‹ Ma voiture de courseChapitre 13 sur 17 · LES JOIES DU TOURISME · texte numérisé non relu

LES JOIES DU TOURISME

U début, tout alla bien. La maison Fage avait convenablement déjeuné et sa gaieté me tenait lieu d'aliment. M. Fage, en tant que conducteur, n'ignorait rien des joies de la route. Il savait, mieux que personne, faire une habile embardée, effleurer seulement de l'aile un chien trop long à se déranger et c'était merveille que d'entendre derrière la voiture les différents chefs de service imiter à ce moment-là les cris d'un chien qu'on écrase.

M. Fage aimait aussi, en cours de route, à donner des leçons de circulation et de savoir-vivre aux paysans réfractaires. C'est ainsi qu'après quelques appels de trompe inutiles, lorsqu'il constatait qu'un lourd fardier ou une immense charrette de foin refusait de prendre sa droite pour le laisser passer, brusquement, il s'arrêtait au beau milieu de la route, descendait et se mettait à

examiner avec un soin minutieux la manivelle de mise en marche. Le charretier, qui se rapprochait, conduisant ses six chevaux, commençait à pousser à son tour quelques cris d'appel. C'est à ce moment-là que M. Fagé considérait avec une attention soutenue la boue amassée sous les ailes. Il se mettait généralement à la gratter minutieusement avec un levier de démontage, tandis que la lourde charrette, au risque de se renverser, était obligée d'aller passer dans les bas-côtés ou sur des tas de cailloux...

Chacun son tour, n'est-ce pas, d'être ennuyé ?

M. Fage n'avait qu'une déplorable habitude, celle de vouloir montrer son adresse en tirant à la cible dans les plaques indicatrices avec un revolver de précision, pendant qu'il conduisait. Chaque fois qu'il reconnaissait un vieux poteau familier, il tirait dedans et, de joie sans doute, l'automobile allait faire un petit tour sur l'herbe des bas-côtés. Cela remplaçait avantageusement les émotions du toboggan ou des montagnes russes. Mais, je le répète, M. Fage était un constructeur bon enfant et on ne pouvait décemment lui savoir mauvais gré de ses exubérances méridionales.

Ce jour-là, cependant, quelque temps après avoir dépassé Beauvais, son agitation devint exceptionnelle. M. Fage, évidemment, attendait quelque chose. Je compris bientôt que c'était Marseille-le-Petit. M. Fage, en sa qualité de Marseillais, ne pouvait souffrir qu'il y eût en Picardie une ridicule contrefaçon de sa ville natale et nous le vîmes avec angoisse recharger soigneusement son revolver. Bientôt, il ralentit : il attendait avec impatience les bornes et les poteaux portant le nom de Marseille-le-Petit. Ils furent salués par une grêle de projectiles. Fort heureusement, les bandits en automobile étaient encore inconnus à cette époque lointaine et cette fusillade un peu inquiétante n'attira l'attention de personne. Du reste, M. Fage, la conscience soulagée, avait remis en place son revolver.

Bientôt, nous fûmes à Grandviiliers où, sur la place, près de l'abreuvoir, se trouve le classique embranchement des routes nationales : à gauche, Aumale et Le Tréport ; à droite, Boulogne-sur-Mer.

Tout allait merveilleusement lorsque, dans la montée qui suit Grandviiliers, M. Fage s'avisa, ce qui était bien son droit, de vouloir changer de vitesse. Un sinistre bruit de loterie se fit entendre. Instinctivement, nous regardâmes autour de nous pour savoir qui avait gagné le lapin ou le macaron. Mais cette première fois, personne n'avait gagné. M. Fage risqua encore un tour de loterie, ne gagna rien et la voiture, languissamment mourante, s'arrêta dans la montée, gentiment débrayée.

— C'est dix fois rien, dit M. Fage. C'est les vitesses qui se prennent mal.

En un tour de main, l'équipe des chefs de service démonta le plancher. La route, instantanément couverte de planches, n'eut plus rien à envier à la plage de Trouville. On vit des coudes émerger du châssis, des poignets couverts de cambouis s'agiter désespérément en l'air, terminés par une clef anglaise... On remonta dans la voiture, on essaya d'embrayer. La loterie se transforma en rage de dents, mais sans résultat. A la fin, un chef de service déclara :

— J'vas vous dire, m'sieur Fage, faudrait mieux pousser la voiture, une fois qu'elle serait embrayée, ça serait moins emmiellant pour la mettre en m?.r^he...

— (( C'est dix fois rien », dit M. Fage, vous n'avez qu'à pousser derrière, moi je vais prendre le volant !

Cet effort athlétique fut du reste couronné du plus franc succès. La voiture partit même si vite que nous restâmes sur place, tandis que M. Fage terminait la montée.

Le paisible piéton vêtu d'un simple alpaga ignorera toujours combien il est pénible de faire deux kilomètres de montée à pied, sous un soleil de plomb, après déjeuner, lorsque l'on est vêtu d'une peau de bique.

Nous connûmes cette tristesse. Elle fut aggravée d'un kilomètre supplémentaire parcouru sur le plat. M. Fage ayant eu l'admirable prudence de n'arrêter la voiture que dans la première descente qu'il avait rencontrée. Comme cela, au moins, la voiture pouvait repartir toute seule.

Une demi-heure plus tard, nous dans un bain de sueur et M. Fage fumant philosophiquement une cigarette dans son baquet, nous pûmes repartir.

Ce que vous ne pouvez pas imaginer, c'est le nombre de petites montées courtes et capables de faire caler un moteur que l'administration des ponts et chaussées oublia sur la route de Boulogne-sur-Mer. Toutes les dix minutes, après une attaque en vitesse désespérée de la montée, la voiture calait. M. Fage prononçait les fatidiques paroles : « C'est dix fois rien », et, après avoir changé de vitesse à la main, nous n'avions plus qu'à soulever sur nos épaules, en montée, la splendide voiture de tourisme du prince Katastrofî.

Seulement, comme une première expérience nous avait mis en défiance, c'était une ruée effrénée vers la voiture dès le moment; oij le moteur donnait signe de vie. Il faudrait le peintre du Déluge et du Jugement dernier ou celui du Radeau de la Méduse pour retracer comme il convient l'aspect de ces malheureux voyageurs cramponnés aux marchepieds, se hissant à la

force des poignets dans le tonneau arrière, crispés à l'idée que la moindre défaillance leur vaudrait quelques kilomètres de route poussiéreuse à faire à pied.

Un peu avant Montreuil-sur-Mer — qui doit son nom à ce fait que la ville est située en pleine terre, en

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Aaut d'une rude montée — M. Fage émit cette constatation irréfutable :

— La nuit.

De fait, le soleil s'était couché depuis longtemps, les

exercices athlétiques retardant considérablement la marche normale d'une voiture automobile.

Lorsque nous eûmes monté la voiture du prince Katastroff sur nos épaules jusqu'en haut de Montreuil, M. Fage émit cette autre constatation mélancolique :

— La pluie !

Vous dire comment se termina la route de Montreuil à Boulogne, cela me serait complètement impossible. Dans l'obscurité, des êtres gluants couverts de boue soulevaient la voiture à chaque montée, d'un geste machinal. De vagues lampions avaient remplacé les lanternes défaillantes. Il fallut la présence d'esprit de M. Fage pour reconnaître à un certain moment que nous étions à Boulogne-sur-Mer et qu'en somme nous étions arrivés.

— Vous le voyez, conclut-il, une route comme ça, c'est dix fois rien ! Et puis, si embêtant que ça soit, vaut encore mieux arriver comme ça en pépères que de se casser la figure sur un tas de cailloux en marchant comme des fous à tombeau ouvert !

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