‹ Ma voiture de courseChapitre 7 sur 17 · LA VOITURE DE COURSE DE REDOUTE · texte numérisé non relu

LA VOITURE DE COURSE DE REDOUTE

|ORSQUE je commandais une sanitaire sur l'Aisne, pendant la guerre, interrompit le capitaine Sap...

Mais il n'alla pas plus avant. Brusquement réveillé de son pesant sonmieil, Lsunberdom s'était dressé hagard sur son fauteuil d'osier.

— Quelle est la brute sanguinaire, hurla-t-il, qui se permet de nous barber encore avec des histoires de guerre ! Au fou ! lâchez les chiens !

Et se tournant vers moi avec des yeux d'assassin :

— Oui ou zut, tête de pioche, vas-tu nous raconter l'histoire de ta voiture de course ?

Il était difficile de résister plus longtemps à une invitation sportive aussi gracieusement faite et je commençai en ces termes :

— On a bien tort, je le proclame, de dire du mal des voitures de course. J'en possède une depuis plus de vingt ans et j'en suis encore à attendre mon premier accident. Il est vrai que...

Mais n'anticipons pas.

Cette voiture de course, ce fut à un de nos plus grands constructeurs, proche parent de Bayard, que je demandai de me la vendre, au lendemain des rudes épreuves historiques qui bouleversèrent les routes de France et de l'étranger. Je disposais d'une somme qui représentait ce que coûtait alors une grosse limousine de tourisme, mais cette somme était peu de chose à cette époque oîj les voitures de course valaient une fortune, et c'était un véritable r-erviee d'ami que je demandais en somme au constructeur.

Celui-ci, bienveillant et sympathique, me regarda avec curiosité lorsque je lui fis mon offre. En détournant la question, en m'interrogeant insidieusement sur des faits de la politique contemporaine, sur l'état du ciel et des routes, il acquit bientôt cette conviction que je n'étais pas fou, que mon projet était irrévocable et, silencieusement, comme on ordonnerait un convoi funèbre, il fit appeler quelques chefs de service.

Il y eut une longue consultation à mi-voix, des hochements de tête, des mouvements d'épaules dubitatifs ; puis l'opinion générale sembla se fixer ; elle se cristallisa en quelques mots, hésitants et cependant décisifs :

— Dame, il y a bien la voiture de Redouté.

A vrai dire, je ne savais pas bien qui était Redouté ; était-ce l'ingénieur qui s'était spécialement chargé de la construction de cette voiture ? Etait-ce un coureur inconnu de moi qui l'avait abandonnée ? Peu importait, du reste. La voilure de Redouté ! L'expression me parut magique, inoubliable. J'allais avoir la voiture de Redouté ! ^

Le grand constructeur, avec une émotion communicative, me serra une dernière fois la main, un peu comme un empereur romain eût tourné le pouce vers la terre pour dire que l'on m'achevât, et, entraîné par les licteurs, je veux dire par les différents chefs de service compétents, nous descendîmes dans les profondeurs ignorées de l'usine.

La voiture de Redouté ? Personne ne savait plus où

elle était. Nous parcourûmes des salles abandonnées où l'on conservait, sous une couche vénérable de poussière, des modèles préhistoriques, des morceaux de fer rouilles et même une voiture d'enfant, à moins que ce ne fût la première automobile : celle de la nourrice du regretté Cugnot.

A la fin, un ouvrier de la carrosserie, consulté, donna une indication précise : « Le contremaître de la réparation devait certainement savoir où quon avait mis la voiture à Redouté, » Et, de contremaître en contremaître, nous arrivâmes devant un coin obscur où

gisait, sous de vieux plumeaux et des balais hors d'usage, un amas de ferraille tel qu'on en trouve seulement dans certains terrains vagues, où les épingles à cheveux rouillées voisinent avec de vieilles casseroles sans fond ouvertes sur l'infini.

— La v'/à, dit impérativement le plus vieil ouvrier de la maison.

Du coup, le tas de ferraille, pour moi, se transfigura ; évidemment il y avait bien, par-ci, par-là, quelques réparations à faire, un bon coup de nettoyage surtout. Je constatai même avec assurance qu'il convenait peutêtre de réparer les quatres roues, car celles-ci, en fil de fer, présentaient, toutes les quatre, un côté plat un peu comme la lune lorsqu'elle n'est pas encore dans son plein. Peut-être avait-on posé la voiture trop rudement sur le sol ? En tout cas, les quatre roues s'étaient aplaties comme quatre morceaux de flanc et le ventre du carter traînait par terre.

C'était, en somme, une belle voiture, mais qui avait le tort de se coucher sur le sol comme un chien fidèle à l'approche de son bon maître.

— Il y aurait pas mal à faire, hasarda timidement un chef de service.

Et comme je demeurais inébranlable, il ajouta, résigné en se tournant vers le contremaître :

— Voyez là toujours ; demain, vous vérifierez si rallumae:e est encore en état...

A partir de ce jour-là, la vie pour moi fut transformée; j'affectais de conduire, avec un dédain marqué des agents, l'humble 16-chevaux dont j'étais propriétaire ; c'est à peine si je consentais à arrêter la voiture au frein avant de descendre ; le point mort, cela suffisait, ce n'était plus, en somme, qu'une bicyclette, un tricycle tout au plus,une chose innommable et honteuse, si on la comparait à la voiture de course, à MA VOITURE DE COURSE, la voiture de course de Redouté !

Le bruit, du reste, s'était répandu dans l'usine que

quelqu'un faisait remettre en état la voiture de Redouté et je me sentis entouré, tout aussitôt, d'une atmosphère de commisération, de sympathie et aussi, disons-le, d'admiration, qui me remplissait d'une légitime fierté. Tandis que de pauvres touristes de clients se morfondaient à attendre, imploraient le chef de la mise au point ou celui de la carrosserie, je poursuivais à loisir de longues causeries dans les ateliers. Déjà je parlais volontiers d'impressions de vitesse, de records fabuleux,

de virages déconcertants, de trains rapides honteusement grattés en pleine vitesse. Et puis, n'est-ce pas ? Tout le monde le sait, une voiture de course ne se conduit pas comme une voiture ordinaire ; c'est tout autre chose ; il faut être du métier pour comprendre, et nous nous comprenions fort bien, soit avec le concierge de l'usine, qui n'avait jamais bougé de sa loge, soit avec l'électricien qui se contentait de venir à l'usine à bicyclette et n'avait jamais fait un kilomètre en automobile sur une route.

Au bout d'un mois, un changement notable s'opéra dans la voiture de Redouté ; elle était toujours dans son coin, rouillée et déformée ; les vieux balais séjournaient toujours sur la plage arrière, mais une main industrieuse avait posé le télégraphe sur la voiture :

d'impressionnants fils noirs sortaient du capot, s'enroulaient comme du macaroni pour nègres autour du gardecrotte, allaient rendre visite à une vieille bobine du temps passé pour aller puiser leur inspiration dans des accumulateurs desséchés dont les éléments se gondolaient un peu, sans doute en regardant la drôle de bobine que faisait la bobine.

Tout cela, sans doute, n'était que provisoire, mais on sentait l'intervention active d'une intelligence humaine. Evidemment, quelqu'un, à ses moments perdus, s'occupait de reconstituer l'allumage.

Une seule question, cependant, me préoccupait toujours : le mystère des roues aplaties. Cela donnait à la voiture l'aspect d'un traîneau ou, pour envisager les choses sous un jour plus artistique : celui du Char embourbé. J'étais, du reste, très curieux de savoir comment les roues avaient pu s'écraser d'une façon aussi complète, mais je n'osais pas le demander. Depuis un mois que j'étais l'heureux propriétaire de la voiture de Redouté, je ne pouvais plus interroger personne sur ce fameux Redouté que j'étais sensé connaître mieux que n'importe qui.

Un jour, cependant, que j'avais, par le plus grand des hasards, rencontré l'électricien qui travaillait à MA VOITURE et que nous parlions des grandes routes de l'Est où l'on pouvait faire de la vitesse avec de grosses autos de course, l'homme eut un clignement d'yeux entendu et dit simplement :

— A cent dix à l'heure, faut tout de même salement se méfier des dos-d'âne.

Et conmie je semblais l'interroger, il conclut, désignant du menton, tandis qu'il grattait un contact, les roues aplaties :

— Ben dame ! Vous le savez bien. C'est tout de même comme ça que Redouté s'est tué près de Reims en allant aux Ardennes.

Cette révélation m'attrista pendant quelques jours, mais bientôt mon enthousiasme se montra le plus fort. Avoir enfin une véritable voiture de course — non

point une de ces voitures de tourisme qui font du soixante quatre-vingts à l'heure — mais bien une voiture ayant effectivement atteint cent dix sur route, c'était réaliser le rêve de toute ma vie !

Au surplus, je l'ai dit déjà, une chaude atmosphère de sympathie commençait à m'entourer dans l'usine. J'étais devenu le successeur de Redouté, du regretté Redouté qui s'était tué en conduisant cette voiture. J'étais évidemment, aux yeux de tous, la prochaine victime désignée, et l'on fut toujours indulgent, même du temps des Romains, pour les gens qui vous saluent avant d'aller mourir.

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