l'être I

— A vous ! me dit-elle.

Je bus en musique, car Labatut nous avait rejoint et le violon préluda comme mon premier coup d'eau claire passait.

Cependant, notre maître s' étant interrompu pour fixer la partition sur un rebord saillant du rocher, Jeanne et moi nous attendions debout à ccté l'un de l'autre, épaule contre épaule, aussi étroitement serrés que possible. La jeune fille, très divertie, riait, et moi je ne savais plus ce que je devenais, tant j'étais heureux et tant je souffrais. Tout à coup, je ne sais quelle folie

MA VOCATIOÎ^ an

égara mon cerveau, le brûla : le fait est que, sans y être provoqué le moins du monde, je saisis Jeanne à la taille — sa taille plus mince, plus ténue que le filet de cristal de la fontaine — et lui collai mes lèvres aux joues désespérément...

On criait autour de moi , on se démenait ; mais je ne savais me déprendre de l'objet qui m'avait emporté la raison. Enfin une main rude, une griffe de bête me saisit à m' enlever le morceau, et je me trouvai étalé à quatre pas sur le gazon.

— Gomment , monsieur l'abbé , des élèves ici ! des élèves ici ! hurlait Jean-Marie, le visage d'une rougeur de brasier.

Je ne jugeai pas prudent d'entendre la défense d'Antoine Labatut, balbutiant, ahuri. Je ramassai mes quilles répandues, et, par la brèche du rempart, me sauvai d'une haleine vers la ville, d'où je rejoignis le séminaire à Pont-de-Rach.

Pauvre Labatut ! il manqua mourir de l'avenire. Il en fut si malade, que M. le supérieur >ubreuil, lequel, du reste, n'eut jamais le fin lot de tout ceci, l'abbé ayant acheté à beaux leniers comptants le silence de Jean-Marie , dut envoyer son protégé à Toulouse. Est-il revenu

Saint-Pons .î^ Je l'ignore. Pourvu qu'il ait mssi à faire exécuter quelque part son Ave, iram corpus natum I. . .

(( Mon jeune ami, vous aussi, vous avez votre tourment. » L'abbé Privât a touché juste : j'ai mon tourment. Il s'est appelé tour à tour Jeanne Magimel, Eléonore Trescas, Marthe Vanneau, Marie Vidal; mais il a beau changer de nom, c'est toujours le même. Cette nuit, je me suis retrouvé suspendu, avec Jeanne Magimel, au roseau de la fontaine des potagers de Saint-Pons, et c'était jouissance divine...

Je consulterai le P. Laplagne.

Grand Séminaire, 13 décembre 18U7.

Le P. Laplagne m'a pris, m'a conquis, me retient. Privât me disait cette après-midi, à la leçon de plain-chant :

— Si le P. Laplagne vous entretient une fois au saint tribunal de la Pénitence, vous lui appartiendrez, car sa parole est semblable « au filet des chasseurs, laqueus venatorum: »

Le P. Laplagne m'a entretenu, et je lui appartiens en effet „ Quel charme, quelle consolation j'ai goûtés, prosterné aux pieds de ce reli-

MA VOCATION 2i3

gieux I Afin que notre première rencontre sous l'œil de Dieu eût un caractère plus amical, plus familier, si j'ose dire, il n'a pas voulu descendre à la chapelle et m' entendre à travers la grille du confessionnal ; sa ganache passée par-dessus sa soutme, il a voulu m' entendre dans sa cellule, me tenir là devant lui en toute simplicité apostolique. Je tremblais comme une feuille à la cime extrême d'un peuplier ; mais je n'avais pas récité deux phrases du Confiteor, que je me sentais rassuré. Dans la fièvre qui brûle ma pauvre machine, j'éprouvais l'aise délicieuse d'un rafraîchissement. Oui, une eau plus pure que l'eau des potagers de Saint-Pons, que l'eau des Douze, filtrant des sources de la grâce, tombait goutte à goutte sur moi et me restituait la pleine connaissance de moi-même, perdue depuis si longtemps, si longtemps I

Le Conjïteor achevé, mon directeur spirituel,

les deux mains dans les manches de son habit,

est demeuré recueilli un moment. Durant ce

repos, sa vertu agissait sur moi, car, dans ma

mscience bouleversée de fond en comble dès

ion entrée, un ordre magnifique s'établissait

)eu à peu. J'avais eu peur de ne pouvoir

lébrouiller l'écheveau de mes péchés, et cha-

m m' apparaissait clairement, nettement, avec

5s circonstances génératrices, la honteuse

>mplicité des habitudes, la lâcheté de mon

le passée sous le joug. Pénétré d'un remords

lisant, il m'a semblé que je ne devais pas au

ai4 MA VOCATION

P. Laplagne, un confesseur providentiel, le compte seulement de mes fautes depuis ma sortie de Saint-Pons, mais le compte de toutes les fautes de ma vie. Puisque j'enviais de quitter le rivage terrestre pour aborder au rivage divin, il fallait laisser derrière moi toute immondice, toute souillure, toute tache, recevoir une absolution nouvelle du passé avant d'enfler ma voile et de voguer vers Dieu.

— Eh bien, mon fils, êtes-vous prêt.»^

— Je suis prêt.

Rappelant mes souvenirs les plus reculés, les plus enfouis, j'ai détaillé minutieusement mon enfance rustique. Je me suis arrêté non sans complaisance à mon séjour chez mon oncle Fulcran, et j'ai récité plus d'une page de mon journal, fidèle dépositaire de mes incartades, de mes fredaines d'écolier. L'écolier, après tout, pouvait contenir le grand-séminariste. Mon juge apprécierait.

Ma confession, qui allait à langue débridée à travers les peccadilles du jeune âge, est devenue plus sérieuse et je n'ai plus babillé du même entrain. C'est lorsque, sorti du presbytère de Gamplong, j'ai abordé le petit séminaire de la Montagne-Noire. Ma parole vive et prompte s'est embarrassée pour raconter mon amourette d'une seconde avec Jeanne Magimel. Amourette, le mot est un peu leste; il n'en est pas moins vrai que le jour où j'osai embrasser la fille de Jean -Marie, mon innocence fit un

MA VOCATION 2i5

premier naufrage. Que de nouveaux naufrages depuis, avec Eléonore Trescas, Marthe Vanneau, Marie Vidal, Julette, et peut-être M""" la comtesse de Sauviac que je n'ai jamais vue !

Le P. Laplagne, devinant à mes balbutiements la profondeur de cette maladie d'amour qui me tient, se met à tout propos entre ma vocation et moi, trouble mes résolutions les plus fermes, a voulu connaître mon mal dès l'origine et je lui ai narré tout, tout absolument jusqu'à hier.

Arrivé à la fin de ma confession, suant et soufflant, j'ai attendu. Quel moment redoutable! Mon visage était baigné de pleurs. Je tremblais, durant le silence de mon directeur, que son esprit, habitué k descendre dans les âmes et à s'y guider parmi les obscurités du péché, à travers ce que je lui avais dit ne devinât ce que je lui avais caché. Quel homme, encore que sincère, déterminé, n'hésite pas à l'étalage cru de ses plaies, ne réserve pas quelque coin.^^ Pour moi, soit impuissance à exprimer, soit orgueil humain qui se révolte de ^Jivrer soi jusqu'au dernier refuge, peut-être ne ^Bn'étais-je pas montré dans mon absolue fai- ^Blesse, dans mon absolue misère, dans certains ^Hlttachements impurs dont je me sentais gar- ^Kotté pitoyablement et qui résisteraient à tous ^Kies efforts ?

^B Le P- Laplagne n'a pris au tragique ni mes

2i6 MA VOCATION

quer la confiance que, dans la chute même, il faut placer en Dieu, « éternellement miséricordieux et réparateur, » il s'est mis debout; puis, me tendant une main , m'a redressé sur pieds d'un geste de singulière énergie.

— Allons, m'a-t-il dit, vous n'êtes pas bien malade, et il n'y a pas lieu de désespérer. Le ciel avait des desseins sur vous, et le ciel vous a protégé. Cette protection va vous être manifestée au grand séminaire dans sa force efficace. Abandonnez-vous a la règle de la maison, soyez à elle, appartenez -lai en actions, en pensées, en tout. Elle seule vous fera ce que vous devez être. Répétez matin et soir avec le Psalmiste : « J'observe la discipline parce qu'elle est ma vie, custodi disciplinam quia ipsa est vita mea... yy Maintenant, a-t-il repris, ne vous épouvantez point si des images du passé vous poursuivent, soit dans la veille, soit dans le sommeil. Notre chair est trop intimement liée à notre nature pour qu'elle ne hurle pas, ne tire pas sur sa chaîne quand nous nous préparons à divorcer avec elle, a la déserter. Songez que vous pouviez être assailli avec plus de fureur. Sans vouloir provoquer chez vous le moindre mouvement d'amour-propre, je vous estime capable d'entendre bien des choses dont je me garderais de toucher un mot à tant d'autres, ici. Ayez donc bonne contenance au renouvellement des assauts qui vous seront encore livrés. Le Tentateur des hommes reviendra à la

MA VOGATIOPÎ 317

charge et soulèvera contre vous toute la tempête de votre être de nerfs, de sang et de boue. Pourquoi seriez-vous afFranchi de combats où des saints s'épuisèrent, où saint Jérôme entre autres fut terrassé? Vous faut-il son témoignage comme réconfort? ((Ah! gcmit-il, ce chemin glissant de la jeunesse où je suis si souvent tombé, Lubricum adolescentiœ iter, in quo et ego lapsus sum. »

Je me suis retiré, redisant, pour ne pas les oublier, les paroles de saint Jérôme :

c Lubricum adolescentiœ iter, in quo et ego lapsus sum. »

Grand Séminaire, 15 décembre 18U7,

La bonne journée, ce mercredi i5 décembre! J'ai déménagé. Quand je dis (( déménagé, » j'enfle l'expression, car il s'agissait simplement, durant la promenade du grand séminaire aux ruines de Maguelonne, de porter mes livres, mes cahiers, mes papiers quelconques chez l'abbé Martinage , au deuxième étage de la maison. En sa qualité de sous-diacre, Martinage occupe une cellule à cheminée, tandis que moi, pauvre (( philosophe » de première année, je suis logé en un réduit où pas un trou n'a été

ai8 MA VOCATION

ménagé pour faire du feu. Puis, de la fenêtre de sa chambre , mon ami peut voir « le Jardin , » le chemin poudreux tirant vers Castelnau, et, tout au fond du paysage, la ligne rude des montagnes. Pour moi, il n'existe pas d'autre perspective que les murailles grises du séminaire enserrant une étroite cour intérieure plantée de mûriers rabougris. Si seulement, pour me tenir compagnie, j'avais la vue d'un grand chemin, d'un mamelon pas plus haut que moi, d'un bouquet de châtaigniers ! Albert Martinage doit peut-être son caractère franc, délibéré, au bonheur dont il jouit journellement, au bonheur de regarder loin devant lui, de demeurer en communion avec la nature, qui, toujours jeune et toujours belle, a le privilège d'arracher l'homme aux tristesses, aux lourdeurs de sa pensée.

Mon installation aurait pu être faite en un quart d'heure, car nous étions trois pour transporter mon bagage, Martinage, Privât et moi. Mais dans les maisons conventuelles — un grand séminaire est un véritable couvent , — l'affaire la plus mince devient une énorme affaire ; rien ne finit. A force d'entendre parler d'éternité, on se persuade à la longue que le temps ne compte pas, et on en prend à son aise avec lui. Du reste, je n'étais pas fâché que Martinage, durant nos allées et venues à travers les couloirs, s'arrêtât ici, là, pour nous décocher quelque bonne plaisanterie de sa façon : à propos

MA VOCATION aig

d'un livre qu*il laissait tomber, d*une page de ma rédaction sur l'Origine des idées qui glissait de mes paperasses et volait à tire d'aile devant nous. Les traits lancés d'abondance par notre condisciple n'étaient pas tous nouveaux, ni très acérés, ni très piquants; mais il y avait comme une entente secrète entre Privât et moi pour les trouver spirituels, et le fait est que, nous abandonnant en toute simplicité à l'humeur folâtre de Martinage, nous étions fort divertis.

— Albert ! Albert ! . . . répétait l'excellent abbé Privât, la charité même, l'amitié même.

Et l'autre, encouragé, de redoubler ses farces et ses bons mots.

Enfin, vers trois heures, la besogne était finie.

— A présent que te voilà tout à fait chez moi, m'a dit Martinage, tu me permettras, j'espère, de te tutoyer. Le vous est gênant quand on vit ensemble : on s'adresse à un camarade, et on a l'air de s'adresser à un supérieur. Cela te va, n'est-il pas vrai, cette

Kmiliarité ?

— Cela me va parfaitement, et je vous mercie, monsieur l'abbé, ai-je répondu.

— Du reste, il existe un lien entre nous. .. — Un lien.»^

— La protection de M"^ de Fouzilhon.

J'ai ressenti par tout le visage une chaleur

insupportable, comme un terrible coup de

soleil. Suffoqué, j'ai reculé jusqu'à la fenêtre, à travers les vitres de laquelle l'abbé Privât, silencieux, regardait, et n'ai pas articulé un mot.

— Tu comprends bien, a repris Martinage, que, si tu as été autorisé à venir passer l'hiver dans ma chambre, la chose n'a pas marché toute seule, que quelqu'un s'en est mêlé. Certains philosophes, cela est vrai, sont reçus, durant la mauvaise saison, chez les diacres, les sous-diacres; mais encore faut-il que ces philosophes frileux aient adressé une demande au P. Baudrez. As-tu adressé une demande, toi, et m'as-tu demandé comme « chambrier?»

— Non, monsieur l'abbé.

— Preuve donc que M"^ de Fouzilhon a agi. . . Notre supérieur, en sa qualité de membre du Chapitre diocésain, a un confessionnal à Saint-Pierre et y dirige quelques consciences riches. M"^' de Fouzilhon, de l'Hospitalet, M™^ la comtesse de Sauviac, quand elle est à Montpellier, sont au nombre de ces consciences privilégiées. C'est curieux, la préférence que les nobles dévotes du quartier aristocratique de la Cathédrale ont marquée de tout temps pour les religieux ! Le clergé paroissial enrage, et il a raison d'enrager, car on le dépouille, on le pille...

— C'est égal, a présent on les voit trop, a articulé Privât d'une voix profonde.

Ces mots tombant au milieu du verbiage du sous-diacre, le tranchant net comme avec un

couteau, m'ont fait relever la tête, que depuis un instant, pénétré d'une vague honte, je tenais penchée.

— Quelles sont les choses que l'on voit trop, monsieur l'abbé? ai-je demandé à Privât.

— Les tombes, m'a-t-il répondu.

— Les tombes !

Il m'a attiré dans l'embrasure de la fenêtre ; puis, levant le doigt:

— Voyez-vous cet affaissement de terrain, là-bas, à droite, non loin de la grande croix de pierre.^ C'est là qu'en avril dernier nous avons déposé le corps d'un de nos condisciples, Mathieu Joubert, de Gourgas, près Lodève. Joubert s'est éteint sans que les médecins aient pu diagnostiquer positivement sa maladie. Le docteur Estor, en se retirant, s'est contenté d'articuler cette phrase banale : « Rien à faire : la lame a usé le fourreau . » On honora ce condisciple de funérailles solennelles; puis on ne s'occupa plus de lui. Moi qui l'ai connu, qui souvent fus édifié à le voir seule- ^ment marcher au milieu de nous, tant la ■ modestie, la sainteté émanaient de sa personne, [je ne l'ai jamais oublié. La mort n'est pas une

rupture, elle est un simple changement de domicile : nous étions sur la terre remplie de misères, ruisselante de pleurs; à présent, nous sommes au ciel rayonnant de la présence de Dieu, et c'est tout...

— Voyons, Privât..., a balbutié Martinage.

— Mon ami, te souviens-tu de l'abondance de fleurs qui couvrait le cercueil de Joubert ? Le printemps éclatait dans sa force, et chacun de nous apporta son bouquet. La terre n'eut pas assez de parfums ce jour-là pour l'embaumement de ce prédestiné. Et puis, durant l'été torride, avec quel amour les lauriers-roses dont foisonne le Jardin avaient l'air de se pencher sur son tertre pour l'abriter du soleil I Joubert a mérité de voir éclore sur sa tombe le lis qui, dit-on, s'épanouissait par miracle, chaque matin, sur la tombe de saint Stanislas Kotska.

— 0 mon Augustin I . . . a murmuré Martinage.

— 0 monsieur l'abbé Privât, parlez encore, parlez toujours, ai-je imploré.

Il a repris ses complaintes éloquentes :

— A présent, c'est l'hiver, l'âpre, le rude hiver. Dans le cimetière — j'ignore pourquoi on l'appelle ici le Jardin, — les tombes, douces, touchantes, poétiques, presque attirantes, se montrent à nous dans un effroyable abandon de tout et de tous. Quelque mort va-t-il soulever sa pierre pour nous raconter ce qu'il a vu, ce qu'il sait, ce que lui a dit (( le Juge qui doit venir, Judex ventiirus? »

— (( Le Juge qui doit venir » te traitera un jour selon tes mérites, mon Augustin, c'està-dire avec indulgence et pardon, lui a dit Martinage.

Il a arrêté sur nous des yeux dont la tristesse m'a fait mal.

— Quel effet l'hiver vous produit-il, à vous? nous a-t-il demandé. Encore qu'il soit assez bénin en nos contrées , il me glace , moi , jusqu'à la moelle des os. Ne riez pas : en hiver, je me sens dépouillé comme la nature. Aux autres saisons de l'année, je l'affirme, ma tête porte autant d'idées qu'un arbre porte de feuilles. Dès les premiers jours de novembre, mes idées se dessèchent, se détachent des branches de mon esprit; puis je les vois s'en aller au loin l'une après l'une. Croiriez-vous qu'à cette heure, j'ai le sentiment d'une nudité épou van table .^^ Que Dieu ait pitié de moi, qu'il daigne souffler sur son serviteur l'haleine printanière, l'haleine de la sève, qu'il le ressuscite des morts !

— ïu es gelé, mon ami, lui a dit Martinage qui s'était emparé de ses mains.

— Venez vous chauffer, monsieur Privât venez î

— Ah ! mon Dieu !

C'a été un cri.

— Qu'as-tu, Augustin?

— Regarde, Albert, regarde I

— Quoi donc ? ai-je demandé.

— Uegardez, Ferdinand, regardez!

Faisant sauter l'espagnolette d'un coup violent, il a ouvert la fenêtre toute grande.

— Quelle grâce I a-t-il dit, levant les deux bras.

C'est la jeunesse qui passe, la radieuse jeunesse à laquelle rien ici-bas ne saurait être comparé .

— Où donc, mon cher Augustin?

— Où passe-t-elle , la jeunesse , monsieur Privât? où passe-t-elle ?

— Là, là, sur le chemin de Castelnau...

— Cette fille qui tient une badine et pousse devant elle un âne chargé d'une vieille femme? s'est informé Martinage avec une moue dégoûtée

— Remarquez comme elle est élancée ! comme elle est fine I comme elle est souple I . . .

— Mais elle va pieds nus.

— Es-tu sot, Albert I Est-ce que les anges vont avec des souliers ?

— C'est quelque mendiante de Montferrier ou de Baillargues. . .

— Heureuse mendiante qui porte ses haillons avec l'aise divine dont un oiseau porte ses plumes !

Martinage l'attirant toujours vers le feu allumé, il a fini par lui céder. Une fois assis, il a poursuivi lentement :

((J'ai connu, à Saint-Jean-de-Fos , mon pays, une pauvre paralytique, la veuve Lombard. Cette veuve Lombard habitait au bout de notre rue, et ma mère m'envoyait de temps à autre chez elle lui apporter les restes de nos repas. Elle avait une fille de quinze à seize ans qui commençait à gagner sa vie, soit en levant des sarments dans les vignes , soit en cueillant des olives dans les olivettes des alentours. Elle

s'appelait Césarine, et son visage, entouré de mèches de cheveux blonds comme d'autant de rayons de soleil, éblouissait. Aujourd'hui que, dans la fournaise de ma vocation, j'ai vu brûler tant et tant de parties de moi-même, je crois pouvoir affronter sans risques l'image de Césarine Lombard demeurée vivante dans un dernier repli de mon cœur. Donc Césarine était blonde, rare privilège de quelques femmes dans notre Midi où la plupart sont brunes, d'aventure presque noires ; et puis elle était gaie, vive, marchant sans toucher terre ainsi que l'alouette de nos chemins. Comme la veuve, incapable d'un mouvement, incapable de manger seule, aurait pu ou choir ou mourir de faim dans sa hutte, Césarine, propriétaire d'un âne, — qui ne possède son âne à Saint-Jean-de-Fos.»^ — avec l'aide d'un voisin, de moi principalement toujours à l'affût pour la servir, imposait sa mère à Frédéricoa et partait vers les champs où elle devait besogner. Encore que nous ne soyons pas riches, nos champs sont assez vastes pour réclamer des bras étrangers, et c'était chez nous que Césarine se trouvait le plus souvent occupée... Nos vacances du grand séminaire commençant à la Saint-Jean pour finir à la Toussaint, j'étais à la maison durant la moisson et durant la vendange. Je ne saurais vous dire à quel point Césarine Lombard embellissait pour moi ces deux fêtes si nobles de la terre, — la fête du pain et la fêle du vin. Devant les sacs farcis

de blé, devant les pressoirs ruisselants, mon père et ma mère ne se tenaient pas de joie; moi, je détournais les yeux de tant de richesses entassées, remisées, et je regardais là-bas, à l'ombre grêle d'un olivier, Césarine donnant la soupe à sa mère et Frédéricou paissant à deux pas. Oui, vraiment, mon âme ne résidait ni dans nos greniers remplis ni dans nos celliers combles jusqu'au plus petit tonnelet ; elle résidait toute sous l'olivier, près de Césarine Lombard... Que penseriez-vous si je vous avouais que, tout marri d'un trouble dont je ne m'expliquais ni le commencement — comment était-il né.^^ — dont je n'entrevoyais pas la fin — comment en serais-je délivré .f^ — il me prit un jour envie d'affronter une explication avec notre journalière .^^ C'était au bord de l'Hérault, non loin de la fontaine Clamouse, à quelque centaine de pas du hameau de Saint-Guilhemdu-Désert. Je précise , car le souvenir de la scène m'est resté dans ses plus minutieux détails. Octobre était venu avec les premières froidures, et Césarine, dans les terrains vagues appartenant à la commune de Saint-Jean-de- Fos, arrachait des souches de buis en prévision de l'hiver. Je passe sur la route et j'entends son pic parmi les cailloux. Je vole à elle, subitement enlevé comme une feuille. Je vois bien ce qu'elle fait ; mais je demeure planté et, ne trouvant pas autre chose pour lier entretien, je finis par lui dire :

« — Que fais-tu, Césarine?

« — Je défonce le communal pour prendre des souches de buis, me répond-elle.

(( — Veux-tu que je t'aide?

(( — Vous, monsieur Augustin. . . , avec votre soutane ! . . .

(( Je lui arrache la pioche des mains et je la plante parmi les buis d'un tel élan que je soulève deux souches d'un coup.

(( — Quel bon ouvrier de la terre! quel bon ouvrier de la terre I répète Césarine joyeusement.

(( Exalté par une fureur qui décuple mes forces, ]e ne m'arrête plus ; le pic monte, descend; les buis s'entassent autour de moi, racines tranchées, ramilles éparpillées sur le sol.

(( — Assez, dit-elle, assez, monsieur Augustin! Encore que très courageux, Frédéricou n'a pas la force d'un mulet.

« En liant le fagot d'un commun accord, nos mains se touchent et nos visages sont placés vis-à-vis l'un de l'autre.

(( — Pourquoi me regardez-vous comme çOi? me dit-elle.

« — Et comment est-ce que je te regarde .^^

(( — Je ne sais pas, moi; mais je ne comprends rien à vos yeux. . .

(( — C'est moi, Césarine, qui ne comprends rien aux tiens. On raconte, dans le pays, que la fontaine Clamouse roule des perles au fond de ses eaux. Des fées, dil-on, lancèrent jadis ces

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perles dans cette source claire comme le jour. Plus je te regarde, plus je crois que ces mêmes fées ont jeté des diamants au fond de tes yeux. Tiens I veux-tu me faire un plaisir, un grand, un immense plaisir?

(( — Tout ce que vous voudrez , monsieur Augustin.

(( — Le communal est désert, nous sommes seuls. Permets-moi de te regarder, — ohl pas longtemps, car ce serait mal peut-être, une minute seulement. . .

(( — Vous m'avez regardée si souvent depuis le commencement des vacances I

« — C'est vrai, Césarine; mais je ne sais ce qui m'arrive, mes yeux sont tellement altérés de te voir, que je me demande si je t'ai jamais vue.

« — Prenez-en à votre aise, alors, monsieur Augustin, dit-elle avec un sourire où la blancheur de ses dents passa comme un éclair.

« D'un bond très doux déjeune perdrix qui se tapit, elle tomba derrière le fagot et s'y blottit parmi les brindilles vertes. J'étais à genoux devant elle, les yeux perdus, égarés dans la contemplation de son visage qui était un monde pour moi. Je ne puis rien dire autre chose de mes sensations intimes durant ma génuflexion devant Césarine Lombard, sinon que la femme me parut — passez-moi l'expression peu séante — comme une sorte de morceau divin, cent fois plus beau, plus éclatant, plus pur que le diamant le plus beau le plus éclatant, le plus

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pur de la fontaine Clamouse et de toutes les fontaines d'ici-bas. Le front, les yeux, le nez, la bouche, le menton de la femme ne sont ni le front, ni les yeux, ni le nez, ni la bouche, ni le menton de l'homme. Le jour et la nuit ne diffèrent pas davantage. Et son air, cet air inconnu, plein de secrets impénétrables, cet air dont l'homme tremble malgré luil...

(( — Mais, monsieur Augustin, il y a plus d'une heure, me dit-elle.

(( — Encore un moment, je t'en supplie. ..

(( — On sonne YAngelas à Saint-Jean-de-Fos.

« — Une seconde encore...

(( — Ma mère m'attend. . .

(( Sans m'en apercevoir, j'avais chargé Frédéricou avec elle... Je la vis descendre les pentes du communal, droite, mince, réduite à rien dans la nuit qui tombait et la mangeait en tombant. J'errai à travers le communal bien longtemps... Le lendemain, je rentrai au grand séminaire. La vision qui m'avait ébloui s'atténua sous l'influence sévère du P. Baudrez, mon directeur spirituel. Je me crus délivré de Césarine, de toutes les femmes que j'avais ^devinées en elle, et qui, sans que je pusse m'en louter, m'avaient blessé ensemble jusqu'à la

lort. Je fis le pas fatal du sous-diaconat

*ilié, mon Dieu, pitié I... »

Privât brusquement a éclaté en sanglots, mis s'est sauvé à toutes jambes.

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