L'Esprit dans l'histoire, 2^ éd., 1860, p. 41-4J
Ixi) Fkéface.
est revenue comme d'elle-même à son point de départ, je veux dire au roman. C'est sous cette forme ou'on ia retrouve dans ks Animaux liistorii^ufs m et dans le Choix de Légendes populaires i^, deux ouvrages qui datent l'un et l'autre de 1861.
« Et moi je vous dis que cette nouvelle faveur « dont vient d'ôtre encore l'objet ce damné d'Au- <« bry de Montdidier m'était due! Jusques à «< quand rencontrerai-je cet homme sur mon <« chemin ? •» Tel est le début du récit aue renferment les Animaux fiisîoriijuts , et où la haine de Macaire pour Aubri s'explique par l'envie, comme dans la plupart des relations antérieures. Une gravure accompagne le texte ; elle représente Macaire assailh par le chien.
Dans le Choix de Légendes populaires , l'histoire est beaucoup moins simple : ce n'est plus l'envie qui anime Macaire contre Aubri, c'est une rivalité d'amour. L'auteur a suivi le sentiment de ce magistrat qui, à l'annonce d'un crime, ne manquait jamais de demander: « Ouest la femme? » Ne la trouvant point ici, il l'a inventée. C'est une certaine Jeanne de Montessan, promise à Macaire , mais aimée d'Aubri et le payant de retour, comme ondisaitnaguèrc. D'au très inventions non moins heureuses contribuent à étoffer le récit. C'était le droit de l'auteur d'en user de la sorte avec cette vieille histoire qu'il vr.ut.it rrijcunir et habiller à la mode du jour;
I. Par OrtJtxe Fournier. 1 ^ol. ia-8". Parii, Carnirr frères, p 1 14- 1 19.
a. Trois vol. in-4«. Paris, 1861, t. III, p. i9)-2a4.
Préface. Ixiij
mais ne Faurait-il pu sans prendre à partie Charles V et M. Flourens, l'un pour avoir eu recours (c au jugement de Dieu dans presque tous les cas un peu graves, » l'autre pour avoir dénié la réflexion aux bêtes ? N'aurait-il pu s'abstenir aussi de donner à croire aux bonnes gens que l'affaire était (( mentionnée aux registres du parlement , où se trouve également un extrait du procèsverbal constatant les diverses péripéties et le résultat du combat ? » — Eh ! non vraiment , il ne l'aurait pu sans réduire d'autant le nombre de lignes de sa petite drôlerie. C'est encore le cas de répéter avec le moine de Trois-Fontaines : Lucri graîia ita composita.
Ici se termine l'histoire de notre poëme en France.
Reprenons cette histoire à l'étranger, où la chanson de Macaire ne fut pas accueillie avec moins de faveur.
Qu'elle ait d'abord pénétré en Italie et de trèsbonne heure , c'est un point hors de doute. Le manuscrit de Venise où je l'ai retrouvée date du XIV^ siècle, et de la première moitié de ce siècle plutôt que de la seconde. En outre, comme la version estropiée par le compilateur italien différait manifestement, pour le fond comme pour la forme, de celle qu'avait sous les yeux, vers 1 240 , le moine de Trois-Fontaines, comme cette version était à la fois plus simple et en vers d'un mètre plus ancien , il y a toute apparence que la chanson de Macaire ou de la Reine Sihile fut connue en Italie dans sa nouveauté.
Ixiv Phépace.
On ne la trouve que plus tard en Espagne, où elle est traduite en prose ('V Celte traduction espagnole, aussi rare aujourd'hui que la traduction anglaise de Huon de Bordeaux par lord Bemers, a été heureusement l'objet d'une notice publiée à Vienne, en 18^5, par M. Ferdinancf Wolf ^a). On en sait donc tout ce qu'il est nécessaire d'en savoir, et aussi sûrement que si elle était à la disposition de chacun. Far l'analyse complète du récit que M. Wolf a pris le soin de nous donner, on reconnaît aisément aujourd'hui ce que le savant allemand devinait alors, à savoir que le traducteur espagnol de la Heine Sibile avait sous les yeux une version trèsdéveloppée, peut-être une rédaction en prose de
I. Sous ce titre : Hystoria de la reyna Sebilla. L'ouvrage a eu deux éditions au moins. On lit à la fin de la première Fut tmprtmido tl présente libro de la reyna Sebilla nueuamente corregido y emendado en la muy noble et muy leal ciudad de Seuilla por Juan Crombeiger. A. XXIX del mes de Enero aho de mil y quinientosy treyntaydos (15J2'. In-4" gothique.
M. Fr. Michel (Actes de l'Académie des sciences, belleslettres et arts de Bordeaux, IV'' année, 1842), dans la note ] de son mrr •"• «- ' '^ - """hrité du roman des Quatre Fils Aymon, a X de cette traduction : Como
el cuerpo tir Ai^im'i (..r iirtudo à l'aris honrradamente : y de como el perro de Auberin en campo yencio a Macayre : por dûnd( ■' ': ''>cion.
Une au;; -ia de la reyna Sebilla fut pu
bliée î nur^, •• t. i i , î iiic est signalée dans les Obras de P t.tandro k'frnandei de Moratin, dadas a lui por la Real / Htitoria. Madrid ^ \%]0-i%)i. \n'>^ , t. l.,
o :trn ttpdijni ]rr partie, p. 96.
i. [/Ut ûif •: der Franzosen fur die
HeriDsgabe li.: - .^cdichte. Wicn, 18)).
l»-8, p. Ii4-M9-
Préface. IxV
ce poëme. J'ajoute qu'il me parait en avoir usé très-librement avec son texte , et avoir enrichi l'histoire de circonstances qu'il n'a pas dû trouver dans l'original français , de personnages qui n'y figuraient probablement point , tels que Ganelon (").
Popularisée en Espagne par cette traduction, l'histoire de la reine Sibile n'y est pas tombée dans l'oubli, puisqu'elle a fourni le sujet de deux ouvrages dramatiques dont l'un a été imprimé à Barcelone en 17^7, et l'autre à Madrid en 1846. Le premier, intitulé : Los Carboneros de Francia y Reina Sevllla, comedia famosa, est attribué à Francisco de Rojas (2) ; le second porte pour titre : La Reina Sibilay drama comïco original en très acîos y en verso, por D. Ramon de Valladares y Saavedra. M. Wolf, à qui j'emprunte ces indications, ne connaît de ce dernier ouvrage que le titre; il ne sait, par conséquent, si l'auteur s'est inspiré de la comédie du siècle précédent, ou s'il a repris la légende pour son compte et en a tiré un autre parti. Quant à la comedia famosa y dont il a eu un exemplaire sous les yeux, voici ce qu'en dit le savant allemand :
1. V. p. 12e du mémoire de M. Wolf. J'ai déjà eu l'occasion de faire la même observation à propos des traductions néerlandaises de Huon de Bordeaux, que M. Wolf nous a fait connaître, (Voyez la préface de Huon de Bordeaux.)
2. Schack, Histoire de la Littérature dramatique en Espagne {Geschichte der dramat. Lit. and Kunst in Spanien. Berlin, 1846, in-8.) , t. III, p. 296, en cite une autre édition où on l'attribue également à Francisco de Rojas ; mais il ajoute qu'elle est incontestablement plus ancienne et probablement de Mira de Mescua. (Note de M. Wolf.)
Macaire, t
Ixvj Préface.
« Les principaux personnages de cette pièce sont : Carlo ma^no, — Condc de Maganza {hïjo de GdLilon), — Almirantc ite Francia. — Rcyna Scvilby — Rkardo y emperador {del oriente^, — BUncdftor, — Teodoro, — Lauro, — Bariqncl, Zumaque, GHa, — LuiSy infante.
« Le comte de Mayence, fils de Ganelon. remplace Macaire ; Ricardo ou Richier est le père de la reine Sibile; Blanchefleur, sœur de ValmiranU et rivale de la reine, est en dernier lieu fiancée à son fils Louis; Teodoro est un serviteur de la reine auquel le comte de Mayence fait jouer le rôle du nain; Lauro, charbonnier, père adoptif de Louis, est substitué à Varocher, qui fleure néanmoins dans la comédie sous le nom de Bariquel , mais comme personnage accessoire avec deux autres charbonniers : Zumaque et Gila.
<« L'auteur de cet ouvrage a conservé de la légende quelques traits qui la rappellent ; mais il en a complètement effacé la simplicité et la naïveté, d'abord en la compliquant d'additions malheureuses, et ensuite en y introduisant des grotesques ^les charbonniers , qui font de sa comédie une pièce moitié intrigue , moitié farce, dans laquelle le langage ampoulé de la cour fait contraste avec le parler populaire des personnages rustiques (']>.'>
C'est encore à M, Wolf que nous devons de connaitre une traduction néeriandaise de notre
i. Vô)ci! ic mémoire de M Wolf, nie u-aprés, tinp,'' I pan, p. ij, 16.
Préface. Ixvij
poëme ('), imprimée à Anvers par Wilhelm Worsterman dans la première moitié du XVI^ siècle, de 1500 à 1544. M. Wolf l'a soigneusement comparée, chapitre par chapitre, à la traduction espagnole, et n'a relevé entre ces deux versions que des différences assez légères pour lui donner à croire qu'elles ont été faites l'une et l'autre sur un même texte français.
Depuis la publication du premier mémoire de M. Wolf, d'autres savants ont repris l'étude du même sujet : en Allemagne, M. Von der Hagen (2) et M. Massmann (5); en Danemark, M. Svend Grundtvig (4). M. Massmann, dans sa Kaiserchronik^ a donné le sommaire d'un vieux poëme allemand du XIV^ siècle , qui , sous ce titre : La Malheureuse Reine de France, n'est autre chose qu'une imitation de notre chanson de geste. Qu'on en juge :
(( La reine repousse avec indignation le maréchal de son époux, qui a osé lui parler d'amour. Pour se venger de cet affront, un jour que le roi est allé de grand matin à la chasse, le traître, profitant du sommeil de celle qu'il veut perdre, pénètre jusqu'à son lit et y place à côté d'elle un nain qui dormait dans la grande salle
1. Uber die beiden wiederaufgefundenen Niederlandishen Volksbùcher von der Koniginn Sibille und von Huon von Bordeaux {Mémoires de l'Académie impériale de Viennent. VIII. — Tirage à part, Vienne, 1857, P- 3-i6.)
2. Gesammtabenteur, Stuttgart, iSjo, in-8, t. I , p. civcxii; — et : Die Schwansage, Berlin, 1848, in-4, p. 5}.
3. Die Kaiserchronik , Quediinburg , 1854, in-8, t. IV, p. 893-917.
4. Danmarks Garnie Folkeviser, Copenhague, 18 J3, in-4, t. I., p. 177-213.
Ixviij Préface.
du palais. Puis il court dénoncer au roi le crime dont il a préparé dont il lui montre la preuve. Dans sa fureur, le roi veut tuer la reine; mais il en est détourné par le duc Léopold d'Autriche. Il se contente de la remettre aux mains d'un chevalier qui la conduira en pays étranger, elle et un jeune enfant qui lui est né depuis peu. Le chevalier part avec l'exilée; mais il est bientôt rejoint par e maréchal. qui l'attaque et le blesse mortellemeni. La reine se sauve dans une forêt voisine; le maréchal revient à la cour sans avoir pu la retrouver.
•< Le chevalier avait un chien qui ne le quittait jamais. Le chien lèche les blessures de son maître . mais sans pouvoir le ranimer. Pressé par la faim , il revient à la cour, où il arrive à l'heure du dîner, se jette sur le maréchal et le mord, saisit un pain sur la table et s'en retourne. Chaque jour, on le voit ainsi revenir et s'atta- Quer de même au maréchal. De là la découverte (lu meurtre. Le duc Léopold ( qui dans cette version allemande joue le même rôle que le duc Naimes dans le récit français; propose de mettre aux prises le chien accusateur et le maréchal accusé. Le duel a lieu, le chien est vainqueur, et le maréchal confesse son crime.
« Cependant, la reine a trouvé asile chez un pauvre charbonnier de la forêt où elle s'est réfugiée Elle y fait, pour vivre, des ouvrages de soie que le charbonnier va vendre à la ville. C'est grâce à celle circonstance qu'après de longues cl inutiles recherches, le roi finit par retrouver avec son enfant celle qu'il a si injustement bannie."
Préface. Iai'x
On voit par ce sommaire qu'à l'exception de la fin du récit, le poëme allemand analysé par M. Massmann n'a pas dû coûter beaucoup à l'imagination de son auteur.
Un des plus récents historiens de la littérature allemande, M. Menzel, a donné aussi une brève notice dece poëme(i).Il en signale l'origine française, fait remarquer que la même fable se retrouve dans la version néerlandaise de l'histoire de la Reine Sibile, et compare l'ouvrage à d'autres compositions dont le sujet , sans être absolument identique, ne laisse pas de rappeler celui de la Malheureuse Pleine de France, non-seulement pour le fond , mais encore pour certains détails delà forme.
En Allemagne comme en France, l'épisode du chien, détaché du poëme dont il faisait partie, a été pris au sérieux et mis au nombre des faits historiques. Philippe Camerarius (2) l'a rapporté comme tel dans ses Opers horarum subcisivarumy sive Mediîaîiones historien (3).
Mais c'est tout près de nous, en 181 7, que l'Allemagne assista au plus beau triomphe
1. Wolfgang Menzel, Deutsche Dichtung, Stattgaiî, i8j8, t. I^Jî*., p. 299-300.
2. En allemand Cammer-meister. Il naquit à Nuremberg en 1 537 et y mourut en 162^.
3. Après avoir cité divers exemples de la fidélité des chiens, entre autres celui du chien de Pyrrhus, il ajoute :
Taie aliquid aliquantoque spiendidius , riiminim duello ipso cum sicario, in Gallia accidit, non adeo multi sunt anni, fidejubenîe pictura, quam continua atque eventu rei exaratam ad hune diem conspici audio in arce oppidi cui vulgo nomen Montargis; et sequentia, qu<£ ob nimiam prolixitatem omitto. (Francfort, 161 5, Centuria secunda, p. 359.)
Ixx Préface.
du chien d"Aubri. Toujours vivant, toujours aussi redoutable, il fut engagé, pour ainsi parler, dans un nouveau duel non moins étrange que le premier, et sortit encore vainqueur de cette épreuve, où il avait pour adversaire le crand poëte Goethe. Voici comment. Le mélodrame de Guilbert de Pixerécourt avait été traduit en allemand, et le grand-duc de Saxe-Weimar, soit caprice personnel , soit plutôt faiblesse pour une favorite ;' ii qui Gœthe n'avait pas l'heur de plaire, voulut se donner le divertissement de faire représenter la pièce devant lui. L'auteur de fju5r, qui était alors surintendant du théâtre de Weimar, ne put supporter l'idée de voir un chien figurer sur ce théâtre, et refusa de se prêter à un tel abaissement de l'art dramatique. Mais sa résistance fut inutile. On fit venir de Leipzig l'acteur Karisten, qui avait dressé un caniche pour jouer le rôle du lévrier, et le surintendant n'eut d'autre ressource que de renoncer à ses fonctions. Il en fut relevé par une lettre du grand-duc en date du i ] avril 1817 [\. On dit ûu'à cette occasion Gœthe avait adressé à Charles-Auguste un quatrain qui se terminait ainsi : « Puisque le cnien triomphe, c'est au poète à se retirer (J). »