L ATELIER COUVERT
ROFITANT de ce que Lamberdom, accablé par la chaleur, s'était assoupi et ne songeait plus à réclamer l'histoire de ma voiture de course, je poursuivais :
— Qu'importent du reste les ratés sonores et les explosions d'une voiture quand on a connu comme nous les explosions autrement dangereuses et bruyantes de la guerre !
Je voudrais à ce propos vous conter mes souvenirs d'un certain bombardement de Dunkerque auquel je fus mêlé ; mais auparavant il est nécessaire que je vous présente mon mécanicien militaire Charles Coucaragea et que je vous raconte comment nous échouâmes un jour dans im parc automobile de la côte.
Les ennemis du sport automobile répètent volontiers que c'est folie d'aller en voiture comme des fous, qu'on ne prend pas le temps de regarder le paysage et que
la griserie de la vitesse empêche de connaître les joies véritables du tourisme ; ils montrent par là combien ils ignorent tout du sport qu'ils dénigrent.
Je vous assure que pour mon compte depuis deux heures que nous étions arrêtés, Coucaragea et moi, dans les mornes plaines de la Flandre, j'avais eu le temps de considérer attentivement le paysage et que je connaissais dans leurs moindres détails : l'arbre de la route, les champs inondés qui s'étendaient au loin et, le petit moulin que l'humidité avait fait pousser dans le paysage comme un champignon.
A vrai dire, le respect hiérarchique que l'on doit au personnel transporté ne nous avait pas permis, à Coucaragea et à moi, de prendre une attitude confortable pour considérer les beautés de la nature. Il eut mieux valu, à tous égards, nous asseoir dans les baquets, allumer de bons cigares échappés à la vigilance douanière de nos alliés de Coxcyde et rêver à la victoire prochaine les pieds mollement appuyés sur le parebrise.
Malheureusement, cette attitude n'eût pas été comprise par le personnel transporté qu'un noir souci rongeait durant ces mortelles heures de panne. Par respect donc pour nos chefs nous avions cru devoir prendre la position irréprochable d'automobilistes qui travaillent. Couché sur l'aile, la tête enfouie dans le capot, je regardais donc le paysage par les volets entr'ouverts, tandis que Coucaragea, mollement étendu sous la voiture,
le dos dans la boue, donnait de temps à autre un coup de clef anglaise dans le carter sonore pour évoquer le souvenir des carillons flamands. Du reste, dans cette position nous pouvions échanger quelques idées sur la situation, et ces idées étaient loin d'être drôles. Venue des profondeurs de la cave et contournant le volant, la voix de Coucaragea me parvenait rageuse et étouffée :
— Quoi c'est-y quVous voulez que j'y foute, moi, à c'te bagnole ? Quand c'est qu'on rest'ra là toute la nuit, c'est pas çà qui empêchera l'huile de remonter dans le groupe arrière. J'I'avais dit ; y n'avaient qu'à n'pas faire arrêter la bagnole dans une montée, c'était fatal ; on est empoisonnés maintenant pour des centaines de kilomètres et çà sera toujours comme çà avec ce fumier d'chaudron tant qu'on n'aura pas refait l'moteur. Faut toujours partir, faut toujours être en route, çà va toujours, y s'en foutent pourvu qu'on roule ! j'I'avais dit : on restera en panne. Et ben, on y est, çà leur z'y apprendra.
Et comme j'essayais quelques terrains mouvants de conciliation mécanique, la fureur de Coucaragea dépassa toutes les bornes.
— R'démonter les bougies ! r'démonter les bougies ! mais allez : démontez-les donc et puis démontez le moteur si vous voulez, et puis, démontez les roues, et puis démontez la carrosserie et puis démontez vot' gueule en même temps si çà vous amuse ; moi, j 'touche plus à un écrou, j'vous l'ai dit : faut qu'cette voiture-là
passe au parc, c'est pas sur la route qu'on peut faire ce travail-là, j'm'en fous, j'suis bien là, y pourront venir me chercher.
A ce moment-là le personnel transporté, transi de froid et ne percevant que de vagues grognements, interrogea timidement :
— Eh bien, ça y est ? nous allons repartir ? J'affirmai hardiment :
— Encore un boulon à resserrer et nous partons. La situation s'aggravait et j'entamai de nouvelles
négociations avec l'esprit souterrain du carter en plaçant diplomatiquement la discussion sur le terrain alimentaire.
— Allons, quoi, mon vieux, faites pas l'enfant, c'est idiot à la fin, nous n'aurons rien à bouffer ce soir ; eux, ils s'en iront à pied jusqu'au village, nous, nous serons forcés de rester avec la voiture toute la nuit ; tant pis si nous marchons sur trois cylindres, mais dans une demiheure nous serons à Dunkerque où il y a un hôtel excellent et on fera arranger la voiture par le parc, un parc épatant où ils ont tout ce qu'il faut...
— Y a-t-y un ateyer couvert ? grogna Coucaragea ébranlé.
S'il y avait un atelier couvert ! j'en fis à G)ucaragea une description enthousiaste.
— Mais, mon vieux, c'est là le centre de toute la région, un sol bétonné, l'éclairage électrique, des fosses, des machines, des magasins, des ouvriers représen-
tant l'élite du service automobile, des pièces de rechange...
A un bras enduit de cambouis qui émergea du carter, je compris que Coucaragea commençait à être séduit.
— Et l'hôtel ? c'est-y un bon hôtel au moins ? Nouvelle description enthousiaste de ma part.
— Un bon hôtel ! mais le rêve tout simplement. Pas un de ces palaces où vont les officiers et où l'on fait scandale quand on a les mains noires, mais un de ces bons petits hôtels peints au ripolin avec une fleur artificielle sur la table, une société de bon aloi triée dans le personnel moyen de messieurs les sous-officiers, une patronne accueillante entourée de jeunes filles comme d'un parterre de roses, des chambres avec l'électricité ayant fonctionné et des bougies toujours prêtes, l'idéal enfin pour des gens qui marinent depuis des jours dans les boues épaisses de la Belgique.
A ce tableau enchanteur Coucaragea ne résista pas. Comme deux boas, par longues ondulations, ses deux jambes sortirent de dessous la voiture, puis bientôt tout le corps, et un mouvement d'enthousiasme se produisit dans le personnel transporté.
— Et bien ? ça y est ?
— Ça a pas été sans mal, répondit hardiment Coucaragea en écrasant une tache de cambouis dans son œil sous prétexte de l'enlever. Et il ajouta à mi-voix en se penchant vers la manivelle de mise en marche :
— Qui qui veut voir marcher la grenouille sauteuse
à trois pattes ? Prenez vos places, ça va commencer.
De fait le moteur bancal, après quelques ratés sonores, se remit en marche comme avant : le fumier de troisième cylindre persistant dans son isolement farouche et irréductible.
— Appuyez pas sur le soufflet que j'vous dis murmura Coucaragea, allez pas trop vite et en seconde, y z'y verront rien, seulement, dame, si vous marchez en seconde, l'huile va encore pluss remonter, alors débrouillez-vous. Faut faire comme si qu'on vendrait une voiture à la Porte-Maillot.
La cent chevaux cependant progressait par bonds successifs comme il est prescrit dans la théorie pour les manœuvres d'infanterie et le personnel transporté crut devoir formuler quelques critiques.
— On dirait qu'il y a encore quelques ratés ?
— C'est rien, expliqua Coucaragea en se retournant, c'est ces gros pavés du Nord, çà secoue l'essence dans le réservoir, alors dame, y a des moments qu'elle monte, d'autres qu'elle monte pas.
— Pourtant cela ne faisait pas cela en venant, objecta assez judicieusement le personnel transporté.
— Pasque l'réservoir était plein, expliqua péremptoirement Coucaragea.
Ce fut ainsi que la grenouille sauteuse parvint enfin à Dunkerque et je vous assure que jamais une aussi grosse grenouille n'avait franchi le marécage des Flandres.
En traversant Dunkerque, une première désillusion nous attendait.
— Eh ben, où qu'il est ce p'tit hôtel avec ses poules? avait grogné Coucaragea qui, renfrogné par la fatigue et par la pluie, s'était pelotonné dans son baquet avec l'air furieux et maladif d'un singe tuberculeux offert aux acheteurs, sur les quais d'un port, par un marin ivre.
— La petite maison blanche au coin de la première rue à droite, vous allez le voir en passant.
Mais hélas, nous ne fûmes point les seuls à regarder le petit hôtel bienheureux. Une foule compacte, amassée dans la rue, le regardait déjà. Un vaste entonnoir creusé dans le trottoir, des glaces brisées jonchant la chaussée, un toit composé de deux chevrons noircis, des rideaux flottant au vent par les fenêtres éventrées ; évidemment l'hôtel avait souffert quelque peu d'un très récent bombardement.
Coucaragea écœuré renfonça sa tête dans le col relevé de sa capote et dit simplement...
Mais au fait, le mot qu'il dit est si simple et si connu qu'il est bien inutile de vous le répéter.
Au bout de quelques minutes, il ricana seulement, rageusement.
— Et c't'ateyer couvert ? C'est-y du même architèque ?
Mais je n'eus pas le temps de répondre, nous arrivions.
Nous arrivâmes du reste, de justesse et sur la lancée, la trois cylindres s'étant depuis quelques minutes transformée en deux cylindres, puis en monocylindrique. Ce fut un dernier raté qui nous porta jusqu'au trottoir et, dans un ultime râle du moteur, le châssis eut une convulsion suprême, un peu comme un lapin touché à mort.
— Ça maintenant, pour remettre en marche, c'est midi, grogna Coucaragea. Avec trois cylindres transformés en bidon d'huile vous pouvez vous coller à
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l'orgue de Barbarie, moi, j'essaie même pas, j'ai pas envie de m*^crever les foies sur une chignole dont Mercier n* voudrait pas pour rien.
Sentant que toute insistance était inutile, j'entrepris aussitôt les démarches nécessaires auprès du personnel transporté et du bureau du parc qui par hasard se trouvait là.
Tout le monde se montra fort aimable. Le personnel transporté, tout en soutenant d'une main fébrile ses reins brisés, convint qu'une petite réparation au parc ne serait peut-être pas complètement inutile.
Au bureau du parc, chacun se montra également fort empressé pour secourir ces voyageurs venus de loin. Au surplus, c'était bien simple et tout s'arrangeait à merveille. Il y avait à Dunkerque, à 7 kilomètres il
est vrai, dans la banlieue, un splendide atelier couvert avec éclairage électrique où l'on pourrait arranger la voiture pendant la nuit. Le lendemain matin, nous pourrions continuer notre mission, mais à condition naturellement de nous rendre le soir même à l'atelier. Pour remorquer la voiture, rien de plus simple : un camion amenait des permissionnaires du parc à 7 heures, il nous remorquerait au retour, il était piévenu, nous n'avions qu'à l'attendre.
— Alors, quoi, quand c'est-y qu'on bouffe ? grogna Coucaragea pour toute réponse, lorsque je lui fis part de ce succès.
Je crus devoir le rassurer :
— Vous comprenez mon vieux, voilà des gens qui ont été très gentils et ils vont se charger de tout au parc. Cela ferait des histoires si nous n'étions pas là, il faut les attendre dans la voiture. Dans une demi-heure nous serons remorqués et, pendant que l'atelier travaillera après la voiture, nous aurons tout le temps de dîner et de trouver une chambre. Coucaragea pour toute réponse haussa les épaules avec dégoût, rentra sa tête conune une tortue dans la carapace de sa capote et émit une appréciation si simple que je ne crois pas utile de la répéter, son opinion en présence de ces nouveaux événements ne faisant que confirmer celle qu'il avait émise déjà en contemplant l'hôtel effondré.
La nuit était venue, sans décourager cependant une petite pluie fine qui ne cessait de tomber. Tout d'abord.
à chaque camion qui passait, j'avais cru devoir me précipiter en reconnaissance, mais la vingtième fois j'y renonçai.
Après 9 heures, 10 heures sonnèrent au beffroi.
Quelques tablettes de chocolat, introduites par la fente du col dans la bouche de Coucaragea, avaient calmé le fauve qui maintenant dormait. Les passants s'étaient faits de plus en plus rares et le vent de njer s'amusait seul à danser autour des pâtés di maisons.
Ce fut seulement vers minuit que m'étant endormi, je fus réveillé par une lourde main qui me tapotait fraternellement sur le ventre.
— Eh poteau ! c'est-y toi qu'on emmène à la ficelle ? qu'a dit l'capiston.
Si c'était moi ! Je comprends !
— Ah, dame, vieux, expliqua l'homme du camion, tu penses pas qu'on allait retourner au parc à 7 heures quand c'est qu'on avait l'fricot d'venir à Dunkerque. Mais qu'tu soye là ou là-bas, t'en fais pas, c'est le même tabac. C t' égal on a bien dîné.
Tout en parlant l'homme secouait à l'arrière de son camion un bloc énorme de boue qui en tombant sur le pavé se fendit, se sépara et figura bientôt, à quelque chose près, une corde de remorque.
Contre toute probabilité ce câble énorme et rigide consentit à s'incurver autour de la main avant de ma voiture et un nœud monstrueux nous unit bientôt au camion éléphantesque. Le travail s'acheva à la lueur
de lanternes fumeuses posées sur le sol comme pour une exécution capitale.
— Comme çà, c'est maous, conclut le camionniste, lu t*envoleras pas. Méfie-toi seulement des tournants du canal et d* la petite route dans la flotte en arrivant, pasqu'y a juste pour le passage des roues. A droite et à gauche, tu rentrerais dans la boue jusqu'au capot. Alors, ça y est ? Tu es prêt ? On les met ?
En prononçant ces derniers mots le camionniste m'entoura d'une chaude et peu rassurante vapeur d'alcool et disparut sous sa bâche comme un renard rentre dans son terrier.
Et la remorque commença, affolante, lugubre, dégradante, le dos du camion, brillant de pluie à la lumière des phares, s'enfuyant à toute vitesse au hasard de ruelles et de petits ponts connus de lui seul, tandis que la splendide cent chevaux, transformée en épave navrante ressemblait à quelque lamentable casserole attachée à la queue d'un chien et bondissait dans les faubourgs au hasard des gros pavés.
Puis ce fut la grande route interminable dont les arbres brusquement éclairés, ressemblaient aux arceaux blancs d'une longue cathédrale. A un virage un peu sec Coucaragea bondit subitement et grogna :
— Non tout de même, est-ce qu'y vont bientôt venir nous chercher, j'aime pas qu'on prenne ma gueule pour un plat de cerises.
Il s'était enfin réveillé. Mais, prenant immédiatement conscience de la situation, il ajouta :
— Non mais y sont pas piqués de r'morquer à c't'allure là? d'abord y vont m'fausser ma main avant. Qui c*est-y le ballot qu'a attaché la corde comme ça ?
Je crus de ma diginité personnelle de ne point préciser qui avait attaché la corde et je laissai sans répondre Coucaragea reprendre peu à peu conscience des réalités.
— Ben quoi, c'est y encore loin c't'ateyer couvert ? grogna Coucaragea.
De fait rien ne l'annonçait. Nous étions engagés maintenant dans un petit torrent de boue qui devait être un chemin tracé par les camions au hasard des dunes. Aucune lumière à l'horizon si ce n*est deux gros projecteurs qui fouillaient le ciel brumeux à la manière d'un homard qui remuerait lentement ses antennes.
Avec le vent de mer qui nous balayait le visage nous avions l'impression d'être perdus dans un océan de boue, noir et sans fond.
Brusquement cependant, sans raison apparente, le poids lourd stoppa et je n'eux que le temps de freiner pour ne point m'aplatir contre ce mur de boue brillant dé pluie. J'interrogeai :
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Mais déjà le conducteur du camion, après avoir arrêté son moteur et être descendu, m'entourait de nouveau d'une bienfaisante vapeur d'alcool.
— Ça y est, vieux, on est arrivé. Faut enlever la ficelle.
- Je crus qu'il devenait fou. La pluie maintenant nous balayait le visage de ses aiguilles de glace, aucune maison, aucun abri ; seul le petit torrent de boue s'était transformé en lac immense.
Coucaragea le prit de très haut.
— Pisqu'on t' dit, eh ballot ! que c'est pour faire la réparation cette nuit dans l'ateyer couvert, tu penses pas qu'on va pousser la bagnole jusque-là !
Mais pressé d'aller dormir dans son camion, le camionniste ne se perdit pas en vaines discussions.
— T'en fais pas, vieux, c'est à 7 heures que viennent les compagnons ; pour c'te nuit si tu n'es pas bien dans ta bagnole, y a les vieilles carrosseries contre la talus, t'as qu'à choisir. A revoir, moi j' me plume.
Ce fut sinistre. Coucaragea n'eut qu'un mot prononcé avec rage, mais comme c'était toujours le même, je crois inutile, pour la troisième fois, de vous le rapporter.
Accablé par la fatalité, sans même m'honorer d'un regard de mépris, il descendit de la voiture comme un automate et se dirigea sans hésiter vers une vieille carrosserie d'autobus d'hôtel désaffecté dans laquelle il se glissa.
Seul, abandonné des hommes mais pas de Dieu qui m'arrosait de ses nappes célestes, j'errai un instant au hasard dans le glacial lac de boue, me heurtant
à des talus informes, à des ferrailles innommables enlisées dans la boue, puis je revins à tout hasard vers le groupe funèbre des carrosseries mortes où je trouvai enfin une conduite intérieure minuscule à trois places dans laquelle je me couchai en m*enroulant plusieurs fois en cercle sur moi-même comme une corde.
Ce fut de là que l'on me sortit le lendemain matin les dents serrées, ne formant plus qu'un bloc de glace incapable du moindre mouvement pour me diriger vers un brasero incandescent auquel je m'adossai pendant près d'une heure avant d'en percevoir la chaleur. Evidemment je compris alors qu'une p>etite confusion s'était produite dans les renseignements que l'on nous avait donnés. Ce n'était pas l'atelier, c'était le temps qui était couverU mais je ne sais plus pourquoi Coucaragea comprit mal cette plaisanterie. Il ne l'accueillit que par un mot si connu et si simple que pour la quatrième fois je juge inutile de vous le rapporter.
Ce fut donc après un nettoyage sommaire des cylindres et un remplacement hatif des bougies que nous nous hâtâmes, clopin dopant, de regagner Dunkerque pour réparer à pied sec.