‹ Ma voiture de courseChapitre 11 sur 17 · LE GOUJON · texte numérisé non relu

LE GOUJON

ES autos Fage se distinguaient, je l'ai dit, par leur grande variété de modèles. Toutes, cependant, comportaient de bonnes carrosseries, en ordre de marche. On sentait que Von faisait de la rouie à l'usine et que l'on avait affaire à des gens d'expérience. Au point de vue mécanique, une seule chose caractérisait la marque, un détail de construction que mentionnaient tous les catalogues : Suppression des commandes. Cela ne voulait pas dire, comme pourraient le penser des gens mal intentionnés, que l'on n'achetait jamais d'autos Fage, cela indiquait seulement que les voitures de la marque n'étaient pas encombrées de commandes inutiles. On attendait tout de l'habileté et du savoir-faire du conducteur.

C'est ainsi que, pour couper l'allumage, il était sou-

vent nécessaire d'arrêter, de descendre, d'ouvrir le capot et de manœuvrer le petit levier de la magnéto.

Dans d'autres voitures, l'admission d'air se réglait à la main. Dans d'autres, il était bon d'être aidé par un habile mécanicien couché sous la voiture lorsque l'on voulait emprunter, fût-ce à crédit, la marche arrière. Pour de bons conducteurs, cela est préférable. Rien n'est plus insupportable, en effet, que ces voitures modernes, trop machinées, où l'on débraye quand on freine, où un coup de trompe électrique se fait entendre lorsque l'on débraye. Pour un peu, la portière s'ouvrirait en cas de freinage brusque pour permettre aux voyageurs de se sauver. Rien de tout cela dans les autos Fage. La plus extrême simplicité. De là* aussi, une entente perpétuellement cordiale entre le conducteur et son voisin.

C'était particulièrement M. Sagoin qui était chargé de démontrer aux clients les avantages d'une voiture à vendre. M. Sagoin, lorsque la voiture n'avançait pas, savait conter de délicieuses histoires et, toujours, il donnait l'impression de ralentir exprès. On ne s'entend pas lorsque l'on va trop vite et puis... rien n'est plus agréable que de marcher lentement, quand on sait que l'on a une grosse voiture qui peut, au besoin, faire du cent à l'heure. Tantôt, il s'arrêtait pour faire admirer un coin de paysage, tantôt également pour allumer une

cigarette et c'était généralement à ce moment précis que le moteur calait. M. Sagoin savait, au surplus, distraire les voyageurs en leur réclamant, avec un fort accent méridional, quelques petits services mécaniques. Tantôt il leur demandait de mettre un peu d'éclairage en réglant de telle ou telle façon le vieux trembleur qui, à force d'en avoir vu de toutes les couleurs, ne tremblait plus ; tantôt, il réclamait de leur bienveillance un peu de sauce lorsqu'un graisseur coup de poing n'avait pas encaissé depuis longtemps.

C'est avec M. Sagoin que je fis le premier l'essai d'un splendide double-phaéton qui, appartenant à un client de l'usine, était naturellement à vendre.

La première sortie ne fut pas des plus concluantes, je dois le reconnaître. On s'était sans doute trop pressé pour partir. J'avais fourni en hâte les fonds nécessaires pour que le jeune Ernest, le petit mécano de l'usine, allât chercher cinq litres d'essence chez un épicier voisin Ce fut le même Ernest qui, bousculé par M. Sagoin, mit en hâte de l'eau dans le radiateur. Nous partîmes et, dès les premiers kilomètres, malgré le soleil éclatant et un ciel sans nuages, ime pluie fine commença à nous aveugler.

— C'est l'bouchon du radiateur qu'est mal serré, déclara M. Sagoin.

Il stoppa, mais je constatai que mon compagnon, sans se plaindre, s'était horriblement brûlé la main en resserrant ledit bouchon.

Dix minutes après, un violent jet de vapeur fusant à quelques centimètres de la marque Page, M. Sagoin ajouta :

— C'est sûrement un frein qui serre... Vaut mieux rentrer à l'atelier.

Si la sudation régénère l'homme, ainsi que l'affirment les établissements hydrothérapiques, il n'en est pas de même des voitures. Arrêtée au milieu de la cour de l'usine, l'auto Page crachait, mugissait, s'oubliait sous elle avec des coups au cœur... la pauvre bête avait

évidemment très chaud et le haut personnel, consulté, se perdit en conjectures.

Seul, le jeune Ernest émit timidement cette idée absurde :

— Ça doit être un goujon.

Pour toute réponse, il reçut une gifîle sonore du directeur technique et, après avoir pris du large, il se contenta de répéter en geignant :

— JVous dis, moi, que c'est un goujon.

Tout d'abord, on n'attacha aucune importance à ces paroles puériles, mais, à la longue, il y eut un mouvement d'opinion favorable à cette thèse.) Après tout, c'était peut-être vrai ? Un des goujons chargés de retenir les segments du piston frottait sans doute sur les parois du cylindre, grippant ainsi le moteur. On avait vu des choses plus extraordinaires, et l'on résolut carrément de démonter le moteur.

La journée se passa ainsi. Vers cinq heures du soir, les quatre cylindres avaient poliment retiré leurs chapeaux et on ne voyait plus, dans le capot désert, que les quatre champignons brillants des quatre pistons poussant mélancoliquement à l'air libre. Rien d'anormal... tous les goujons étaient bien en place. Tout ce travail paraissait inutile. Seul, le jeune Ernest ricanait méchamment, hors de portée des techniciens et répétait stupidement :

— Je vous dis, moi, que c'est un goujon.

A la fin, on ne s*occupa plus de cet enfant arriéré et

on commença à remonter le moteur. Ce fut alors qu*en défaisant un tuyau de circulation d'eau mal ajusté, un corps insolite et brillant attira l'attention du monteur. Avec un tournevis, ce corps étrange fut extrait du tuyau. Il était dur, élastique cependant. C'était comme un morceau de caoutchouc qui aurait eu la forme d'un poisson et qui se trouvait engagé juste à l'endroit où le tuyau d'eau aboutissait à la pompe. Nouvelle réunion du personnel technique, stupéfait, tandis que le jeune Ernest, toujours geignant et rancunier, répétait avec rage :

— J'vous disais, bien, moi, que c'était un goujon. Et comme en présence de la matérialité des faits, il

fallait bien se rendre à l'évidence, le jeune Ernest, entouré maintenant de la considération générale, expliqua :

— Dame, aussi, c'est le concierge qui fourre toujours sa pêche dans l'arrosoir. Alors, dame, quand on est pressé pour mettre de l'eau ça peut arriver qu'un goujon passe dans l'radiateur !

Ce jour-là, nous ne poursuivîmes pas nos essais plus avant...

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