‹ Ma voiture de courseChapitre 2 sur 17 · COMMENT JE CONNUS EN SONGE L AUTO DE PANURGE A PANNES COMMANDÉES · texte numérisé non relu

COMMENT JE CONNUS EN SONGE L AUTO DE PANURGE A PANNES COMMANDÉES

l'occasion du grand prix de l'Automobile Club, nous nous étions installés, quelques amis et moi, dans un délicieux petit village de Touraine, endimanché tous les jours de la semaine, gai par nature et rendu fou de plaisir par la présence d'une équipe de coureurs qui avait établi là son quartier général.

Sous la tonnelle, où nous venions de déjeuner, la chaleur était accablante. Des mouches grillaient dans l'air brûlant et venaient en hâte se rafraîchir dans le fond des tasses ou sur les épluchures de fruits.

Des essais comparatifs de vins d'Anjou nous avaient enclins à la méditation et je m'endormis progressivement, comme im enfant, dans le berceau d'osier d'un fauteuil en rotin.

Et lorsque je fus endormi, voici ce que je vis : Nous

étions encore quelques jours avant le Grand Prix et je cheminais doucettement en auto le long de la rivière de Loire, m'amusant à découper le paysage, comme avec une scie, en suivant le blanc tracé à la craie que m'indiquait la route. J'étais à deux lieues de la grande forêt du Port Huault dans ce beau pays de Touraine que l'on nomme le jardin de la France, mais qui, plus fastueux et plus délicat, ressemble surtout à quelque magnifique couvert dressé par les fées pour un festin de géants. Ici des châteaux aux tourelles aiguës émergent des fruits, des fleurs et des branches comme autant de pièces admirables de pâtisserie montée ; là de grosses tours ventrues paraissent autant de flacons gargantuesques et de bouteilles délectables posées sur l'herbe des forêts. Jamais, certes, ces hautes murailles ne furent faites pour d'autres combats que ceux de la table, ni pour d'autres assauts que ceux de l'esprit. La nature entière chante la bonne chère et le bon vin. La Loire elle-même, ennemie de l'eau, semble implorer, pour rafraîchir son lit sablonneux la charité sur Loire de quelque ruisseau de vin, coulant des beaux vignobles qu'elle traverse ; et, malgré moi, je songeais, en la regardant, à ce soldat qui, durant la guerre, s'émerveillant de la dalle d'un Anglais grand buveur, me disait : (( C'est pas seulement qu'il l'a en pente : mais faut encore qu'elle soit poreuse ! » Pour avoir sa large gorge aussi sèche la Loire doit, elle aussi, l'avoir jx»reuse.

J'en étais là de mes réflexions lorsque, brusquement, je vis la poussière de la route s'enflammer autour de moi comme une traînée de poudre de chasse, tandis qu'un jet de vinaigre me brûlait les yeux et qu'une corde de chanvre m'étreignait la gorge. A moitié aveuglé, je freinai à tout hasard, cherchant autour de moi quels pouvaient être les malandrins qui m'attaquaient aussi vilainement

Je vis alors, debout sur le marchepied, un homme dont le visage rappelait celui de François Villon ; beau de stature, élégant et fin, mais pitoyable comme un chat maigre et si déchiré qu'il ressemblait à un cueilleur de pommes échappé des chiens.

— Monsieur, me dit-il en ôtant gentiment son bonnet de la tête, mon vrai et propre nom de baptême est Panurge, et voici notre excellent et tant mirifique seigneur Pantagruel, qui ne saurait souffrir que vous passiez céans sans vous départir de votre chemin aux fins de visiter notre abbaye. Et comme, tout frémissant encore de colère, je levais les yeux, je vis entre les branches d'un gros chêne, la tête énorme de Pantagruel qui me souriait aimablement,

— Gay compagnon, me dit-il, pardonnez à Panurge pour ce que la gentillesse de ses farces peut avoir d'un peu brusquet, mais tout ceci est de bon cœur si daignez nous suivre.

J'étais trop surpris pour pouvoir protester et, quelques minutes après, je prenais avec mes deux compa-

gnons le chemin de l'Abbaye de Thélème. A vrai dire, la célèbre abbaye construite par Gargantua pour le moine frère Jean des Entommeures, n'a pas trop souffert, ni des injures du temps, ni de celles de Panurge, qui ébranlent ses voûtes depuis tantôt quatre cents ans.

Elle est construite hors des regards, fort en retrait de la route, et personne ne la saurait atteindre sans le bon vouloir de ses habitants. C'est ainsi que seuls y parvinrent, au cours de ces dernières années, par la vertu du Bourgueil et du Vouvray, Anatole France, Georges Courteline, Henri Lavedan et René Boylesve, tourangeaux de cœur et d'esprit.

L'abbaye de Thélème est, en effet, desservie par un chemin cheminant, un de ces fameux chemins qui marchent que rapporta jadis Pantagruel de l'île d'Odes. Or, on sait (depuis Rabelais) que ces sortes de chemins, cheminant comme animaux, vont où ils veulent comme en témoignent ceux qui disent : « Où va ce chemin ? Par où passe ce chemin ? Fait-il un détour ? Un crochet ? Par où revient-il ? » Les uns courent la montagne, d'autres s'en vont à la traverse, évitant les rustres qui leur déplaisent, ou s'avancent majestueusement dans la plaine qu'ils franchissent, sans s'arrêter et sans laisser naturellement de traces, en se gardant des voleurs de grands chemins qui les pourraient dérober.

A la prière de Pantagruel et de Panurge, le chemin cheminant attaché aux Thélemnites voulut bien nous conduire à l'abbaye sans que nous ayons autrement à

bouger, ma voiture, mes compagnons et moi, et quelques instants après nous fûmes devant la grande porte sur laquelle on peut lire encore la devise célèbre : « Fais ce que vouldras. »

— Beau sire, me dit Pantagruel, daignez mettre votre automobile à l'écurie, avec les autres animaux. Elle est animale, en effet, si j'en crois Aristote, car le propre, par définition, de l'animal étant de se mouvoir soi-même, le mélange barbare que vous faites de la grecque et de la latine en ce vocable automobile^ tout en prouvant l'ignorance où vous êtes de l'étymologie, classe également votre monstre parmi les bêtes.

Je remerciai de mon mieux, fis conmie il m'était dit de faire et rejoignis mes compagnons parmi la foule de Thélemnites.

Certaines figures m'étaient connues, tout au moins par l'image : celle de Descartes, d'Alfred de Vigny, de Balzac et d'Alfred Capus, marseillais de Touraine.

On me montra Louis XI, venu de Plessis-les-Tours, et qui s'occupait avec des entrepreneurs à faire mettre un nouvel ascenseur dans une cage de fer.

Je vis Anne de Bretagne, jouant innocemment avec une petite hermine apprivoisée, tandis que la Dame de Montsoreau enlaçait passionnément Bussy d'Amboise, Rabelais se promenait affectueusement avec Henri Estienne, qu'il essayait de dérider en lui reprochant gaiement d'avoir introduit trop de roideur calviniste dans les derniers chapitres du Pantagruel. Plus loin, devant

quelques bouteilles de Saumur, nous trouvâmes les filles de Louis XV échappées du monastère de Fontevrault.

Jeanne d'Arc, se hissant sur son palefroi, retournait à Chinon, emportant, pour passer le temps, une provision de livres classiques français, qu'elle m'avoua gaiement tenir en telle valeur que jamais livre d'Angleterre ne monterait jusque là. Fouquet, Lauzun et Abd-el- Kader, rendus inséparables par leur captivité, retournaient à Amboise. Ils firent mille politesses à la gentille Agnès Sorel, qui arrivait de Loches en compagnie de Talleyrand, venu de Valençay, et du duc de Bordeaux qui délaissait Chambord.

Blois, ce Bordeaux gouvernemental de la grande guerre de Cent ans, devait être en ce moment désert, ainsi qu'Azay-le-Rideau. Je rencontrai, en effet, dans une grande salle de l'Abbaye, François 1" qui s'obstinait à vouloir faire marcher une salamandre qui tirait mal, en dépit de Louis XÏI, qui lui disait qu'il ferait mieux de la ramoner en y introduisant le Porc- Epic. Catherine de Médicis, ayant délaissé Chaumont, se faisait tirer les cartes par Ruggieri, et François II, venu de Chenonceaux, semblait perdre la tête en considérant la charmante Marie Stuart.

Tous ces gens, libres, bien nés, bien instruits, conversant en honnête compagnie, n'étant assujettis qu*à leur vouloir et franc arbitre, se levant, buvant, mangeant, travaillant et dormant quand le désir venait, semblaient parfaitement heureux et, mieux encore,

vertueux. Car le vice ne vient que par contrainte et du désir des choses défendues ; et comme la seule chose défendue aux Thélemnites est la servitude, leur plus grande joie, on le devine, est de s'asservir, c'està-dire d'aimer.

Je songeais à tout ceci lorsque Panurge, me tirant par la manche, s'écria rudement :

— Hé, fièvre quartaine ! mon ami, mon compagnon, mon frère de par le Diable ! ça penses-tu être damoiseau, philosophe ou chevalier pour rigoller céans, t'esbaudir et ratiociner en façon d'abstracteur de quintessence ? Or ça, or ça, or ça, comme disait Grippeminaud (que la peste l'étrangle !), es-tu artisan confit en mécanique, oui ou non ? Et si oui, apprends, ce pourquoi tu es ici : savoir me conseiller en la matière du char soy mouvant que j'ai de mes mains bâti pour aller au Grand Prix.

Assez intrigué, je suivis Panurge sous un hangar, où je vis la plus extraordinaire voiture automobile que l'on puisse concevoir.

— La Panurge 1923 ! dit mon guide avec emphase.

Aux roues, des quadrijumelés ; à l'arrière, un seul baquet, grand comme un muid !

— La carrosserie, me dit Panurge, est certes de belle proportion, mais elle convient expressément à notre seigneur Pantagruel, qui, de ses pieds pendants, peut faire frein sur le sol mieux que sur roues avant.

Il ajouta :

— C'est une soixante litres. C'est peu, évidemment, par Bacchus ! pour moi et frère Jean des Entommeures, mais on peut remorquer des réserves.

— Mais, dis-je, un peu étonné, qui vous donna l'idée de construire une automobile ?

— Ne vous ai- je point dit, reprit-il que mon nom est Panurge ?

Or, dans Panurge il y a panne, et panne est ce que vous appelez purée, ou mieux encore, faute d'argent, comme il est dit dans Aristotélès au livre de l'impécuniosité. Or, s'il y a panne dans Panurge, il y a panne tout ensemble dans automobile, et c'est par là que nous sympathisons. Or, quel est le plus grand bien en ce monde que la panne ? Par purée l'homme devient ingénieux, il trouve cinquante manières de s'enrichir dont la plus honnête est le vol. Par purée, naissent débiteurs et créanciers, par quoi tout se meut dans la nature : les fruits étant débiteurs du soleil et créanciers de l'homme. Par panne également, dans l'automobile, naît l'imprévu, l'aventure, la variété, la douleur mère de la joie, le hasard qui engendre amour et fortune. La panne est indispensable dans l'automobile, nécessaire désirable, elle urge à tout moment, et c'est en cela, mon ami, que le vrai nom d'une voiture doit être panne-urge. .

Et comme, un peu étourdi, j'essayais de comprendre, Panurge reprit :

— De là, de par Dieu, la mirifique idée de ma voiture, dont toutes les pannes sont commandées.

Deux ou trois manettes, dissimulées sous le volant de direction, assurent la commande de pannes spéciales. La première agit sur un simple commutateur provoquant une (( prétendue panne d'électricité », la seconde n*est autre qu'une « presse-valve » dégonflant un pneu à volonté. On peut y ajouter un « obturateur sur l'admission », ou mieux (( sur l'échappement », étouffant instantanément le moteur, un branchement facultatif de la circulation d'eau dans le tuyau d'essence ou bien encore une déviation du courant secondaire dans les appuie-mains de la carrosserie.

Imaginez que vous priiez à une courte promenade quelque gente demoiselle pour quelques instants trop brefs : vous voici, à la tombée de la nuit, à quelques pas de l'auberge de la Belle Devinière ; un simple coup de pouce sur le diabolique bouton de panne générale et le moteur fait entendre quelques bruits très épouvantables. Tout s'arrête, tout s'immobilise ; c'est la panne commandée ! Vous entrez en désolation feinte, vous attestez le ciel et la mort Jésus-Christ de votre impuissance à conjurer le mal et, la nuit tombant, la gente demoiselle, bon gré maugré, s'introduit dans l'auberge. Qu'y ferez-vous, mon ami ? Croyez-moi, vous remettrez au lendemain les réparations devenues nécessaires.

En toute occasion, la panne commandée vous ser-

vira pour interrompre une course qui ne vous agrée point, pour vous arrêter devant une fenêtre aimée, pour rester un jour de plus, malgré vos compagnons, là où le vin est bon.

La panne, ce cauchemar, est devenue un bienfait, le hasard est à votre service, l'aventure à portée de la main.

Ajoutez enfin que la panne commandée peut vous assurer de faciles triomphes ès-mécanique et vous valoir une merveilleuse considération. Rien n'est plus amusant, en effet, que de provoquer une panne artificielle en présence de fins connaisseurs et d'habiles mécaniciens, et, tout aussitôt après, de laisser fins connaisseurs et habiles mécaniciens commencer à bafouiller sur l'événement à qui mieux mieux de la façon la plus honteuse.

On se contente d'intervenir juste au moment où ces seigneurs affichent l'intention bien arrêtée de démonter incontinent la distribution du moteur, et d'un coup de pouce, on remet tout en place sans même avoir l'air d'y prendre garde.

Le plus souvent, les fins connaisseurs et les habiles mécaniciens ne disent rien. Ils prennent un air entendu et font semblant d'avoir de tout temps compris quelle était l'origine véritable de la panne.

Si, par hasard, cependant, ils vous posent une question indiscrète, il suffit de leur dire sèchement :

(( C'était l'heterothermie du couple radiant : mon admission est à constante variable donnant un rattra-

page automatique suivant l'équation de rendement minute du travail latéral des paliers. Cela n'arrive qu'avec les voitures montées en course. »

Cette simple phrase jetée négligemment reste toujours sans réponse et n'est jamais contestée ni par les fins mécaniciens, ni par les habiles connaisseurs. Elle vaut, tout au contraire, au propriétaire de la voiture leur admiration muette et sans bornes.

Car c'est ainsi, vous le savez, que notre monde automobile s'acquière toujours les réputations de technicien expert et de conducteur hors ligne.

Et comme je m'extasiais sur l'ingéniosité panurgique, mon compagnon poursuivit :

— Une seule chose manquait à ma voiture, pour prendre la route le jour du Grand Prix, savoir, ces mille petits accessoires charmants : thermomètre, nourrice, outillage, horloge et autres fariboles dont votre voiture est munie. Sur ce, mon copain, je désirais votre conseil et je crois l'avoir maintenant.

Je lui énumérai tout ce qu'il pouvait ajouter à son auto pour en avoir quelque agrément, mais déjà Panurge ne m'écoutait plus.

— Voici le soir, me dit-il, il vous convient de partir de ce lieu. Ulysse ! Ulysse ! appela-t-il d'une voix vibrante. Et, comme je m'étonnais, Panurge me dit :

— C'est le nom du chemin du retour. Je l'appelle pour qu'il vous emporte avec votre voiture.

De fait, quelques instants plus tard je me sentis sou^

levé par un chemin cheminant et entraîné avec ma voiture à travers la campagne. Hélas, du premier coup d'œil, je constatai que mon auto avait été entièrement dévalisée de tous ses accessoires et de son outillage. Il était trop tard pour récriminer ; le chemin, sans laisser de trace, m'avait déjà déposé sur la grand'route là où jl m'avait pris. Et j'entendis seulement, au travers des branches du vieux chêne, la voix railleuse de Pantagruel qui me criait :

— Très cher et précieux ami, merci mille fois, et très particulièrement pour le compteur de tours ; rien ne sera plus utile, ni plus précieux, pour enregistrer ceux de Panurge.

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