C EST DIX FOIS RIEN
UISQ'il est entendu définitivement que vous allez acheter une voiture de la marque, me dit M. Fage lui-même, voulez-vous essayer notre modèle de grand tourisme ? Nous ne sommes pas de ces maisons qui empêchent le client de se rendre compte de ce qu'il achète par luimême ; au contraire. Roulez autant que cela vous fera plaisir avec mes voitures, essayez-les en côte, en vitesse ; plus vous les essaierez et plus je serai content.
L'invitation était, on en conviendra, véritablement charmante. Quand on songe aux difficultés que font les grandes maisons pour permettre d'essayer un châssis dans la cour même de l'usine, on comprend tout aussitôt le succès de marques, moins connues peut-être, mais qui, dirigées par de gais compagnons, aimables et prévenants, connaissent bientôt une juste prospérité.
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— Justement, poursuivit M. Fage, le prince Katastroff vient de nous laisser sa voiture en garde pour quelque temps. Il faut l'essayer pour mettre quelques petites bricoles au point. Voulez-vous venir avec nous faire quelques centaines de kilomètres ? Nous irons, si vous le voulez bien, jusqu'à Boulogne-sur-Mer, et nous reviendrons ce soir ou demain matin.
Je fus tout d'abord quelque peu étonné, car j'avais entendu effectivement le prince Katastroff qui, en se retirant au moment où j'arrivais à l'usine, avait bien recommandé que l'on remît sa voiture en état, que l'on
posât des pneus neufs et que l'on démontât le changement de vitesse pour voir ce qu'il y avait dedans.
Je me rappelai fort à propos que l'usine Fage n'avait en sonmie aucun atelier de réparation fixe et que c'était sur route que s'effectuaient tous ses travaux. Evidemment, nous risquions bien de rester en panne, mais l'invitation était si gentiment faite qu'il était impossible de la refuser.
Ce fut ainsi que nous partîmes en trombe pour Boulogne-sur-Mer, saluant l'usine de cent un coups de canon, sans compter les autres, M. Fage ayant constaté que deux pattes d'attache manquaient au silencieux et qu'il valait mieux le laisser à l'usine que le semer sur la route.
L'effet, dans la traversée de Bezons, de Maisons- Laffitte et de Pontoise, fut magnifique. On eût dit que toutes les villes étaient en fête et que nous voyagions le jour du 14 juillet. Au surplus, M. Fage, qui était du Midi, couvrait l'échappement libre de ses accents joyeux et sa façon d'interpeller les chiens, les canards et les poteaux indicateurs nous remplissait de joie.
A partir de Méru, notre orchestre automobile fit une nouvelle recrue. On entendit dans le capot un bruit qui imitait à s'y méprendre celui d'un gros chien de montagne mangeant sa soupe. Nous avions bien manqué écraser un chien dans la traversée de Pontoise, mais tout de même ce ne pouvait être lui. Jamais un aussi gros chien ne fût passé par les fentes du radia-
teur ; au surplus, même en admettant que ce fut l'heure de son déjeuner, il n'eût trouvé aucun plaisir à lécher l'huile du carter. Chose plus inquiétante, chaque fois que le chien mangeait sa soupe, nous ressentions de terribles à-coups dans la marche, de ces temps d'arrêt que proscrit avec tant de raison VEcole du soldai.
Bientôt, la voiture, comme une vieille grenouille mécanique que Ton a oublié de remonter, fit quelques derniers sauts de carpe dans une petite côte pour s'arrêter définitivement, le poids du châssis reposant en
équilibre sur un dernier piston impuissant, et, n'y tenant plus, nous allâmes ouvrir la niche pour voir ce qui se passait dedans.
M. Fage, en sa qualité de constructeur, plongea le premier dans le capot, comme le dompteur entre dans la cage, et jeta au divers organes mécaniques étalés devant lui un coup d'œil sévère ; puis, sans mot dire, avec un sourire de triomphe, il se retourna vers nous, nous désignant simplement, d'une main indulgente, le carburateur. Comme personne ne bougeait, il consentit à proférer quelques syllabes protectrices :
— Là, vous ne voyez pas ? Soupape automatique... le ressort ?
C'était, en effet, le ressort à boudin de la vieille prise d'air automatique qui s'était insidieusement séparé en deux saucissons distincts. Trouver un ressort de prise d'air automatique en plein champ, cela n'était pas im possible sur une route fréquentée par les automobilistes, mais, ce jour-là, nous n'eûmes point cette chance.
Heureusement, M. Fage était là et rien n'arrêtait M. Fage :
— Qu'est-ce qu'il y a dans le coffre 7 interrogea-t-il en souriant.
On se précipita, mais on ne trouva qu'une vieille lanterne arrière défoncée et un rouleau de chatterton.
— Donnez-moi le chatterton ! commanda M. Fage, avec l'autorité d'un prestidigitateur, et, en moins de cinq minutes, avec des rubans noirs collés à la prise
d'air automatique, comme des cordons funèbres et limitant sa course dans les deux sens, M. Fage nous assura :
— Vous allez voir que ça marchera aussi bien comme ça. Les automobiles, mais monsieur, je les ferai marcher avec un siphon d'eau de seltz. Jamais, monsieur, je ne suis resté en panne.
Le fait est que.à la surprise générale, l'auto repartit et la longue descente du bois de Mole fut accomplie avec une virtuosité qui démontrait définitivement la supériorité du chatterton sur les ressorts à boudin.
Malheureusement, une fois la descente achevée, le vilain chien, qui décidément était enragé, se mit à japper de nouveau, à glousser comme une poule. Le moteur râla, toussa, s'étouffa, cracha deux ratés et se buta comme un âne sur ses quatre cylindres. Nouvelle inspection de la niche, nouveau sourire de M. Fage.
— C'est dix fois rien, nous dit-il, l'essence a décollé le chatterton, nous allons fabriquer un ressort à boudin 1
Nous regardâmes à nouveau avec étonnement le prestidigitateur. Une fois de plus, il fit merveille. Armé de pinces, il se dirigea délibérément vers la clôture d'un pré où paissaient d'humbles moutons, coupa vingt centimètres de ronce artificielle, rejeta les étoiles inutiles, conserva le fil de fer, qu'il enroula délibérément autour de son doigt. Dix minutes après, le ressort à
boudin en fil de fer était en place et la voiture repartit.
Cette fois, tout alla convenablement. Le chien était à peu près muselé et c'est tout au plus si nous constatâmes que la force de la voiture diminuait un peu au fur et à
mesure que le fil de fer perdait de ses fragiles qualité? d'élasticité.
Seul, un souffle chaud nous venait du radiateur, et lorsque l'employé de l'octroi de Beauvais s'avança.
découragé, pour faire semblant d'inspecter l'auto, un joyeux geyser jaillit à ce moment précis à l'avant de la voiture, transformant le capot en une petite Islande qui ne manquait pas d'Hécla.
Celui-ci, du reste, rejeta bientôt le bouchon du radiateur qui, après avoir décrit une courbe élégante dans l'atmosphère, retomba avec un bruit sonore sur le pavé.
— C'est dix fois rien, me dit M. Fage, donnez-moi votre mouchoir, nous allons boucher le radiateur pour ne pas recevoir d'eau dans la... figure.
J'étais, je dois le dire, infiniment touché par toute la peine que se donnait M. Fage. Je comprenais que j'étais responsable, en quelque mesure, des incidents de la promenade, et je crus juste d'inviter tout le monde à déjeuner à Beauvais. M. Fage accepta sans se faire prier, et, comme j'émettais la prétention de participer aux pertes, M. Fage, très gentiment, accepta.
— Si vous voulez, me dit-il, pendant que l'on apprêtera le déjeuner, nous allons aller au garage. On fera arranger tout cela. Si même cela vous amuse de prendre le volant, le voici.
Je pris le volant, et, tout aussitôt après, sur le pavé de Beauvais, en signe d'allégresse, un formidable coup de canon retentit.
— Ça, me dit M. Fage doucement, c'est un pneu arrière. Pour ne pas charger la voiture, je vais descendre. Continuez jusqu'au garage. Je vais prévenir à l'hô-
tel pour qu'on ne presse pas trop le déjeuner. Vous nous rejoindrez quand tout sera fini.
— Je dois le reconnaître en toute sincérité, les conditions que l'on me fit au garage furent des plus honnêtes. Le pneumatique ne me fut compté qu'au prix du catalogue ; la réparation me fut portée sur la facture au prix normal et le déjeuner n'excéda pas mes prévisions. Moyennant quatre cent cinquante francs, ce qui était en somme modeste pour une voiture de cette importance, tout fut remis en place et nous pûmes continuer notre voyage vers Boulogne-sur-Mer.
— Je reprends le volant, me dit aimablement, au départ, M. Fage. Au train oii vous y allez quand vous conduisez, vous pourriez éclater un nouveau pneu. Vous êtes mon invité et je ne veux pas vous imposer des frais supplémentaires.