UNE VOITURE DE COURSE AMERICAINE
OMME je me taisais, un silence glacial rafraî' chit heureusement la température. A la fin Lamberdom grogna.
— Très peu d'histoires de binocles à moteur ; les motos c'est des vélocipèdes, on s'en balance. La voiture de course... Un peu vexé je repris :
— A propos de voitures de course, laissez-moi vous dire que j'ai eu dernièrement le très grand plaisir d'essayer celle de mon vieil ami H. I. J. K. L. M. N. Bill ; c'est le triomphe de la mécanique américaine. Décidément, les Américains sont les plus grands créateurs du monde, j'ajouterai même hardiment du Nouveau Monde. Vous n'ignorez pas, en effet, que la science moderne a mis à néant depuis longtemps toutes les légendes répandues depuis des siècles sur le
créateur de l'Ancien Monde ; Dieu profita de ce qu'il était seul pour faire croire ensuite qu'il avait créé le monde en six jours. Personne ne pouvait dire le contraire, sauf le Serpent qui datait de la création des reptiles et qui avait fort bien vu comment les choses s'étaient passées. De ces indiscrétions résultèrent ensuite certciines querelles entre Dieu et lui sur lesquelles nous aurons le bon goût de ne pas revenir. En réalité Dieu mit des milliers et des milliers d'années à créer le monde, il ne se hâta que le jour où il eut un témoin, c'est-à-dire l'homme, et c'est pour cela du reste que la femme fut bâclée de la façon déplorable que l'on sait. Du reste comme le faisait très justement observer mon ami H.IJ.K.L.M.N. Bill, Dieu était un artiste, il ne fabriquait pas en série et quand on ne fabrique pas en série le rendement est forcément déplorable. Les
Américains, eux, sont de véritables créateurs ; on sait comment ils fabriquent leurs voitures en lançant tout ce qui leur tombe sous la main sur un tapis roulant ; au bout du tapis il y a une voiture finie, puis apparaît un client et une facture, cela ne traîne pas. Mais le moment n'est point de philosopher, surtout par cette chaleur et c'est de la nouvelle voiture de course américaine que je voudrais vous parler. Cette voiture devait prendre part au dernier circuit de Jingling Hopper (Mass.) , mais, en raison de sa force, on a dû, au dernier moment, renoncer à la faire courir sur un aussi petit parcours.
C'est une voiture absolument admirable et qu*on ne saurait trop recommander aux amateurs de vitesse,
comme aux touristes qui aiment à se déplacer rapidement. Sa construction est des plus ingénieuses. Le capot, qui a 1 m. 50 de long, est formé par un cylindre unique horizontal, la bielle est reliée directement, au moyen d'un excentrique, à l'essieu arrière, ce qui supprime la complication inutile d'un changement de vitesse. La voiture en état de marche peut faire aisément, si j'en crois son inventeur, 400 à 450 kilomètres à l'heure au ralenti. Poussée à 6.000 tours par minute, elle irait plus vite. Il lui arrive parfois d'aller un peu moins vite, lorsqu'elle est en panne par exemple, mais, dans ce cas, on n'a rien à redouter, et l'on peut toujours finir aisément le parcours.
Il suffit pour cela d'emmener avec soi un petit mécanicien robuste et débrouillard. Au moyen d'une petite porte pratiquée dans la culasse du cylindre, le petit mécanicien, en cas de panne, s'introduit dans le moteur, s'adosse au piston et, en s'arc-boutant sur le fond du cylindre, le repousse aisément à fond de course ; puis il le ramène à lui au moyen de deux poignées. On arrive ainsi à obtenir une vitesse très suffisante de 3 ou 4 kilomètres à l'heure, qui permet de gagner sans difficulté la ville la plus voisine. On a beau dire, on ne pourrait pas faire cela avec un petit moteur.
Quelques précautions sont toutefois à prendre dans ce cas. Il est bon tout d'abord de couper l'allumage et l'admission. Avec les gros moteurs, on ne sait jamais, et si une explosion se produisait, le petit mécanicien
logé dans le cylindre se trouverait en mauvaise posture. Il est recommandé également, tous les kilomètres, de passer un litre de gin au petit mécanicien pour lui redonner des forces ; il ne faut pas, toutefois, exagérer la dose, car lorsque le petit mécanicien s'endort, à l'intérieur du moteur, on reste définitivement en panne jusqu'au lendemain.
Naturellement, comme vous le pensez bien, le ravitaillement de la voiture en course se fait très rapidement. Il suffit de précipiter pêle-mêle les bidons tels quels dans le réservoir d'essence. Etant donné l'aspiration considérable du moteur, et les dimensions du gicleur, les bidons sont rejetés par l'échappement et leur passage n'entrave en rien la marche de la voiture. Je vous l'ai dit, c'est un très fort moteur.
Pour alléger la voiture, on a supprimé, comme bien vous pensez, toute la carrosserie. Au surplus, elle ne serait d'aucune utilité ; on s'accroche oij l'on peut, à des poignées qui ont été réparties tout autour du châssis. J'oubliais, en effet, de vous dire que la voiture est inversable et qu'elle n'a pas, à proprement parler, de sens bien défini. Pour éviter toute chance d'accident, on a mis, en effet, des roues au-dessus, au-dessous et sur les côtés du châssis. Suivant la façon dont on prend les virages ou dont on traverse les agglomérations, les roues servent d'im côté ou de l'autre, tantôt on roule sur la route, tantôt, si la courbe est accentuée, sur la façade des maisons.
Cela étonne bien un peu les habitants la première fois, mais ils n'ont pas le temps de comprendre. Comme cela, pas d'accident possible, pas de voiture qui se retourne pour un dérapage en écrasant ses conducteurs. Ceux-ci sont logés au centre, dans une sorte de roue d'écureuil grillagée, et, quelle que soit la position de la voiture, ils se retrouvent toujours dans le bon sens.
C'est fort avantageux et évite tout accident.
On a jugé inutile de munir la voiture de pneumatiques. Comme ceux-ci ne manquent point d'éclater tous les dix kilomètres, il vaut mieux tranquillement s'en passer, cela évite les rechanges incessants et toute perte de temps. Quant aux cahots de la route, vous pensez bien qu'avec la vitesse on ne les sent pas.
La voiture, je vous le disais en commençant, n a pas pu malheureusement prendre part au Circuit, et voici pourquoi :
Comme tous les moteurs un peu forts (celui-ci à 1 m. 20 d'alésage sur 1 m. 50 de course) , ce moteur ne tourne qu'assez lentement. On le règle pour donner en pleine vitesse une explosion tous les kilomètres. Connaissant le nombre d'explosions à la minute, on sait toujours exactement où l'on en est.
Malheureusement, il est bien difficile dans de pareilles conditions de s'arrêter exactement à l'endroit voulu pour prendre un départ de course ; on s'expose, en débrayant, à s'arrêter 300 mètres avant, et, si l'on
remet le moteur en marche, on se retrouve immédiatement 4 ou 5 kilomètres plus loin.
C'est grâce à un phénomène analogue que le Petit Poucet» dans les contes de Perrault, put facilement éviter pendant des journées entières la poursuite de l'ogre. Nos théoriciens modernes l'ont établi d'une façon irréfutable : chaque fois que l'ogre faisait un pas, il se retrouvait sept lieues plus loin, grâce à ses bottes. Il suffisait au Petit Poucet de se déplacer au contraire de quelques mètres pour rendre toute poursuite inutile. C'est très joli quand il s'agit de contes de fées, mais pour une voiture de course cela devient parfois excessivement gênant. Et puis il y avait aussi la question de l'alésage qui était un peu fort pour les règlements actuels.
Je vous disais tout à l'heure que j'ai essayé la voiture de mon ami Bill, mais je dois avouer de suite que nous n'avons pas été très loin. Lors de la mise en marche, il y a eu quelques ratés qui ont fait retourner la voiture deux ou trois fois sur elle-même ; cela n'avait aucune importance, grâce au système des roues universelles. Mais, lorsque mon ami a voulu embrayer, les petits ennuis ont commencé.
Le moteur, en effet, est parti fort bien et est allé assez loin, mais nous n'avons pas eu le plaisir de le suivre. Nous avons eu le regret, en vertu de la force d'inertie, de rester sur place, en compagnie du châssis.
Le piston, seul, et la bielle ont pu se frayer aisé-
ment un chemin au travers de la culasse, et sont allègrement partis à toute vkesse sans nous attendre.
Dès que ces pièces essentielles seront de retour, nous recommencerons cet essai passionnant, et je me ferai un devoir, mes chers amis, de vous tenir au courant de tout ce qui se passera d'intéressant.
LA SPLENDIDE LIMOUSINE DE M. vAUDOR
ON vieil ami Grain das qui n'avait rien dit jusqu'alors m'inlcrrompit doucement.
— J'entends fort bien, me dit-il, ta description de la nouvelle voiture de course américaine, car j'admets assez bien la plaisanterie, mais parle-nous plutôt de la nouvelle limousine de notre ami Vaudor. Ne te l'a-t-il point montrée avant notre départ ?
— Ceci dis-je est plus tragique et je repir:ndrai les faits par le menu, sans omettre un détail :
La première explosion qui réduisit en poi:dre toutes les vitres de ma maison et fit valser les plafonds comme de simples feuilles de papier ne m'émut pas autrement. Je savais que le général Katastrofr habitait non loin de chez moi et qu'il avait pris part aux affaires de son pays. J'allais donc me remettre à l'étude lorsque de violents coups de sonnette attirèrent mon attention, sui-
vis presque immédiatement de la destruction totale de ma porte. Le premier personnage qui pénétra chez moi, de force, n'avait pas l'air exceptionnellement fou. On lisait seulement sur ses traits une âpre résolution, une volonté tenace et irréductible d'aller là où il voulait, et pas ailleurs. Il se blottit par terre dans un coin de ma bibliothèque et dit simplement :
— Monsieur, il est des cas où l'on ne choisit pas. Votre porte était la première qui s'offrait à ma vue. Vous avez le droit de me tuer mais vous ne me ferez pas sortir dans la rue en ce moment.
Par malheur, la famille, composée de six personnes, qui se jeta chez moi quelques secondes après, n'était pas aussi calme. Dès l'entrée, la femme congestionnée tomba à genoux en faisant de grands signes de croix, et les enfants, tordus par d'horribles convulsions, se mirent à baver du savon comme des singes épileptiques. Quant à l'honorable quadrumane qui dirigeait cette tribu, c'était évidemment vers la fenêtre qu'il brandissait son parapluie en arrachant de sa gorge contractée d'inintelligibles râles de fureur.
Au dehors, un nuage de fumée épais et noir envahissait la rue, et, comme durant les grandes éruptions du Vésuve, l'obscurité devenait à chaque instant plus complète.
Brusquement, une seconde explosion plus violente encore se fit entendre, et j'étais sur le point d'aller voir par moi-même ce qui se passait, lorsqu'un méca-
nicien couvert d'huile et cependant souriant surgit à tepips sur mon seuil dévasté pour expliquer d'un mot cette curieuse suite de phénomènes.
— Monsieur, c'est M. Vaudor qui vient d'arriver en bas avec sa nouvelle voiture 1923 de grand tourisme, rapport que Monsieur a promis de venir l'essayer avec Monsieur quelques premiers milliers de kilomètres.
Il est de ces invitations que l'on ne refuse pas. Deux minutes après j'étais dans la rue.
Pç^rtoyt des volets clos, des boutiques fermées en
hâte. Seule, sur les deux trottoirs et sur la chaussée stationnait la nouvelle limousine- villa de grand tourisme des Vaudor. Devant la double porte d'entrée se tenaient M. Vaudor en costume d'alpiniste, la toute charmante Mme Vaudor et ses cinq enfants, six femmes de chambre, trois domestiques, un chef, deux cuisiniers et quatre grooms.
Faisant bande à part, du côté du capot, se trouvaient le mécanicien chef, ses aides, les électriciens et les monteurs de pneus.
A mon apparition M. Vaudor commanda :
— Enlevez les crics, nous partons.
Instantanément la lourde voiture descendit sur ses
roues et les quatre pneus de 235 éclatèrent simultanément.
— Ça, c'est la scie, observa M. Vaudor en venant à ma rencontre ; on a beau ménager ces sacrés pneus à l'arrêt en montant la voiture sur crics, chaque fois que l'on veut repartir c'est la même histoire : quatre bandages à chémger.
Je félicitai M. Vaudor de sa nouvelle voiture de grand tourisme et du bruit véritablement admirable qu'elle faisait.
— Oh ! ça, fit modestement M. Vaudor, c'est l'échappement libre ; on le met de temps en temps, il n'est rien de tel pour avertir les passants. Au surplus, ce détail est sans importance. Tenez, pendant que l'on remonte les pneus, venez plutôt visiter le moteur.
Précédé de mon guide, je pénétrai dans le capot par une entrée de service, et là je demeurai muet d'admiration.
Entourés par une galerie circulaire, les douze cylindres étaient là, formidables et majestueux. Des portes blindées ménagées dans les culasses permettaient au mécanicien d'aller visiter son moteur au repos.
Somme toute, c'était une très forte voiture.
— Il faut bien cela, me dit Vaudor, pour tramer la carrosserie, qui est peut-être un peu lourde, comme vous allez voir.
Mon guide me précéda dans un long couloir qui desservait toute la voiture et nous arrivâmes bientôt à une porte qui donnait sur le grand salon. De là nous passâmes dans les chambres à coucher, que longeaient la salle à manger, le billard et la cuisine. A l'arrière de la voiture je notai même, avec admiration, un mur en briques élevé là décemment pour l'usage des messieurs pendant les arrêts en rase campagne.
— Bien des gens, je le sais, me dit M. Vaudor, vont crier à l'exagération et trouveront ma voiture trop lourde ; mais que voulez-vous, nous ne sommes pas des coureurs, nous ; nous sommes des amateurs, amis du confort, et nous adorons, ma femme et moi, le grand tourisme. Ah ! sans ces sacrés pneumatiques !...
Nous arrivâmes sur la terrasse avant, tandis que l'on achevait de remonter le troisième train de bandages. II y av?^ là quelques invités qui consultaient des cartes
de France, d'Italie et d'Espagne, et ce fut pour nous une nouvelle occasion de nous apitoyer sur les malheureux qui ignoraient la joie délicieuse de visiter de pareils pays dans une pareille voiture.
Pendant que nous prenions le thé dans la serre en compagnie de ces dames, nous ressentîmes une légère oscillation.
— Je crois que nous venons de partir, fit timidement Mme Vaudor. D'ici il est difficile de s'en rendre compte,- mon mari n'ayant pas voulu que la voiture ait des fenêtres sur la rue, comme une vulgaire roulotte.
Nous attendions tous anxieusement. Une nouvelle oscillation se fit plus précise.
— Nous venons peut-être de passer sur i^ne vache, fit Mlle Vaudor en dansant sur un pied en signe d'allégresse.
Brusquement quatre éclatements se firent siniultapément entendre.
— C'est bien ce que je pensais, soupira M. Vaudor : on essayait d'enlever les crics. Ah ! ces fabricants de pneus ! Les constructeurs de crics, au moins, voilà de braves gens !
Un domestique en livrée apparut, portant un télégramme.
— C'est le mécanicien chef qui demande à parler à Monsieur, rapport à ce qu'il n'y a plus de pneus de rechange.
— C'est bon, c'est bon, fit M. Vaudor, dites qM*on
ramène la voiture au garage sur les jantes. Nous, nous allons descendre et rentrer à pied.
« Navré, cher, fit M. Vaudor en se tournant vers moi ; vous le voyez, il n'y a pas de ma faute.
— Mais enfin, hasardai- je, comment avez-vous pu venir du garage chez moi sans éclatement ?
— Tiens ' soupira M. Vaudor, sur la jante, naturellement, pour ne pas vous faire attendre ! Ah ! ces pneus, quelle monstruosité !
Quand nous fûmes tous descendus, le mécanicien
chef remit le moteur en marche au moyen d'une cartouche de dynamite.
— Mettez l'échappement hbre pour les passants, fit M. Vaudor.
Instinctivement, je jetai im regard furtif sur ma maison. En haut, enlacés aux cheminées, le pâle désespéré et les membres de la famille inconnue regardaient avec des yeux fous.
Lorsque la voiture parvint au bout de la rue, en virant sur les trottoirs, les infortunés eurent un sourire d'extase. Par malheur, au même instant retentit une dernière explosion, si formidable que j'en conserverai le souvenir toute ma vie. Comme sept morceaux de savon dans une baignoire, les sept réfugiés glissèrent du haut du toit jusque dans la gouttière, oii ils demeurèrent sans mouvement.
Anxieusement je regardai Vaudor.
— Ça ? fit-il, vous savez bien : c'est le silencieux... Ce fut ainsi que se termina pour moi cette première
et inoubliable journée de voyage dans l'admirable voiture du grand tourisme, type 1923, de la famille Vaudor.