‹ Ma voiture de courseChapitre 6 sur 17 · LE BOMBARDEMENT DE DUNKERQUE · texte numérisé non relu

LE BOMBARDEMENT DE DUNKERQUE

DUNKERQUE des événements d'une autre gravité nous attendaient, si graves que* c'est un soulagement pour moi de pouvoir les confesser enfin. Eh bien oui, mes chers amis je préfère tout avouer !

Depuis des années le remords m'accable mes nuits sont sans sommeil, mesl' digestions se font mal, j'ai essayé en vain de tous les remèdes indiqués en pareil cas à la quatrième page des journaux : un aveu seul pourra libérer définitivement ma conscience. Avec la complicité de Coucaragea et d'une Boche, je suis l'auteur responsable d'un des bombardements de Dunkerque.

La censure n'a pas toujours permis de tout dire sur les bombardements de Dunkerque et le silence fut fait particulièrement autour de celui dont je fus l'auteur.

Maintenant que de longues années nous séparent de ce triste événement, on peut en parler, je crois, librement. Voici les faits dans toute leur émouvante simplicité ; je laisse à mes victimes le soin de me condamner ou de m' absoudre.

La Boche était une 100 HP Benz du plus mauvais caractère : irritable, brutale, capricieuse ; son double allumage, je viens de vous le dire, se livrait depuis quelque temps à d'étranges combinaisons dignes d'un habitué de Monte-Carlo ; par moments, le trois jouait sur le quatre, le un allumait le deux et, dans leur obscure canalisation, les fils d'allumage se liwaient à de frauduleux échanges électriques. Tant bien que mal, cependant, échappant aux horreurs de Vatelier couvert nous étions revenus à Dunkerque, Coucaragea et moi, comptant sur une journée d'arrêt pour remettre en place les noirs macaronis de l'allumage.

Dunkerque venait tout justement la veille de recevoir quelques bombes de zeppelins comme l'état de notre petit hôtel nous l'avait suffisamment démontré et l'émotion était assez grande dans toute la ville. Il n'y avait pas eu d'accident mais, d'une façon générale, les habitants paraissaient prodigieusement dégoûtés par le nouvel usage que les Boches avaient fait de leur charançon en baudruche. Bombarder des maisons, passe encore, mais vider une fosse d'aisances, cela paraissait à tous les habitants un procédé de guerre «acceptable. Une bombe était tombée, en effet, exac-

tement entre deux maisons dans une cour déserte qu'elle avait défoncée et son explosion, savamment retardée dans les entrailles du sol, avait rejeté sur les maisons voisines une pluie dont la petite femme de Loth ellemême n'eût pas compris le sel, lors du célèbre bombardement de Gomorrhe.

— Comme c'est désobligeant, monsieur, me disait une brave femme qui eut la gentillesse de m'inviter à déjeuner, je suis obligée, comme vous le voyez, de nettoyer tous mes objets de cuisine que l'on me remonte de la fosse d'aisances... Je ne sais pourquoi j'étais invité tout justement ce jour-là dans un restaurant voisin...

Ce fut dans cette ville, profondément écœurée par les agissements germaniques, que nous cherchâmes tout aussitôt à loger notre destroyer pour la nuit.

A la fin, une brave dame timorée mais compatissante commit la redoutable imprudence d'offrir l'hospitalité à notre voiture dans une véranda qui, certes, n'était point faite pour cela. Il fallut déplacer de jolies caisses de fleurs, de paisibles fauteuils de paille et, par une porte cochère qui ne s'ouvrait jamais que pour les vieilles dames, l'horrible monstre boche couvert d'huile et de boue fut traîtreusement introduit dans cette silencieuse maison provinciale.

Peu importait, du reste, la propreté et le calme de cette demeure au fougueux Coucaragea, que le côté mécanique de l'aventure intéressait seul. Tandis que, à la manière des banderilleros dans une course de tau-

reaux, je détournais l'attention des propriétaires de la maison, en développant de longues considérations philosophiques sur la guerre, Coucaragea, suivant une forte expression mécanique, « foutait tout en l'air dans la bagnole ». Les fils arrachés pendaient sur le sol ; des bidons d'huile, aux soudures fatiguées par de longs voyages, s'oubliaient sous eux ; le capot, lancé d'une main sûre, écrasait de timides géraniums ; un buste vénérable en terre cuite se couronnait bientôt de chatterton et de fils de bougie, tandis qu'un nègre d'ébène, bourgeoisement préposé à la garde des parapluies, blanchissait de terreur sous un sac de talc projeté avec rage au dehors des coffres.

Pour vous dévoiler le fond de ma pensée, les automobilistes sont des gens qu'il vaut mieux ne pas recevoir avec leur voiture dans un salon bien tenu surtout en temps de guerre. Vous me répondrez à cela qu'il est toujours facile d'intervenir et de protéger dans la mesure du possible son hôte contre les ravages qu'entraîne une réparation mécanique ? Cela prouve simplement que vous ignorez tout de la mécanique et de Coucaragea en particulier. Lorsqu'un mécanicien qui connaît son boulot a entrepris une réparation difficile, toute intervention entraînerait des désastres. Et puis, quelle conversation raisonnable voulez-vous entreprendie avec deux godasses et deux fragments de pantalon bleu qui émergent seuls d'un châssis ? Quand un homme est assez dévoué pour se plonger dans le cam-

bouis jusqu'à la cheville en commençant par la tête, il faut respecter son mystérieux travail et ne le contrarier sous aucun prétexte.

Je pris donc, comme je l'ai dit, le parti le plus sage: celui de détourner l'attention de la vieille dame en lui tenant d'interminables propos optimistes sur la durée de la guerre et le succès certain de nos armes.

Au reste, l'entreprise n'était pas inutile ; on entendait, en effet, par intervalles, de sourdes détonations qui semblaient provenir de la direction du port, tandis que le bruissement de lointains moustiques troublait la sérénité du ciel. La vieille dame, enfouie dans un fauteuil de tapisserie, au fond de son petit salon provincial, finit par dresser l'oreille. Angoissée, elle murmura :

— Vous entendez ? Ils reviennent !

Sans en être bien persuadé moi-même, je lui affirmai qu'il s'agissait de simples exercices d'hydravions sur le bord de la mer et qu'aucun danger n'était à craindre. Mais la vieille dame, désabusée par deux années d'explications officielles analogues, se montrait de plus en plus agitée ; elle se dressait angoissée à chaque nouvelle détonation. J'employai alors tous les subterfuges : je lui fis croire que des ouvriers travaillaient dans la cave voisine, je m'indignai contre de prétendus voisins qui fermaient leur porte cochère comme de véritables brutes.

Intrigué moi-même, je finis par aller faire un petit

tour dans la cour, mais je constatai avec plaisir qu'il s'agissait certainement d'exercices en mer. Aucune ambulance céleste n'avait encore, disposé dans le ciel des petits t£unpons d'ouate hydrophile en prévision d'un accident et l'habituel culot des artilleurs anti-aériens ne sévissait pas sur nos têtes.

Coucaragea, transformé en honmie-cambouis et plus noir maintenant que le nègre porte-parapluies devenu mulâtre, s'acharnait sans résultat après la manivelle de mise en marche de son orgue de Barbarie, mais sans en tirer la moindre note consolante. Trempé de sueur, les cheveux collés dans les yeux, s'appuyant défaillant après chaque effort sur les phares fléchissants, il paraissait à bout de forces. Sa rage muette était impressionnante et l'on sentait que toute parole de consolation eût été sauvagement accueillie. Par instant, quelques mots à peine intelligibles sortaient de sa bouche desséchée. Dans ses propos sans suite, on discernait vaguement d'amères allusions aux saloperies qui ne veulent pas partir, aux zincs quon ferait mieux de fout* à la ferraille plutôt que d'esquinter des bonshommes dessus, puis d'amères allusions aux t^peh qui ne vous donneraient même pas un coup de main et qui vous laisseraient crever plutôt que d'essayer à leur tour de mettre en marche la bagnole.

J'ajoute de suite que les types qui vous laisseraient crever, ayant proposé leur aide amicale, furent écartés avec mépris et renvoyés dans le salon ousquy feraient

mieux d'occuper la vieille, rapport à ce que ça serait une explosion à fouC le pot d'échappement en Vair, si jamais ça se décidait à partir avec tous les gaz quêtaient accumulés là-d'dans.

Philosophiquement, je repris donc mon rôle de missionnaire dans le petit salon provincial et discret.

— Vous avez entendu la dernière explosion ? me dit la vieille dame, terrifiée ; cette fois, c'est tombé tout près : vous ne me direz pas le contraire !

J'allais dire le contraire, lorsqu'une explosion, véritablement formidable cette fois, ébranla l'ûmneuble, remplissant le hall d'une effrayante fumée noire et portant la dévastation jusque dans un paisible quatremâts construit avec des allumettes et qui, posé sur la cheminée, se croyait à l'abri des tempêtes sous son globe de verre. Le grand mât s'écroula sous la conmiotion. La vieille dame poussa un cri, un seul cri, un long cri d'agonie et retomba inanimée dans son fauteuil de tapisserie.

Coucaragea, le cambouis de sa figure délayé par la sueur, apparut triomphant sur le seuil du salon et dit ces simples mots :

— Ça y est, je crois qu'elle va partir.

Et, en dépit de toutes les lois de l'hospitalité, jetant un regard méprisant vers le fauteuil de tapisserie, il ajouta simplement :

— Tiens, la vieille souris qu*est dans les pommes !

Il me fallut, je l'avoue, quelque temps pour extraire à grands renforts de compresses notre vieille mère Eve de son pommier. A la fin, elle ouvrit des yeux révulsés par la terreur ; elle ne dit pas : (( Où suis-je ? » comme dans les romans, elle dit simplement :

— Ça y est, cette fois-ci, vous ne me direz pas le contraire !

Il me fallut, en effet, assez longtemps pour lui prouver le contraire, et cette démonstration ne tourna pas à notre avantage.

Suffoquée par l'indignation et par les gaz brûlés, la vieille dame émit dignement quelques réflexions, en somme assez justes.

— Vous m'aviez dit, monsieur, que c'était une voiture automobile et vous avez mis dans ma maison une auto-canon ! Cela ne se fait pas !

Ce fut ainsi que, quelques minutes plus tard, nous nous retrouvâmes, Coucaragea et moi, sans abri sur le pavé de Dunkerque.

Blasé sur ces menus incidents de la vie militaire et habitué à la complète incompréhension des civils en matière mécanique. Coucaragea, un pied dans le ruisseau, continuait à méditer le problème d'allumage qui se posait devant lui. Il conclut d'une façon imf>érative :

— Ce zinc doit marcher comme ça, mais j'en ai marre de tourner la manivelle : j'ai la colonne vertébrale qu'a du gauche, faut trouver un camion qui nous

prenne en remorque pour mettre en marche, autrement c'est l'parc !

Cette menace militaire ne laissant aucune place à la discussion, je me mis en quête d'un camion corruptible que je trouvai bientôt.

— Le temps de la faire remorquer trois cents mètres dans la ville, affirma Coucaragea après avoir solidement accroché la remorque, et la bagnole partira toute seule. Restez ici, au cas où qu'on viendrait nous chercher ; je reviens dans cinq minutes.

Plein de confiance dans l'issue de l'opération, j'attendis paisiblement le retour de Coucaragea en me promenant de long en large dans la rue déserte, dont les pavés semblaient joints avec de l'herbe pour éviter le bruit.

Ce fut alors que, par delà le pâté de maisons, me parvint le bruit d'ime explosion formidable, la première, sans doute, obtenu par un savant embrayage de Coucaragea. Et tout aussitôt, quelques croisées s'ouvrirent timidement, tandis que des visages pâlis par les veilles se montraient aux fenêtres.

Le scandale, maintenant, s'étendait à toute la ville ! Tout aussitôt, une seconde explosion plus lointaine de l'affreuse Boche imita à s'y méprendre un nouveau bombardement de Dunkerque. Une femme^ traînant un panier de provisions auquel étaient attachés quelques gosses, se mit à courir en rasant les murs, tandis que d'autres habitants hâtaient le pas vers des abris connus

d'eux seuls. Bientôt les explosions se multiplièrent dans toutes les directions. Au hasard du camion remorqueur, on entendit les formidables ratés de la Benz vers la place Jean-Bart, puis au loin vers la gare ; le port ne fut pas épargné. La jolie plage de Malo-les-Bains connut à son tour les angoisses du bombardement, qui se localisa un instant vers la route de Cassel pour menacer bientôt Mardyck.

Coucaragea, penché avec sollicitude sur le problème mécanique que recelait son capot, ignorait sans doute l'impression d'épouvante que semait son moteur, véritablement à explosions, dans toute la ville de Dunkerque. En voyant de longues files d'habitants se précipiter vers les caves ouvertes à leur intention sur le trottoir et impuissant à expliquer à des foules entières la véritable cause du bombardement, j'en arrivai à souhaiter que Coucaragea ne repariit jamais, et ma seule crainte fut de voir éclater aux yeux de tous ma complicité dans cette affaire.

A la fin, cependant, l'affreuse Boche, précédée de son camion, revint au point de départ. Et sans souci de ses lourdes responsabilités, Coucaragea, avec calme, me lança triomphalement ce simple chiffre :

Et comme, affolé par le scandale grandissant, je le regardais avec angoisse sans comprendre, il ajouta simplement :

— Bien sûr, c'est l'allumage qu'est chambardé ;

pour la Benz, c'est le un qu'allume d'abord, puis le trois, le quatre et le deux !

Je voulus lui expliquer combien notre situation à Dunkerque était précaire et que nous aurions avantage à être moins remarqués ; il me regarda avec dédain sans comprendre et répéta doucement :

— 1342, que j' vous dis. Le temps de r'démonter les fils et ça va marcher tout seul.

Ce fut alors, je le confesse, qu'avec une lâcheté inavouable, je lui indiquai doucement l'adresse de l'hôtel oii j'allais dîner et oii il pourrait me retrouver...

Et libre désormais, ignorant tout de l'automobilisme, affectant l'allure tranquille d'un militaire qu'aucun bombardement ne saurait émouvoir, je m'en fus, anonyme et tranquille, par les ruelles désertes.

El comme le soir tombait, ce fut avec émotion que j'entendis quelques fenêtres s'ouvrir doucement, tandis que des voisines, la voix étranglée par la peur, échangeaient leurs impressions, dans le silence nocturne :

— Oui, oui, madame, c'est fini, il n'y a plus de danger, ils sont partis.

Ils sont partis ! Admirable confiance féminine, que je ne pouvais entièrement partager.

Car je savais, moi, que Coucaragea était encore là et la Benz avec lui !

Il f

PEGASE LIBERATEUR

ERMETTEZ-MOI de VOUS dire, interrompit l'ami Buibui, que votre Coucaragea, malgré toute sa science mécanique, n'était qu'un simple ballot au point de vue militaire.

(( Avec cent chevaux il n'arrivait pas à en sortir, tandis que j'ai connu, moi, dans un parc de l'arrière un simple automobiliste qui en est sorti avec un seul cheval. Il est vrai que ce cheval s'appelait Pégase. Je vais vous dire comment :

Si l'on en croit la tradition : Pégase est un cheval qui porte les grands hommes à VhôpUal ; parfois aussi il peut y porter un bonhomme, mais n'anticipons pas... Lorsque l'on apprit que Placide Luciole, ouvrier zingueur dans le civil, allait dire des vers à la matinée récréative organisée dans le parc automobile de Censu-

ré-sur-Oise, i! y eut un grand mouvement de curiosité dans le personnel dirigeant du S. A. On savait, en effet, que Placide Luciole était poète et qu'il avait même écrit une ode magnifique au maréchal Joffre commençant par ces mots :

Grand père, ce héros au sourire si doux.

Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous...

Certains lettrés du bureau affirmaient bien que Luciole démarquait souvent des poèmes connus, mais comme, en réalité, ces poèmes n'étaient au parc connus de personne, on négligeait ces perfides insinuations. Et puis Luciole ne montrait-il pas, à qui voulait l'entendre, une lettre devenue crasseuse poche restante, et qui émanait du grand quartier général lui-même. Un officier d'ordonnance remerciait Luciole des vers qu'il avait envoyés au généralissime et cette lettre signée par ordre était en somme le plus magnifique certificat que l'on pût rêver.

Pour la (( matinée récréative » le bâtiment B de la sucrerie avait été transformé en salle de spectacle. Les éternels châssis-exposition en réparation avaient été poussés dans la cour et les établis abandonnés avaient interrompu leur production, intense de briquets faits de monnaies anglaises coupées en deux et d'encriers ingénieux aménagés dans des fusées d'obus. Mieux encore : les graveurs et les repousseurs de fleurs

sur douilles de 75 avaient cessé leur travail ! Le dur labeur de la guerre cédait le pas, pendant quelques heures, aux beaux-arts et la muse des bureaux : Calomnie, s'était elle-même inclinée devant la toute puissante TTialie.

Bientôt, au premier rang, les bottes brillantes des ojfïiciers foulèrent un mol tapis de sciure de bois, tandis que les bonshommes graisseux, alignés à distance respectueuse s'installaient tant bien que mal au hasard des planches de dépannage posées en équilibre sur d'odorants bidons de carbure.

Après un élégant à-propos en vers vantant les mérites de la direction du parc et dû à la plume, savante en arabesques, du maréchal des logis chef, on eut le plaisir d'entendre : fsuis fin saoul, un monologue comique dit avec entrain par un habitué des Boufîes-du-Nord, pour l'instant préposé à la garde de la graisse consistante, un vrai filon conmie chacun sait. La direction du parc ayant bien voulu sourire avec indulgence à l'audition de cette facétie, la glace fut rompue et l'on at- 'tndit avec impatience Luciole qui parut enfin.

Conscient de sa réputation de poète, décidé à en mettre un bon coup pour vaincre toutes les résistances et remporter un inoubliable triomphe. Luciole, blême, l'air égaré, abandonnant au vent quelques cheveux fougueux qu'il avait pu soustraire sous le képi à la sévère tondeuse du perruquier, s'avança sur les tréteaux et prononça d'une voix étranglée :

— Je vais vous dire un poème de moi intitulé L* AC- CIDENT.

Et scandant ses mots, écumant d'enthousiasme, semblant, avec ses mains crispées, vouloir jongler avec deux

yeux blancs qui lui sortaient de la tête, il commença :

Ainsi le conducteur qui rugit et qui pleure, A vu ses bras, ses pieds que la pédale effleure,

Tous ses membres liés Sur sa fougueuse auto dont le carburateur S'enflamme et fait jaillir le feu du radiateur

Et le feu des paliers...

Tandis que Luciole poursuivait son poème, un certam étonnement se manifesta parmi les dirigeants du parc. A la dérobée, le sous-lieutenant Quentin de Basse- Fosse, regarda le lieutenant Tarare pour voir ce qu'il en pensait, mais déjà, le lieutenant Tarare s'était tourné (( aux ordres » du <^ôté du capitaine Pouick.

A vrai dire le capitaine Pouick n'avait aucune idée précise ; il écoutait attentivement, conscient de ses responsabilités morales, ne sachant pas encore s'il fallait déchaîner l'enthousiasme ou la réprobation parmi ses subordonnés.

Luciole, au paroxysme de la rage, semblait suivre maintenant le conducteur et sa voiture dans leur course vagabonde :

Ils vont. L'espace est long. Sur la grand'route immense. Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence,

Ils se plongent tous deux.

Leur course, comme un vol, les emporte, et grands chê-

[nes.

Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes

Tout chancelle autour d'eux !

— C'est vraiment aussi beau que le Mazeppa de Victor Hugo, murmura avec amertume, dans la coulisse, le maréchal des logis chef, jaloux et dépité.

Mais qu'importaient ces vagissements humains au génial auteur de l'AcciDENT, qui clamait maintenant :

Son œil s'égare et luit, sa chevelure traine Sa tête pend ; son sang rougit la jaune arène,

Les buissons épineux ; Sur ces membres gonflés le volant se replie. Et comme un long serpent, resserre et multiplie

Sa morsure et ses nœuds.

Cependant, de plus en plus impénétrable, le capitaine Pouick écoutait sévèrement et, quand Luciole, vibrant eut lancé triomphalement ses derniers vers :

Debout les morts ! lui crie l'officier d'oulre-tombe

Enfin le terme arrive... il court, il vole, il tombe. Et se relève mort ;

Il applaudit froidement de ses mains gantées et se pencha, sévère, vers le lieutenant Tarare :

— Cet homme est conducteur ?

Le lieutenant Tarare, chargé de la réparation, interrogea d'un geste le sous-lieutenant Q. de Basse-Fosse chargé du personnel.

— Oui, mon lieutenant, fit Q. de Basse-Fosse.

— Oui, mon capitaine, transmit Tarare.

— Grave imprudence, émit le capitaine Pouick, grave imprudence ! Vous veillerez à ce que demain cet homme soit versé dans un emploi sédentaire au parc ; je ne veux plus être exposé à être conduit par lui.

A la suite de cette aventure militaire. Luciole réfléchit longuement et non sans malice. Il eut au surplus tout le loisir de réfléchir car on l'avait mis de garde à l'essence et d'interminables nuits passées à côtoyer, en long et en large, des montagnes de bidons sous une pluie battante et la carabine sur l'épaule, inclinent à de fructueuses méditations. Ainsi donc son beau poème, l'Accident lui avait valu d'être <( vidé comme conducteur )) Que pourrait-il bien imaginer maintenant pour couper à la garde d'essence ?

La douleur seule enfante les beaux poèmes et si vraiment, les chants désespérés sont les chants les plus beaux, il faut convenir que rien ne pouvait égaler la fureur vengeresse de l'Incendie, splendide composition poétique que Luciole récita devant un parc attentif à l'occasion du 14 juillet et qui commençait ainsi :

Lorsque le conducteur regagnant sa tanière, Trouve tous ses bidons rasés par le tonnerre, II croit d'abord qu'un rêve a fasciné ses yeux, Et, doutant de lui-même, interroge les cieux. Partout la nuit est sombre et la terre enflammée.

Malheureusement, dès les premiers vers, le capitaine Pouick manifesta une agitation inaccoutumée et quand Luciole, dans un beau mouvement, eût lauicé ses derniers vers dignes à plus d'un titre, d'Alfred de Musset :

Dans les noirs tourbillons de l'épaisse fumée L'ivresse du malheur emporte sa radson.

Il fit suspendre la représentation et interpella directement, sans passer par la voie hiérarchique tant il était troublé, le sous-lieutenant Q. de Basse-Fosse :

— C'est un fou, un fou, tout simplement un fou ! et voilà l'homme que vous avez mis à la garde de

l'essence ! Ma parole vous l'auriez fait exprès pour provoquer une catastrophe que vous n'auriez pas mieux choisi. Allez me chercher ce garçon-là, je vais lui parler.

Et quand Luciole, l'air modeste et triomphant, fut devant lui, le capitaine ne se contint pas davantage ;

— Voyons, mon ami, ne vous troublez pas, je vous parle en père : répondez franchement. Vous êtes fatigué, n'est-ce pas ?

Luciole réprima vite une lueur joyeuse qui s'alluma dans ses yeux et, reprenant un air inspiré, déclama seulement d'une voix caverneuse ;

— Pour le service de ma patrie, je ne connaîtrai jamais la fatigue, mon capitaine, et, pour le poète que je suis, les mois que je viens de passer sont les plus beaux de ma vie. Comme conducteur j'ai connu la joie, sur les longues routes nocturnes, des hallucinations merveilleuses qui, dans la brume, transforment, à la lumière des phares, les arbres de la route en arceaux de palais féeriques. J'ai connu l'ivresse de me croire en aéroplane lorsque la route dominait de profondes vallées et j'aurais voulu m'élancer au-dessus des petites lumières qui s'allumaient dans les villages de la plaine. Mais c'est, je dois le dire, autour du parc a essence que mon âme s'est élevée jusqu'aux joies supra-terrestres : le soir, lorsque je suis de garde, je deviens Néron couronné de roses, attendant l'incendie de Rome et j'accorde déjà ma lyre pour chanter les

malheurs de la nouvelle Ilion. Comment mon humble cœur de pauvre soldat n'éclate-t-il pas dans de pareils moments ? Je lègue mon corps à la Faculté de médecine pour qu'on le sache à Tautopsie.

Le capitaine Pouick, atterré, tourna les talons sans même répondre et, sèchement, jeta un ordre au lieutenant :

— Pour commencer, vous allez m'exempter cet homme-là de tout service, nous verrons ensuite. Ah ! j'oubliais, prévenez iiimiédiatement le major, il y a urgence.

Enthousiasmé par ce nouveau succès. Luciole, dès lors, donna libre carrière à sa verve poétique.

Dans le parc terrifié, on n'entendait plus que sa voix clamant des vers olympiens à tous les vents. Luciole allait, venait, sortait, rentrait à l'heure qu'il voulait ; chacun éprouvait à son égard cette même terreur superstitieuse qui rendait les fous sacrés dans l'ancien temps. Son audace littéraire s'accrut et, comme on l'avait, en désespoir de cause nommé vaguemestre sous ce vain prétexte quil avait des lettres, la petite ville voisine de Pont-St-Fulgence connut bientôt les pires scandales. A la poste, comme à Vhôtel de la Belle Poule, Luciole arrêtait les gens pour leur réciter des poèmes empruntés hardiment aux plus grands maîtres du symbolisme. La gendarmerie mise en mouvement, communiqua au parc un long rapport concernant un poème intitulé : AvANCE A l' ALLUMAGE dédié par

Luciole aux deux jeunes filles du commandant d'armes. Il commençait ainsi ;

Ces nymphes, je les veux perpétuer.

Si clair, Leur incarnat léger, qu'il voltige dans l'air Assoupi de sommeils touffus.

Aimai- je un rêve ?

Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève En maint rameau subtil, qui demeuré les vrais Bois mêmes, prouve, hélas ! que bien seul je m'of-

[ frais Pour triomphe la faute idéale des roses —

La situation devenait franchement intolérable pour le capitaine Pouick. La mauvaise humeur du grand quartier général se manifesta même par la visite inopinée d'un officier de liaison qui vint tout exprès dans une splendide limousine signaler aigrement au capitaine qu'un petit bidon d'huile déformé avait été trouvé sur la route à quelques mètres du parc et qu'un tel gaspillage comporterait de graves sanctions.

Le capitaine Pouick, cependant, ne restait pas inactif il multipliait les démarches auprès du service de santé et Luciole passait visites sur visites. Des spécialistes experts lui faisaient des « peurs dans le dos » en imitant, avec des escabeaux que l'on renversait des explosions de grenades et, chaque fois, Luciole tombait en

extase et récitait des vers. Ce fut même crevant un véritable parterre de majors que fut donnée à l'hôpital, pour distraire les blessés, une représentation de Noël dont Luciole fit tous les frais. Et lorsque Luciole eut déclamé son dernier poème : Le CONDUCTEUR EN- RAGÉ ;

L'ai-je rêvé, ce Noël

Où je brûlais de pleurs noirs un mouchoir réel. Parce que, débordant des chagrins de la Terre Et des frères Soleils, et ne pouvant me faire Aux monstruosités sans but et sans témoin Du cher Tout, et bien las de me meurtrir les poings Aux steppes du cobalt sourd, ivre-mort de doute. Je vivotais, altéré de Nihil de toutes Les citernes de mon Amour?

Ce fut le triomphe définitif. Avec tous les égards possibles on pria Luciole de rester dans cet hôpital qui ne pouvait plus se passer de son talent, pour le mettre en instance de réforme, tandis que le capitaine Pouick, soulagé, souriant, fumant une cigarette, regagnait le parc l'âme en joie.

Ce fut ainsi que l'ouvrier zingueur fut rendu à la vie civile par les mêmes moyens qui conduisirent jadis Victor Hugo, Alfred de Musset, Stéphane Mallarmé et Jules Laforgue à la gloire, tant il est vrai que les points de vue civils et militaires diffèrent parfois sur céïtains points de détail.

baigne-dans-l'huile

OTRE ouvrier zingueur, dis-je à Buibui, était une forte tête que les dieux protégeaient. J'ai connu un autre automobiliste dont le porte-veine fut moins poétique que oelui de votre disciple d'Apollon, mais le tira tout de même d'un bien mauvais pas.

Celgi se passait en Belgique, dans cette pauvre toute petite Belgique des années de guerre qui nous paraissait si grande dans son héroïque sacrifice.

Pour aller en Belgique on sortait de Dunkerque par la grande route du littoral, en passant à côté du pont de fer tordu par un obus de la grosse Bertha au temps où Berthe pilait ; on roulait quelque temps, le long du canal de Furnes, sur la chaussée que l'on élargissait avec des briques que déchargeaient les chalands. Une guérite, un fonctionnaire : c'était la frontière* On passait en Belgique et, tout de suite, il fallait ralentir ;

car, avec un châssis un peu long, on n'avait plus beaucoup de place pour se retourner dans ce qui restait du pays belge... Un pont à gauche, deux virages dans Adinkerke, puis c'était l'enchantement de La Panne, cette oasis de grands restaurants et de bureaux de tabac, cette ville de luxe, animée comme aux plus beaux jours de la saison, mais uniquement par le passage des troupes, et qui restait perdue dans les dunes dévastées par les baraquements et les installations militaires de tous genres. Plus bin, après une longue avenue, dans un paysage lunaire, c'était Coxyde avec ses jolies villas ensablées et encombrées de zouaves, sa plage plantée de barbelés, sa mer hostile avec des chalutiers en chasse.. Furnes et Ypres n'étaient guère habitables tous les jours, et la grande route qui les réunissait servait de boîte à ordures aux 75 et aux 71 qui accueillaient au passage les escadrilles. Des flocons noirs, des flocons blancs dans le ciel gris ; cela se terminait toujours par quelques fusées que l'on recevait sur la tête. La Panne, au contraire, c'était l'humble petite ville royalement respectée o\x l'on pouvait respirer à l'aise durant quelques heures en dépit de son nom si peu encourageant pour les automobilistes.

L'autre oasis, c'était Rousbrugge. Rousbrugge, c'était vraiment la capitale de la Belgique. C'était là que se tenait le quartier général français, c'était là que se rencontraient tous les hauts personnages qui voulaient discuter de la guerre en paix. Ses petites maisons cal-

mes et provinciales n'avaient jamais vu autant de monde, et sa grande rue n'avait rien à envier aux voies centrales des capitales les plus fréquentées. Sur la place, on avait construit des abris pour les automobiles de passage. Plus loin, en contre-bas, après quelques ruelles, le long de l'Yser, c'était le bienheureux parc à essence et à huile où l'on allait abreuver les chevauxvapeur.

Si Rousbrugge était la capitale de la petite Belgique, Baigne-dans-l'huile était certainement le roi du parc de Rousbrugge. C'était un garçon honnête et jovial qui avait tout de la sardine, en ce sens qu'il ne se plaisait, dans la vie, que lorsqu'il avait le corps entièrement couvert d'huile. Cela lui donnait chaud, sans doute, comme aux Esquimaux ; cela tenait à distance les personnes les plus irrespectueuses et l'on ne pouvait en vouloir à Baigne-dans-l'huile de son aspect graisseux lorsqu'on considérait le dur métier qu'il était chargé d'exercer.

Baigne-dans-l'huile avait un caractère excellent. Il acceptait toutes les corvées et, moyennant quelques subsides infimes, il se chargeait volontiers, par exemple, de nettoyer les voitures automobiles embourbées par de longs trajets sur les routes du Nord. Lui seul ne reculait point devant les horreurs sombres du carter ; lui seul ne se décourageait pas devant les roues métalliques transformées par la boue en disques pleins ; lui seul savait ressusciter en moins d'une heure les belles cou-

leurs d'une somptueuse limousine pâlies par le trajet. Du matin au soir, Baigne-dans-l'huile frottait, astiquait, quand il ne maniait pas ses bidons. Du matin jusqu'au soir, il chantait également.

Mais les dieux sont jaloux des humains lorsqu'ils sont trop heureux, et les dieux, un jour, faillirent foudroyer Baigne-dans-l'huile.

Ce fut une scène inoubliable.

Baigne-dans-l'huile, depuis l'aurore, chantait gaîment :

Les matelots, pan, pan.

De la belle Eugénie, pan, pan.

Sont pavoises de brillantes couleurs !

Il avait entrepris l'astiquage d'une magnifique limousine du Q. G. et, après l'avoir débarbouillée avec l'eau vénérable de l'Yser, il en était à l'indispensable « coup de fion )) qui ne s'obtient, comme chacun le sait, qu'à grand renfort de pétrole.

Baigne-dans-l'huile ignorait complètement qu'à la même heure toutes les autorités du service automobile, convoquées par un grand chef, étaient réunies sur la place et que le grand chef était de méchante humeur parce qu'il n'avait pas trouvé à Rousbrugge les cigares belges qu'on lui avait demandé de rapporter au G. Q. G.

Cette mauvaise humeur, bien légitime, se traduisait sur la place par un long discours. Ce discours portait

sur l'indispensable économie que l'on devait apporter dans tous les services : arrêt du moteur au moindre passage à niveau, jaugeage de l'essence, jaugeage de l'huile, état récapitulatif hebdomadaire, état néant au besoin ; au besoin, également, état néant récapitulatif des états néants. Rien n'était oublié.

Il était inadmissible, en effet, que l'on ne trouvât pas de cigares à Rousbrugge ; et si l'on ne trouvait plus de cigares, c'était évidemment que les automobilistes les avaient tous raflés.

La péroraison du grand chef de l'automobile fut plus impérieuse et plus violente encore :

(( Quant au pétrole, messieurs, j'ai appris — bien que je ne veuille pas le croire — que certains automobilistes se sont permis d'en employer quelques gouttes pour le nettoyage des carrosseries. Employer du pétrole à nettoyer les carrosseries lorsqu'une goutte de pétrole représente à l'heure actuelle une vie humaine, et qu'il suffit de prendre de l'eau pour venir à bout de ce travail subalterne, voilà de quoi confondre l'imagination. Je ne veux donc pas croire un seul instant que la chose ait pu se produire, mais si elle se produisait jamais, je vous rappelle que le coupable serait passible du conseil de guerre pour dilapidation des deniers publics et qu'il serait considéré comme un traître ayant détruit volontairement des objets d'armement. Mais je n'insiste pas, messieurs. Continuons la visite du parc. » Ce fut alors que, par la ruelle étroite, le groupe.

brillant de galons et de décorations, déboucha sur le terrain humide où Baigne-dans-l'huile exerçait sa solitaire industrie.

Dans le ciel gris et transparent, des éclats de voix montaient joyeux ;

Mariniers, brigadiers.

Avant d' faire vos adieux à la ierrct

Poussons-nous, poussons-nous.

Oui, poussons-nous de Vagrément !

Baigne-dans-l'huile, un bidon de cinq litres à la main, arrosait copieusement le toit de la limousine et, avec un chiffon, guidait le pétrole bleuâtre sur les panneaux miroitants de la carrosserie.

Le grand chef des autos eut un arrêt brusque, sa bouche se crispa ; on crut qu'il allait défaillir. Les subalternes, atterrés, s'étaient arrêtés net, eux aussi.

Plus joyeux encore, avec la satisfaction du devoir accompli, Baigne-dans-l'huile hurlait à plein gosier :

Poussons-nous de la gla-gla.

Poussons-nous de Vagrément Poussons-nous de la gla-gla.

Poussons-nous de ragrément.

De Vagrémenl, poussons-nous-en !

Le grand chef se retourna lentement, les yeux chargés de colère, et dit simplemen

— Cet homme est tou.

Maintenant, Baigne-dans-l'huile se mirait complaisamment dans la carrosserie, se tirant la langue comme dans un miroir et lissant coquettement ses cheveux avec ce qui restait de pétrole.

Ce fut à ce moment que la foudre tomba sur sa tête parfumée. Ce fut une explosion réservée seulement, semblait-il jusqu'alors, aux pièces de gros calibre. Parmi les mots entrecoupés du grand chef, on distinguait seulement : conseil de guerre... fusillé... qu'on me jette cet homme dans un cachot... il faut faire un exemple... la victoire est à ce prix... il faut qu'on sache partout...

Baigne-dans-l'huile s'était arrêté brusquement. Son bidon s'était échappé de ses mains, il restait là épouvanté, comprenant enfin son crime, cherchant assistance parmi ses chefs directs qui le considéraient avec rage, avec mépris, et ne semblaient même plus le reconnaître.

Baigne-dans-l'huile se sentit perdu. Il allait être fusillé, la chose ne pouvait faire aucun doute. Il ne savait pas au juste pourquoi, mais il savait bien que l'on n'a pas besoin de savoir pourquoi lorsque l'on doit être fusillé. Sa figure, de rouge devint jaune, puis verte, le ventre lui fit mal, ses jambes se mirent à trembler. Il ne trouvait pas un mot à répondre ; ses extrémités se refroidissaient et une barre de glace se glissait dans ses entrailles.

Enfin, comme le grand chef, toujours plus mena-

çant, semblait vouloir se jeter sur lui, Baigne-dansl'huile eut un geste mou et vague du bras, puis il laissa échapper ces mots en tremblant :

— Allez-vous-en, allez-vous-en I

Le grand chef se retourna une fois de plus vers ses subordonnés et conclut :

— Je vous le dis, cet homme est fou !

— Allez-vous-en, allez-vous-en, insistait Baignedans-l'huile affolé, en écartant du bras le groupe majestueux qui voulait l'approcher.

Ce fut un lieutenant qui se dévoua. Il fit quelques pas, sur le point de prendre Baigne-dans-l'huile par le bras, mais il recula immédiatement, épouvanté, et revint vers le grand chef auquel il murmura doucement quelques phrases à l'oreille :

— Mon colonel, je ne sais comment vous prier d'excuser cet homme, mais l'émotion, la peur... je ne sais pas ce qui s'est passé... mais en effet vous feriez mieux de ne pas approcher. C'est une odeur épouvantable !

— Allez-vous-en, allez-vous-en, répétait encore mollement Baigne-dans-l'huile, incapable de faire un mouvement, mais dominé par une seule pensée : ne pas laisser les grands chefs approcher un seul instant du foyer d'infection qu'une peur irraisonnée avait brusquement déclanchée dans son être affolé.

Le groupe des officiers commençait à sourire. Il y eut quelques ricanements, immédiatement réprimés par

un regard glacial du grand chef. Celui-ci, dignement, fit demi-tour, parut s'intéresser brusquement à une question de magnétos dont il avait oublié d'informer ses subordonnés, et Baigne-dans-l'huile resta seul, la vie sauve, sur son terrain dévasté, sans comprendre encore le miracle qui avait pu le sauver et lui porter bonheur dans les tristes conjonctures qu'il venait de traverser.

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