‹ Ma voiture de courseChapitre 8 sur 17 · COMMENT LE TRI DU CAPTAIN SAP DEVINT ENRAGE · texte numérisé non relu

COMMENT LE TRI DU CAPTAIN SAP DEVINT ENRAGE

ETTE situation, en somme agréable, de héros au repos, se prolongea durant de longs mois. Je parlais à tous mes amis de ma voiture de course, j'en décrivais les beautés et les dangers, les difficultés de montage et d'équipement. Quant à Redouté, avec une faculté d'imagination qui me faisait honneur, il était devenu le compagnon familier de ma vie, mon maître en course, enlevé trop tôt à notre affection par un de ces accidents imbéciles auxquels nous sommes, hélas, tous exposés. Mais bast ! il faut bien toujours mourir d'une façon quelconque et mourir en course, en plein triomphe, dans la griserie de la vitesse, en force et en beauté, cela ne valait-il pas mieux que de périr misérablement d'une maladie de foie ?

A vrai dire cette période de ma vie d'automobiliste

fut pour moi la plus glorieuse et, tout en même temps, la plus exempte de dangers.

Je puis bien vous le confier, j'avais jadis connu d'autres tracas avec un instrument infiniment plus modeste que ma voiture de course ; l'humble tricycle à pétrole du captain Sap dont je voudrais — profitant du nouveau sommeil où je vois Lamberdom plongé — vous conter l'histoire.

Le Captain Sap ici présent ne fut pas toujours en effet le brillant lieutenant dont chacun put admirer pendant la guerre le sang froid essentiellement frigorifique dans la direction des R.V.F. ; il fut jadis un des premiers martyrs de la locomotion nouvelle, et ses souffrances méritent, sans nul doute, d'êtres inscrites au livre des saints de l'industrie automobile.

Le captain Sap s'était rendu acquéreur de l'un des premiers tricycles à essence alors en circulation. Ce tricycle, d'une force modeste, dont le moteur sortait des usines de MM. de Dion et Bouton et qui était monté par la firme Marot et Gardon, portait finalement, en décalcomanie, la resplendissante marque Médinger. C'était, on le voit, un instrument que nos techniciens les plus habiles eussent classé sans hésiter dans le genre mâtiné cochon d'Inde.

Ce tricycle marchait admirablement lorsque l'on ouvrait le robinet d'essence ou que l'on mettait le contact. Il se refusait, au contraire, à rendre tout service

lorsqu'on oubliait l'un de ces futiles détails mécaniques.

Les premières expériences entreprises par 'le captain Sap furent à ce point de vue très concluantes. C'est ainsi que l'on put voir un jour le captain debout sur ses pédales, ne parvenant point à faire avancer son tricycle dans la descente du Pecq. Il fallut démonter le tricycle, enlever les pignons et recourir à l'assistance d'une école communale tout entière pour le transporter jusqu'à la gare du Pecq. Là il fallut encore le vider, le hisser dans un fourgon, le redescendre à Paris, le transporter jusqu'à l'usine, où un ouvrier mieux avisé se décida enfin à ouvrir le robinet d'essence et permit ainsi au monstre de repartir par ses propres moyens.

Lorsque le captain Sap eut fini son apprentissage, nous décidâmes d'entreprendre, lui sur son monstrueux engin et moi à bicyclette, une route qui nous était familière : celle de Paris à Veulettes.

Tout alla bien au début. Parfois, il est vrai, nous prenions des chemins inattendus. Habitué à la bicyclette, le captain Sap se contentait, en effet, d'incliner légèrement le corps du côté où il se proposait d'aller et ce geste, purement gracieux n'entraînait aucun changement dans la direction du tri. Nous connûmes ainsi des coins charmants des environs de Paris, des coins dont nous n'eussions jamais sans cela soupçonné l'existence. C'est ainsi qu'en descendant du Mont-Valérien sur Rueil, le captain Sap ayant incliné le corps à gau-

Rogr.ç

che, le tricycle continua tout droit et, par un chemin de terre parvint ainsi au-dessus de Rueil en un point où la vue est particulièrement agréable.

Depuis il a fallu d'innombrables délégués du T.C.F. et de multiples poteaux pour indiquer ce point de vue aux touristes. Le tricycle, lui, nous l'avait fait découvrir du premier coup.

Nous passâmes de même par Croissy, et nous arrivâmes au Pecq. Là, pour éviter la montée nous partîmes par la berge et je ne sais véritablement pas comment nous nous retrouvâmes enfin à la grille d'Hennemont.

Tout allait bien, je le répète, lorsqu'au moment d'arriver à Mantes, un peu avant Chantereine, je m'avisai de regarder oii en était la tige de cuivre du flotteur ; elle avait disparu, signalant ainsi une inquiétante pénurie d'essence.

Je conseillai alors au captain Sap d'augmenter l'allure pour arriver à Mantes avant que le réservoir ne fût complètement vide. Ce raisonnement à la Jules Verne manquait, je le sais bien, de rigueur scientifique il n'en parut pas moins des plus logiques au captain qui partit à belle allure.

Malheureusement, dans les derniers tournants qui précèdent le pont du chemin de fer, je ne sais s'il voulut à ce moment incliner gracieusement le corps à droite, mais ce que je sais bien, c'est que le tricycle, lui, poursuivit sa marche directe, sur deux roues seulement, et s'élança à l'assaut du talus de terre qui bordait la route. Je n'eus que le temps de me dégager, puis de revenir au point critique.

Sous forme de débris de toute nature, le captain Sap, accompagné de son tricycle, redescendait à ce moment le talus et il me fallut péniblement inventorier tout ce qui se trouvait dans le fossé. En gros, je fis deux tas, l'un du tricycle et de ses annexes, l'autre de mon ami Sap et de ses objets personnels. Lorsque ces deux tas furent faits, je me livrai à une rapide reconstitution des deux individualités en entourant la figure et les doigts du captain avec des chiffons à graisse, en redres-

sant les roues à coups de pied et en improvisant de nouvelles manettes avec des branches de noisetier.

Le captain une fois remis en machine, je me trouvai en présence d'un fort joli dessin de Callot représentant un guerrier couvert de blessures, à cheval sur un instrument de chirurgie dont on ne distinguait plus guère la forme.

Le tout habilement excité grâce à quelques Iitr2s d'essence que j'allai chercher à Mantes, se mit en marche : nous étions sauvés.

A Rosny, toutefois, le moteur commença à donner quelques signes de faiblesse. Evidemment l'hôpital ambulant devait avoir quelques lésions internes et menaçait de gripper. Je déposai mon ami Sap sur le coin du trottoir comme une momie couverte de bandelettes, et j'enjoignis à un garçon épicier des plus corrects qui se trouvait là de remplir le petit graisseur situé à l'arrière du tricycle. Puis des cigarettes furent allumées.

Cinq minutes après le garçon revint vers nous :

— Voilà monsieur, me dit-il, cinq litres que je mets dans ce graisseur, et il n'est pas encore plein. Faut-il continuer ?

Je jugeai la chose inutile ; évidemment, lorsqu'on laisse le robinet d'un graisseur ouvert, il y a place pour l'huile tant que le carter n'est pas entièrement plein, mais il peut en résulter un excès de graissage qui compromettra la marche du moteur tant que les explosions ne pourront pas se produire dans l'huile.

La loque humaine reprit donc place sur son chevalet de torture et, chose extraordinaire, le tout repartit une fois encore.

A Rolleboise, la côte eût été sans doute un peu dure, mais toute l'école se trouva là pour pousser l'infortuné tricycle jusqu'en haut. Au surplus, les sorties d'écoles se produisaient toujours au moment où l'on avait besoin d'enfants pour pousser le captain Sap, et cette perpétuelle coïncidence est même tellement curieuse que je me demande maintenant, en y réfléchissant, si ces sorties n'étaient pas provoquées tout justement, non point par l'heure, mais par l'apparition du capitaine et le bruit de son curieux véhicule.

Malheureusement, à la descente de Bonnières, je commençai à constater que les usines de noir animal qui se trouvent là répandaient une mauvaise odeur, bientôt même je me trouvai complètement entouré d'un nuage épais de fumée qui me prit à la gorge et m'empêcha de discerner où j'étais. En me dégageant toutefois un peu vers la gauche je m'aperçus que cette fumée sortait, non point des usines, mais du tricycle. Quant au captain Sap, il disparaissait, tel le dieu du pétrole, dans des colonnes de fumée noire et mes inquiétudes allèrent croissant en songeant que le réservoir d'essence se trouvait placé au milieu du foyer d'incendie.

Arrêter le captain, il n'y fallait pas songer ; jamais le tricycle ne serait reparti. Ne point l'arrêter, tout

sautait. Le captain Sap, revenant à la vie et sentant que tout allait bien, chantait à tue-tête, malgré ses bandelettes noires, et sa gaieté faisait peine à voir. Cent mètres plus loin, mon chapeau de paille attaché derrière le tri, et sur lequel je comptais particulièrement, prit feu. Héroïquement j'attendis encore. Le paquetage commença à fumer. Evidemment l'explosion du réservoir n'était plus qu'une question de secondes. Je pris alors l'héroïque parti d'avertir le captain. Le tri s'arrêta et notre excursion s'envola du coup avec les derniers nuages de fumée qui montaient vers le ciel bleu.

Lorsque l'incendie du tricycle fut définitivement consommé, j'abandonnai, les larmes aux yeux, le capitaine Sap qui resta immobile et digne sur la route de Bon-^ nières dans l'attitude d'un pompier montant la garde sur les ruines d'un maison brûlée.

Placidement, sur ma bicyclette, je donnai un dernier regard à ce projet de monument aux Victimes du devoir, et je partis dans la direction de Rouen.

A cette époque lointaine il ne me fût pas venu un seul instant à l'idée de prendre le train en compagnie du captain, puisque ma machine à moi n'était pas cassée. Tant qu'il restait encore un moyen d'utiliser la route on devait l'employer sous peine de déchéance dans l'intérêt supérieur du tourisme et du sport, et le chemin de fer semblait quelque ambulance très spéciale destinée, comme les voitures régimentaires, aux seuls blessés en cours de route.

J'avais fixé au captain un rendez-vous très simple : il s'agissait de se trouver toutes les heures devant le Grand Théâtre de Rouen.

A sept heures je fus à ce rendez- vous ; j'y retournai à huit, à neuf ; le captain n'était pas encore là. Un seul train pouvait encore arriver de Bonnières, mais à la gare de la rive gauche, et dans une heure seulement. Je m'y rendis à tout hasard. Il y avait là une foule compacte de gens atterrés qui sollicitaient des employés quelques renseignements. Le train précédent avait deux heures de retard et l'on craignait un accident. Il fit cependant bientôt son entrée en gare et — ai-je besoin de vous le dire ? — le captain Sap m' apparut spectral dans la foule des voyageurs, la figure recouverte des bandelettes que j'y avais placées le matin même, les mains sanguinolentes, traînant derrière lui vers la bienheureuse consigne des tubes noircis qui éveillaient, pour les initiés seulement, une vague idée de tricycle. Il parait qu'une des bielles de la locomotive était tombée sur la voie et qu'il avait fallu qu'un second train poussât le premier jusqu'à Rouen.

Le captain Sap ne protestait plus contre la fatalité qui l'avait poursuivi toute la journée.

Abandonné par moi sur la route de Bonnière, il avait traîné son tri jusqu'à la gare, à deux kilomètres de là, pour y apprendre qu'aucun train ne s'y arrêtait.

Fort heureusement, il avait alors découvert un obligeant conducteur de voiture à cochons, conseiller mu-

nicipal de Vernon, qui lui avait offert de le remorquer jusque dans cette ville. Seulement, comme tout bon conseiller municipal a de nombreuses visites à faire lorsqu'il est dans sa commune, le captain, attaché

derrière les futurs jambons, avait dû faire le tour de la ville, s'arrêter de porte en porte pour prendre ici un verre ed'vin, là un apéritif, jusqu'au moment où la tournée s*était enfin terminée à la gare.

Nous allions, l'ai-je dit ? au bord de la mer, à Veulettes. Naturellement, le captain était arrivé à Rouen par la rive gauche. Pour regagner la rive droite il fallut, le lendemain matin, transporter le tricycle par camion, sous une pluie fine, au travers de la ville. Ce

fut du reste très beau. Le caplain disparaissait dans ce sac à raisin en toile qui iui servait de veste assis à côté du cocher. Le tri était amarré par des cordes énormes sur le camion, tandis que je suivais mélancoliquement à bicyclette.

Ce fut à Cany seulement que nous trouvâmes des

gens capables de comprendre notre détresse. Il y aVait là quelques électriciens perdus dans une usine d'éclairage en construction et qui se mirent en tête de remettre le tri sur ses roues. Ils construisirent même une bougie d'allumage en chatterton et en tringles à rideaux, qui eût, je crois, fort bien fonctionné si, le jour où on la termina, un colis postal contenant tout justement des bougies de rechange de la maison de Dion ne fût arrivé à notre intention.

Tristement le retour s'effectua. Le captain, mal guéri de ses blessures, disparaissait toujours davantage sous des couches superposées de sparadrap et de pansements antiseptiques.

Quant au tricycle, nous constatâmes avec stupeur qu'il commençait à donner des signes manifestes de folie. Ignorant les bienfaits de l'eau, tel im chien enragé mordant la poussière, les tubes hérissés, il fuyait de biais par instants à des vitesses folles, puis s'arrêtait net en arrachant le gravier, puis repartait par bonds, et l'effarante fatigue de son infortuné conducteur faisait peine à voir. Dans les auberges, lorsque nous arrivions, le captain tombait comme une masse sur la première chaise venue et ne donnait plus aucun signe de vie. Moi, n'ayant qu'une simple bicyclette, je n'étais naturellement point fatigué et je pouvais en toute liberté donner des ordres pour le déjeuner ou pour le dîner.

Les patronnes d'hôtel, compatissantes, qui ne nous avaient pas vus arriver, me prenaient alors à part, m'expliquaient avec ménagement toute la cruauté qu'il y avait pour moi, possesseur supposé du tricycle, à me faire suivre par un infortuné cycliste qui mourrait à la peine, et, lorsque nous repartions, les amis du meunier, de son fils et de l'âne, en voyant le captain enfin juché sur le bienheureux tricycle, se félicitaient de l'utile conseil qu'ils m'avaient donné.

A Louviers ce supplice eut une fin. Nous avions mis

MA VOITURE DE COURSE j ! 7

précédemment cinquante minutes pour faire 30 kilomètres, nous ne mîmes pas moins de cinq heures pour parcourir les soixante-quinze mètres que mesure la place de Louviers. Au soixante-quinzième mètre, le guidon du tri resta entre les mains du captain et nous pûmes, sans fausse honte, réquisitionner une nouvelle école communale pour pousser l'engin jusqu'à la gare.

En y réfléchissant, je ne crois pas téméraire d'affirmer à ce propos que les débuts de l'automobile eussent été impossibles sans la bienfaisante loi sur l'instruction gratuite et obligatoire. Si le législateur n'avait pas su grouper dans des écoles des centaines d'enfants capables de pousser des tricycles et des voitures, les hardis pionniers de la locomotion nouvelle n'eussent jamais eu la force de parcourir nos routes de France sur les premiers engins qui furent mis à leur disposition.

Le tri du captain Sap finit misérablement. Son caractère, dès son retour à Paris, devint encore plus fantasque : systématiquement, ce maniaque refusait de marcher lorsque l'on était dessus et partait au contraire le mieux du monde lorsqu'on l'abandonnait.

Il partait même à tout propos : il partait dans des remises d'hôtels, dans des garages. Au beau milieu d'un déjeuner, les hôtes affolés entendaient quelque chose de lourd qui s'abattait sur la porte de la remise. C'était lui.

Seul il partit amsi, dans un manège de bicyclettes

situé rue de Berri et dans lequel on essayait de l'enfermer. Ce garage communiquait avec la rue par un large perron. Il advint une fois que le tri ivre de liberté, s'élança vers la porte pour s'échapper. Des employés courageux et dévoués se précipitèrent, furent traînés pendant au moins cent mètres jusque sur les marches Il y en eut peut-être de décorés pour cet acte de courage.

Quant au captain Sap, à bout d'héroïsme, il vendit obscurément son cheval de bataille, et, comme il pensait que la seule vue du monstre ne tenterait point l'ache-

teur, il le vendit muni d'une large voiturette qu'il possédait. Cette remorque à deux places, confortable au plus haut point, eût suffi pour arrêter un tricycle mar-

chant bien. Par contre, elle ne pouvait qu'ajouter au confort d'un tricycle destiné à ne jamais changer de place et à jouer le rôle sur ses vieux jours, de rockingchair dans un jardin.

D'autres vous vanteront avec plus de détails les plaisirs de la mer. J'avoue qu'avec le captain Sap je ne la vis même pas à Veulettes.

EMOTIONS PREHISTORIQUES

L faut avoir vécu aux temps préhistoriques de la locomotion moderne pour comprendre ces émotions de précurseurs que les nouvelles générations ne connaîtront jamais Tenez, par exemple, qui pourrait admettre aujourd'hui que mes premiers pneus provoquèrent dans mon esprit un véritable drame de terreur. Car, je vous l'affirme, ce soir-là, très jeune lycéen je n'en menais pas large en m'asseyant à la table familiale. En grand secret je m'étais livré, dans la journée, à des tractations compliquées dont le résultat avait été de me débarrasser de ma vieille bicyclette à caoutchoucs creux et d'acheter enfin la bicyclette à pneumatiques de mes rêves. Je savais combien cette initiative serait mal accueillie par ma famille et j'avais dissimulé de mon mieux le magnifique engin dans les caves de la maison

J'avais eu à peine le temps de considérer les pneus Dunlop collés dont la machine était munie et un sot orgueil m'avait empêché de demander au vendeur des explications nécessaires. Je savais seulement que ces pneumatiques étaient gonflés avec de Vair, que cet air devait être forcément comprimé sous une pression considérable et que la moindre crevaison devait entraîner sans aucun doute une explosion formidable. Prudemment, j'avais ramené la bicyclette à la main pour ne pas provoquer d'accident dans la rue et je n'étais pas sans inquiétudes sur les événements qui pourraient se dérouler dans la solitude de la cave.

Si la bicyclette était vue de travers à cette époque préhistorique par les familles respectables, le pneumatique, lui, était considéré comme une dangereuse folie. Mon père avait rencontré l'année précédente, à Cherbourg, un vieux monsieur qui, prudenmient, se servait de cette invention toute nouvelle. Le vieux monsieur n'avait pas caché tous les dangers qu'elle présentait. Il résultait, paraît-il, de la présence du pneumatique sur une bicyclette une accélération de vitesse telle qu'il devenait fort difficile au cycliste de respirer. En tout cas, la pneumonie était perpétuellement à craindre, à moins que ce ne fût la pleurésie infectieuse ou quelque autre engorgement funeste du mou. Quant aux crevaisons, elles étaient fatales. Si, par malheur, la roue rencontrait un caillou, tout volait en éclats. Chacun savait en effet que l'on n'obtenait la résistance nécessaire

qu'en pompant durant des heures pour accumuler à l'intérieur du pneumatique une pression capable de soutenir le cycliste au-dessus du sol.

Cette explosion ne pouvait-elle pas se produire spontanément et pouvait-on abandonner une bicyclette aussi dangereuse sans la surveiller à tout instant ? J'étais fort inquiet.

Heureusement, il y avait des amis à dîner ce soir-là et mon trouble passa inaperçu.

Ce fut seulement au moment du dessert qu'un événement épouvantable se produisit dont j'ai conser\^é la mémoire. Brusquement, dans le silence relatif de la nuit — car nous habitions rue d'Amsterdam — on enten dit une explosion sourde, profonde, qui sembla remuer les entrailles même de la terre, ébranla les vitres et se répercuta en grondant dans l'atmosphère.

J'étais devenu pâle comme un mort. Un cousin optimiste avança cette opinion simpliste « que le monsieur qui venait de fermer la porte cochère était allé un peu fort )). Un vieil amiral de nos parents émit quelques idées concernant le grondement bien improbable du canon.

Moi je savais à quoi m'en tenir et mon trouble devint effrayant. Que s'était-il passé dans les caves ? Qui sait si une infortunée concierge ne gisait pas sous un amas de pierres, dans un escalier tortueux ? Je faillis me trouver mal. Une de mes tantes, au courant des embûches de la vie, insinua même cette proposition

parfaitement ridicule « que j'avais dû manger trop de glace et que cela troublait sans doute ma digestion ».

Je balbutiai de vagues paroles, j'essayai de détourner l'attention tant bien que mal, mais je restai tremblant sur ma chaise. Il me semblait à tout instant entendre une sourde rumeur qui montait par tous les escaliers à la recherche de l'assassin et vous devinez ma défaillance définitive lorsque ces rumeurs se produisirent en effet.

Cela vint, comme toutes les rumeurs, par la cuisine. Il y eut des pourparlers, des gens se racontaient sans doute d'horribles détails. Enfin, la femme de chambre parut, anxieuse, égarée, et je sentis que ma dernière heure était venue. Toutes les règles du protocole furent oubliées. On l'interrogea et ce fut en balbutiant d'émotion qu'elle dévoila l'horrible réalité : une fabrique de capsules venait de sauter dans la direction de Clichy !

J'aime mieux ne point vous dire l'opinion désastreuse que l'en eut immédiatement du petit garçon qui éclata de rire brusquement, d'un rire ner/eux et ne dissimula pas sa joie. Les qualificatifs les moins flatteurs stigmatisèrent comme il convenait ce manque de cœur, cette indifférence en présence d'une catastrophe publique capable d'émouvoir de simples animaux.

Mais tout fut égal au petit garçon sans cœur...

Jamais je n'avais eu si peur de ma vie !

Heureux âges du début où un pneumatique vous paraissait encore plus grand que Paris !

Ce même genre d'émotion, mais plus atténué, je le ressentis lorsque je conduisis pour la première fois une voiture automobile, cela paraît fort simple : les autos marchent toutes seules, on ne voit que cela partout, on apprend en trois leçons.

Depuis deux jours, il m'en souvient, un ami et moi nous étions terrorisés par l'idée de l'apprentissage nécessaire qu'il nous faudrait faire pour conduire le monstre que nous venions d'acheter, il s'agissait d'une 7 chevaux monocylindrique dont la complexité nous déroutait à juste titre.

Les vendeurs, des gens tràs au courant, nous avaient fait faire un essai concluant sur im parcours, somme toute suffisant. La voiture marchait admirablement bien, cela se sentait rien qu'à la voir à l'arrêt ; les ailes trépidaient évoquant déjà des idées d'envolée dans l'espace, une belle colonne de vapeur montait du radiateur témoignant, comme dans les locomotives, toute la force que devait avoir le moteur. De temps à autre de bruyantes explosions révélaient qu'une force mystérieuse ne demandait qu'à agir, et, au départ, lorsque d'un seul bond la voiture s'élança en avant tordant son châssis sous l'effort magnifique du moteur, nous comprîmes quel monstre nous allions avoir à dompter.

Conduits par nos vendeurs, nous descendîmes l'avenue de la Grande Armée à une vitesse vertigineuse pour virer dans la pente effrayante de la rue Poisson où un premier essai des freins nous rejeta terrorisés con-

tre les baquets avant ; puis un second élan nous démontra que la voiture pouvait faire de la montagne et aborder en première vitesse les rampes les plus abruptes. Nous venions de gravir la rue Brunel. Du reste on nous expliqua qu'en retournant la voiture, on pouvait gravir des pentes encore plus fortes en marche arrière.

Nos conducteurs avisés traversèrent alors l'avenue de la Grande Armée et conduisirent la voiture au garage.

C'était de là qu'il fallait la sortir. Aucun de nous n'osait en prendre la responsabilité, et puis il eût fallu

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mettre le moteur en marche et cela demeurait un point fort mystérieux. Il y avait bien les traités techniques écrits sur la matière, mais, véritablement, ils demeuraient un peu compliqués pour des débutants.

Où se trouvaient les quatre temps du cylindre décrits par un savant diagramme dans le livre ? Pouvait-on toucher aux fils électriques (une dernière nouveauté de Tannée) sans être foudroyé ? Comment manier l'essence dans ce moteur infernal sans risquer un incendie et, enfin, comment éviter les explosions, très fréquentes, à en juger par les chiffres donnés.

Tout cela, nous l'ignorions. Quant à la manœuvre des leviers, c'était une autre affaire. Evidemment, celuilà avec ses dix-huit petits crans devait donner des vitesses différentes, mais lesquelles ? Cet autre, avec de gros crans d'arrêt plus solides, devait assurer le freinage, mais que penser des pédales ? du graisseur ?

Il nous fallait à tout prix un professeur, un professeur discret, qui consentît à sortir la voiture du garage. Nous le trouvâmes bientôt et, avec une légitime émotion, nous partîmes avec lui aux environs de Paris.

Ce fut seulement après Maisons-Laffitte qu'il consentit à me confier le volant ; nous étions dans la forêt de Saint-Germain et la route était à peu près déserte.

Tout alla bien pendant cent mètres, mais, à ce moment, un cycliste venant à ma rencontre, je compris que l'heure des actes héroïques était venue et qu'il fallait diriger un peu la voiture vers la droite.

Je tournai le volant, mais sans aucun effet (je n'ai su que bien plus tard qu'un volant de voiture pouvait fort bien arriver à prendre un demi-tour de jeu sans inconvénient) .

Sentant que mon initiative n'avait aucun succès, je ne sais quelle idée bizarre me traversa le cerveau. En moins d'une seconde, je jugeai que, dans les voitures automobiles, la direction devait être inversée et qu'il fallait tourner à gauche pour aller à droite. La voiture cette fois obéit parfaitement et, d'une brusque embardée, se dirigea vers le cycliste, heureusement encore fort éloigné.

Avec une promptitude d'esprit véritablement digne d'un sportsman, je jugeai, en une autre seconde, que la direction des voitures ne devait pas être inversée, comme je l'avais cru tout d'abord, et je redonnai un violent coup à droite. Cela eut pour effet, cette fois, non point de me diriger sur le cycliste, mais bien sur un magnifique tas de cailloux qui se trouvait là. Avec une présence d'esprit non moins admirable je jugeai qu'il était temps d'en redescendre, ce que je fis sans plus tarder.

Chose curieuse, le cycliste n'était encore qu'à une cinquantaine de mètres de nous, car évidemment, je m'y étais pris d'avance. Eh bien ! vous me croirez si vous le voulez, mais tous mes efforts désintéressés n'eurent point le résultat que j'en attendais. Le cycliste, terrifié par la vue de cette voiture qui bondissait comme

une crevette, de droite et de gauche sur la route, se [

dressa de terreur sur ses pédales et s'effondra par {

terre, les pieds dans les rayons de sa bicyclette. |

C'est, si mes souvenirs sont exacts, le seul cycliste i

que j'aie jamais renversé en automobile. Il est assez ;

flatteur pour moi de penser que ce fut à distance, par i

le seul prestige que j'exerçais sur sa faible imagination. ^

Cela ne vous intéresserait pas de savoir que mon •

premier virage s'accomplit au bout du pont de Con- \

flans et que je regrettai ce jour là l'absence de plaques i

tournantes sur les routes. Je veux simplement flétrir l

comme il convient la conduite de mon ami qui, en ca- ' chette, le lendemain, alla tout seul dans le bois de

Boulogne mettre la troisième vitesse que personne i

n'avait osé prendre dans cette journée mémorable. Il | s'étonna seulement de voir la voiture, au démarrage,

non point s'envoler à la vitesse d'un train rapide, comme i

il le pensait, mais caler pour des raisons qui furent j

pour lui, longtemps encore inexplicables. 1

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