‹ Ma voiture de courseChapitre 15 sur 17 · JEAN CLAUDET · texte numérisé non relu

JEAN CLAUDET

Ancien mécanicien de la Marine

Cycles, automobiles, cultwe phyjsique et leçons de

maintien.

Quelques minutes après, la voiture ayant suivi la pente naturelle qui la conduisait chez son sauveur, nous eûmes le plaisir de faire la connaissance de Jean Claudet. C'était un petit homme bedonnant à qui manquait une jambe, à la suite sans doute de quelque nouveau Trafalgar, mais qui devait, nous l'apprîmes plus tard,

sa fortune à cette particularité. Ayant perdu quinze kilos en deux heures à la suite de son opération et étant muni d'attestations en règle, il avait servi de réclame vivante à un professeur de culture physique, qui, certificats en mains, avait prouvé la rapidité de sa méthode d'amaigrissement grâce à Jean Claudet que personne n*avait jamais vu.

Jean Claudet, pour occuper ses loisirs, avait ouvert un petit magasin de réparations de cycles. Ses débuts avaient été difficiles. Il nous l'expliqua lui-même ; les matelots à qui il louait des bicyclettes ayant pour habitude de remplacer les billes de roulement, qu'ils volaient, par du plomb de chasse. Cette dure expérience commerciale du début avait formé Jean Claudet qui, rappelant ses connaissances mécaniques, était devenu un habile réparateur d'automobiles.

-^- Voici une voiture, lui dit avec autorité M. Fage, dont le changement de vitesse ne fonctionne plus. Bien que constructeur, je ne vous demande aucune remise personnelle pour le client que je vous amène — et M. Fage me désignait encore d'un geste élégant de la main — mais je compte sur vous pour réparer la voiture à des conditions d'ami.

M. Fage donna encore au mécanicien d'utiles indications, précisant la panne du changement de vitesse, puis, après ce dernier effort héroïque, nous allâmes nous coucher dans le premier hôtel venu.

Le lendemain, dès l'aube (le soleil se leva, je crois, ce jour-là à midi) , nous étions chez l'ancien mécanicien de la marine, qui terminait la réparation et sautillait gentiment autour de la voiture, tel un bilboquet.

— C'est fait, nous dit-il en souriant, vous pouvez essayer la chignolle, je viens de faire un tout avec ; plus besoin d'ascenseur, vous pourriez monter sur Un clocher sans changer de vitesse.

Tout en faisant la part de l'exagération possible due à l'enthousiasme, nous dûmes constater que la voiture marchait fort bien.

— Le changement de vitesse ? un pignon décalé ? interrogea M. Fage négligemment, mais avec certitude.

— Un cylindre grippé... répondit modestement le bilboquet humain sans insister autrement.

— C'est ce que je voulais dire, opina M. Fage avec l'air d'un monsieur qui laisse échapper un simple lapsus. Et, par déférence pour ce chef d'usine respectable, nous fîmes tous semblant de n'avoir pas entendu.

— Eh bien ! conclut M. Fage en me regardant avec une insistance gênante, nous n'avons plus qu'à revenir à Paris. Je vais au bureau de tabac et je reviens.

Moyennant une modeste somme de 88 h. 45 pour les fournitures mécaniques, majorée de 37 fr. 25 pour un nombre d'heures inconnues des indicateurs de chemins de fer, sans compter le plein d'huile, de graisse et d'essence, le bilboquet humain se déclara satisfait. Il

se chargea de mettre la voiture en marche lui-même, sans supplément. Il poussa la politesse jusqu'à enlever adroitement, avec sa jambe de bois, les quelques kilos de boue amassée sous les ailes des roues d'avant. Evidemment, le mécanicien n'oubliait pas l'athlète et toute diminution de poids, même pour une voiture, lui paraissait profitable.

Quelque temps après, nous revîmes avec joie Montreuil-sur-Mer, puis Beauvais. Ce ne fut qu'un jeu pour nous d'arriver avant la nuit à Paris. La voiture du prince Katastroff était décidément remise au point et, suivant l'admirable procédé de l'usine Page, l'atelier de réparation sur route avait, une fois de plus, merveilleusement fonctionné, sans frais généraux, sans dépenses inutiles, le client payant le client et chacun n'ayant qu'à se louer de l'amabilité et de la promptitude de l'usine.

Comme par hasard, du reste, le prince Katastrofî se présenta à l'usine quelques minutes après notre arrivée.

II trouva M. Page rayonnant.

— Votre voiture est prête, lui dit-il triomphalement, l'atelier de réparation a travaillé pour vous toute la journée d'hier et d'aujourd'hui ; mais c'est fini, vous n'aviez qu'un mauvais pneu, il est remplacé. Vous vous imaginiez que votre changement de vitesse était abîmé, vous aviez tout simplemenV laissé gripper un cylindre.

Et comme le prince KatastrofF demandait sa note. M. Page se tourna vers moi. Mué en un instant en chef

dé la comptabilité, je lui donnai les quelques renseignements techniques qu'il semblait me demander. M. Fage additionna rapidement et conclut :

— C'est 498 fr. 60 exactement que vous me devez. Nous n'avons pas l'habitude, pour les clients, de gagner un sou sur la réparation.

Et quand le prince eut payé, M. Fage lui dit gentiment en me regardant aimablement du coin de l'œil :

— C'est que, voyez-vous, monsieur le prince, nous avons maintenant un atelier de réparations qui peut faire la pige aux plus grandes maisons.

Et, bien qu'indirect, ce compliment me remplit d'orgueil, car, au début de l'automobile, cette complicité, même onéreuse, suffisait à combler de joie le véritable sportsman qui voulait avant toute chose ne pas être confondu avec le premier client venu.

Et puisque je roulais avec les voitures des autres, j'appartenais décidément au véritable monde de l'automobile.

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