‹ Ma voiture de courseChapitre 10 sur 17 · LES USINES FAGE · texte numérisé non relu

LES USINES FAGE

ETTONS, si VOUS le voulez bien, qu'ils s'appelaient les frères Fage et qu'ils fabriquaient des automobiles à Neuilly.

Ce fut donc aux frères Fage que je m'adressai pour faire construire une bonne voiture de tourisme lorsque j'eus acquis la navrante, mais définitive conviction que les quatre tringles de fer qui représentaient ma voiture de course ne pourraient jamais se déplacer sur les routes de France sans le secours d'une autre voiture. Et puis, tout ce que j'avais raconté, concernant les plaisirs de la voiture de course, durant de longs séjours faits dans les ateliers m'avait suffi. Il me semblait que j'avais épuisé tous les plaisirs possibles de la fameuse voiture de Redouté, et maintenant qu,e j'avais échappé aux pires dangers de la course, je pensais qu'il était temps de devenir sage. Après tout, une bonne voiture de tourisme, avec un

fort moteur et une carrosserie confortable, cela permettait d'entreprendre de longs voyages agréables, de ne pas se trouver toujours seul au hasard des routes, avec un tout petit mécano réduit à quarante kilos pour la moyenne.

Et qui, mieux que les frères Fage, je vous le demande, pouvait me construire une sérieuse voiture de tourisme, basée sur les données irréfutables de l'expérience ?

Les frères Fage avaient, en effet, ceci de particulier

qu'ils passaient toutes leurs journées sur route et que c'était sur route, exclusivement, qu'ils construisaient leurs voitures. Ils avaient bien une usine à Neuilly, mais c'était plutôt un garage formant également maison d'habitation. On en partait, on y revenait parfois, on ne séjournait jamais dans l'usine.

Cela tenait peut-être, je l'ai deviné, à certaines inquiétudes qu'éprouvaient les frères Fage relativement à d'absurdes saisies toujours possibles. Quoi qu'il en soit, le système avait du bon : lorsqu'une voiture ne marchait pas, on la poussait dehors, coûte que coûte, on la réparait au coin de la rue ou, si la panne était moins importante, l'atelier pouvait se transporter jusque dans une avenue déserte de Neuilly, voire au delà du monument de la Défense Nationale. Ce système avait de grands avantages ; tout d'abord, il permettait à l'équipe de la maison de s'installer à proximité d'un bistro, ressource qui manque trop souvent dans les grandes usines modernes. Cela supprimerait également tout nettoyage fastidieux de l'atelier. Nous avons. Dieu merci, assez de kilomètres de route en France pour qu'il soit toujours possible de trouver un endroit propre pour se coucher sous une voiture ; lorsqu'un emplacement était souillé d'huile noire ou de graisse consistante, il suffisait d'aller un peu plus loin pour trouver un atelier remis à neuf. Il y avait bien les' jours de pluie, mais la maison Fage connaissait fort heureusement les innombrables ponts de chemin de fer construits par la Compagnie de l'Ouest

aux environs de Paris et l'on trouvait toujours un bon endroit, bien abrité, pour travailler.

Ce système donnait aux ouvriers de l'usine Fage une gaieté et un entrain que l'on eût trouvés difficilement dans les ateliers des autres constructeurs. Toujours sur la route, toujours au grand air ou chez les marchands

de vins, les ouvriers de l'usine Fage ressemblaient à une troupe de hardis bohémiens épris de tourisme et de sport, rêvant d'espaces libres et d'interminables randonnées.

Les frères Fage avaient, du reste, sur ce point, des idées particulières. Ils considéraient leurs ouvriers comme de véritables associés. Ils aimaient à rappeler à tout propos les méthodes américaines dont ils s'inspi-

raient. C'est ainsi qu'ils avaient supprimé la paye, si dégradante, et qui rabaisse l'ouvrier à l'état de machine. Point de paye dans les usines Fage, poussant l'ouvrier à dépenser d'un coup toute sa semaine chez le marchand de vins ; point d'appointements réguliers, abrutissant l'homme et ne lui donnant pas conscience de l'effort collectif qu'il accomplit. Les frères Fage avaient installé dans leur u^ine la participation aux bénéfices, dans la plus large mesure possible : s'ils faisaient fortune, et ils n'en doutaient pas, ils voulaient que tous leurs ouvriers fussent enrichis du même coup. Leurs ouvriers, c'étaient, pour eux, des associés, des camarades, des frères ; si l'on réussissait un jour, le Capital n'aurait pas un sou de plus à toucher que le Travail.

En attendant, comme les bénéfices se trouvaient absorbés par d'indispensables amortissements, les ouvriers avaient toute latitude pour se procurer comme ils l'entendaient les ressources nécessaires à la vie, particulièrement en s'adressant aux clients de l'usine et ces clients étaient, il faut le reconnaître, fort nombreux.

Toute le monde le sait, en effet, lorsque l'on fait de l'automobile, c'est pour se distraire et l'on ne se distrait bien que lorsqu'on a affaire à des vendeurs agréables. Lorsque l'on achète une voiture dans une usine triste et organisée commercialement, lorsque tout fonctionne bien, dès le premier jour, on se trouve en quelques heures abandonné avec sa voiture, sur la route

et l'on ne sait plus que faire. Les heures joyeuses sont celles que l'on passe à l'atelier, à attendre une réparation, à parler de prouesses accomplies, à rappeler les

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voyages lointains que l'on a effectués uniquement pour les raconter ensuite. A l'usine Fage et surtout dzms ses ateliers suburbains, on pouvait bavarder pendant des heures, car la voiture n'était jamais prête.

La maison Fage se recommandait cependant par la grande variété de ses modèles. A bien prendre, il n'y

avait pas, dans l'usine, deux voitures semblables. Contrairement à ce que peuvent penser les techniciens, cette grande variété de modèles ne nécessitait pas un outillage formidable et compliqué. C'est tout au plus si, dans un coin du garage, qui servait d'usine mère, se trouvait un petit établi armé d'une perceuse et d'un tour ; il y avait aussi quelques outils indispensables, une pince à gaz, un marteau, des goupilles, des écrous de toutes les formes, recouverts de peintures de couleurs différentes. Accrochés au mur, enfin, ou posés sur le sol, on découvrait une variété véritablement impressionnante de phares aplatis, de pneumatiques dont les semelles bâillaient au soleil ; il y avait enfin de nombreux bidons d'essence vides, quelques caisses à essence munies de clous et de cordes pour servir de carrosseries d'essai ; il y avait même, chose impressionnante, dans le fond du garage, une splendide berline à conduite intérieure dont le moteur, sans doute en réparation depuis quelques années, était représenté par quelques tubes de circulation d'eau et qui servait d'armoire pour loger les chiffons gras de l'atelier et les vêtements du personnel.

En vérité, si la maison Page avait en circulation de nombreuses voitures, de modèles différents, c'est que ses directeurs avaient préféré acheter des voitures d'occasion qu'ils revendaient ensuite en faisant placer sur le capot leur marque personnelle de fabrique. Cela donnait aux clients la faculté de choisir, cela permettait aussi aux frères Page d'avoir à leur disposition tous les

modèles, tous les systèmes et de montrer une infinie souplesse en présence de toutes les exigences de leur clientèle. J'ajoute enfin que si les frères Fage avaient toujours d'innombrables voitures en circulation, à la disposition de nouveaux clients, c'est que ces voitures étaient précisément celles qu'ils avaient vendues et qu'on leur avait ramenées pour effectuer quelques réparations. Les réparations se prolongeaient ainsi quelquefois un ou deux ans, mais chaque client ne s'en plaignait jamais, car on lui donnait, en attendant, la voiture d'un

autre client qu'il ne connaissait pas et il se montrait hypocritement enchanté d'user ainsi pendant des mois une voiture qui n'était pas à lui. Et comme chaque client de son côté faisait faire, en cours d'excursion, les réparations indispensables, toutes les. voitures rentraient, en fin de compte, à l'usine en bon état de marche. C'est ainsi que sans avoir engagé aucune dépense, l'usine Fage pouvait rendre à chaque client enchanté, sa voiture en bon état et lui présenter la facture des réparations effectuées.

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