MA MOTO DE COURSE (( PARIS-MADRID
NDIGNÉ par cet odieux persiflage de Pantagruel je me retournai d'un bond et je fus complètement réveillé par un affreux tintamarre.
— La Voiture de course ! la voiture de course ! hurlaient mes amis sous la tonnelle, en accompagnant en cadence leurs vociférations de coups violents portés aux innocentes bouteilles et aux tasses ingénues par de vibrantes petites cuillers. — Fini d'en écraser! l'histoire de la voiture de course! hurla Lamberdom avec cette belle autorité qui le caractérise. De fait, en revenant à moi, il me souvint d'avoir assez imprudemment vanté, durant le déjeuner, les mérites de ma voiture de course et de m'être engagé à conter l'histoire de cet engin merveilleux. Je n'avais plus qu'à m'ex-écuter.
Toutefois, n'étant plus très sûr de mes succès spor-
tifs et craignant la colère de mes auditeurs désabusés je m'avisai de gagner un peu de temps en suivant l'excellent exemple de la divine Shéhérazade.
— Je veux bien, dis-je, vous conter l'histoire de ma voiture de course, mais il me faut nécessairement, vous parler au préalable de ma moto de course et du succès officiel qu'elle me valut.
Quelques vagues grognements pouvant passer pour un acquiescement, étant donnée l'extrême chaleur, je poursuivis :
— Il faut vous dire tout d'abord que les motocyclistes qui à quatre vingts kilomètres à l'heure boivent les gros pavés du Nord et que les pères de famille qui se promènent aujourd'hui, douillettement bercés sur les sommiers élastiques des motocyclettes modernes, somnolant au ronronnement de multiples cylindres, jouant distraitement du piano avec les dociles commandes de leur machine, ignoreront toujours ce que furent les premières motocyclettes, dites de course, qui firent jadis notre admiration et nous permirent, comme Hercule dans les temps mythologiques, de voir la mort de près tout en bravant les monstres de la gendarmerie.
Nous nous divertissons lorsqu'un journaliste politique, ignorant tout de l'automobile, nous révèle encore, dans un fait divers, qu'un moteur à explosion a fait explosion, mais je vous jure que cette appréhension eût été fort légitime au temps des premières grosses motos.
C'était, en effet, sur une simple bicyclette, à ï)eine
renforcée aux fourches, qu'on logeait la borne kilométrique du monocylindre et, lorsqu'une explosion se produisait dans ce dôme des Invalides, on ne savait pas au juste dans quel sens la motocyclette allait partir. Allait-elle s'aplatir sur le sol, bondir dans l'espace comme l'obus d'un mortier ? Consentirait-elle à prendre la marche rationnelle en avant ou à se passer de marche arrière en la prenant toute seule ? Dans tous les cas, un fait demeurait des plus problématiques ; l'étroite connexion du cavalier et de l'engin mécanique. Même lorsque la motocyclette partait dans la bonne direction, elle pouvait partir seule, la force d'inertie empêchant le cavalier de la suivre.
Pour obtenir la première explosion nécessaire, il
fallait avec une simple pédale de bicyclette, vaincre la résistance à la compression d'un cylindre qu'il eiit été déjà difficile de faire partir sur une voiture avec une bonne manivelle de mise en marche et deux bras robustes. C'est assez vous dire que lorsque la pédale consentait à ne point se tordre sous l'effort, on avait la sensation que les deux pieds eussent été nécessaires sur la même pédale pour démarrer 7 chevaux. Je passe sous silence les retours de manivelle toujours possibles 'jui, sur un instrument à deux roues, provoquaient des /éactions évidemment pénibles.
Mais lorsque la première explosion s'était enfin produite, lorsque le motocycliste, suant, soufflant, hagard, avait déchaîné l'orage, il lui fallait, avec la promptitude d'un singe, se cramponner à la machine qui, du premier bond, se trouvait déjà vingt-cinq mètres plus loin. La moindre hésitation, un allumage lâchement coupé, et tout était à recommencer.
Tant bien que mal, vacillant comme une toupie, le motocycliste cramponné à son guidon se laissait donc entraîner, nouveau Mazeppa, par la bête furieuse, flottant comme une loque sur la selle. Lorsque ces essais de départ avaient lieu sur une route suffisamment longue, lorsque l'on avait devant soi six ou huit cents kilomètres de ligne droite, on n'avait aucune inquiétude. Mais lorsque le départ avait lieu dans une rue de Paris, sur une place encombrée, on savait bien d'où l'on partait, mais on ignorait toujours où la première explosion
allait vous conduire. Il fallait, autant que possible, viser entre deux omnibus, éviter d'affronter les somnolents tramways à chevaux, les bruyantes voitures de laitiers et les dédaigneux équipages.
Sur route, après quelques kilomètres de vitesse vertigineuse, on était réveillé brusquement du sommeil enchanteur par quelque effroyable trou dans lequel on arrivait avec la sensation de tomber sur des rochers du haut d'une falaise. Du coup, l'allumage était coupé. Nul doute, la fourche devait être brisée, la roue arrière démolie ! C'était miracle si l'on était encore en selle ! Vite, on freinait, on arrêtait pour constater l'étendue du désastre. Après un examen minutieux, on constatait que rien n'était cassé et qu'il ne s'agissait, en
somme, que de remettre la motocyclette une fois de plus en marche. Que nous étions loin du paisible sidecar actuel I
Le principal agrément de la motocyclette, à cette
époque-là, disons-le très franchement, c'était la facilité que Ton avait de prendre le train. On en était quitte pour vider devant témoins son réservoir dans des récipients obligeanmient prêtés par la femme du chef de gare, qui renouvelait ainsi sa provision annuelle d'essence. Cela coûtait bien, chaque fois, un guidon, car, dès le départ, la motocyclette préférait se coucher brutalement dans le fourgon, étemuant toute sa boue sur le plancher et repliant mollement, comme un bras, son guidon sous sa tSte, mais, à part une pédale faussée de
MA VOITURE DE jCOURSE 11
temps à autre, cela valait bien de revenir à Paris sans fatigue.
Dans Paris, la grosse motocyclette inspirait aux bêtes et aux gens une terreur parfaitement justifiée. Je me souviens ainsi d'avoir, sur les conseils d'amis timorés, demandé L passer l'examen spécial du permis de conduire pour motocyclettes ; je m'adressai pour cela à l'excellent homme qui dirigeait alors ce genre d'opérations, dans les petites voies situées entre la rue de Lancry et la rue de l'Entrepôt, près de la place de la République.
Je me souviendrai toujours de la délicieuse traversée de Paris que je dus faire l'après-midi, avec mon excellente Paris-Madrid. Par bonds successifs, je traversai en large, puis en long, le boulevard Magenta. Je me retrouvai, accablé et hagard, en présence d'une statue qui devait être celle de la République. Un nouvel essai de mise en marche me conduisit à l'endroit où l'on éleva depuis, en souvenir des dangers que font courir les sauvages, la statue de l'excellent Bobillot.
Je ressentais, dans Paris l'impression exacte que peut avoir un bourdon enfermé dans un bocal. Me heurtant aux pâtés de maisons, évitant les trottoirs et les lourdes voitures de charge, je pus m'arrêter enfin exactement à l'endroit de Paris où le service des mines m'avait convoqué. Je devais ressembler à un noyé repêché après quelques heures d'immersion.
L'homme des mines était là ; la mienne dut le frap-
per. Il vint à moi lorsque mon tour fut venu et je crus qu'il allait me demander, suivant l'usage, d'accomplir quelques exercices acrobatiques et mécaniques avant de me délivrer mon nouveau permis de conduire. Il n'en fut rien. L'homme des mines, qui avait de l'expérience, me considéra un instant avec terreur, et me dit doucement :
— Vous êtes venu ici avec cette motocyclette-là ? Et comme j'acquiesçai fébrilement de la tête, il me
regarda avec stupeur et conclut hâtivement, sans autre examen :
— Je vais vous donner votre permis tout de suite. Il faut en convenir, en effet, aucune autre épreuve
ne pouvait être plus décisive et ce succès officiel me remplit d'un légitime orgueil. Ce fut du reste la seule épreuve où je triomphai avec ma (( Paris-Madrid ».