I. Bibliotht<jut de l'Ecole des Lnana, ^' \ciic, t. iv
Préface. cv
portante du cycle carlovingien , mais sans correspondre nommément à aucun poëme connu.
Tout au contraire, on reconnaît au premier coup d'œil dans la chanson de Macaire celle de la Reine Sibile, celle d'où est sortie l'histoire du chien de Montargis : première différence.
En second lieu , l'auteur de l'Entrée en Espagne nous fait savoir et son nom et son pays, nous indique les sources où il a puisé une bonne part de son récit, et, pour le reste , se vante d'avoir volé de ses propres ailes. Rien de semblable ni dans Macaire ni dans toute la compilation à laquelle ce poëme se rattache si mal.
Enfin , l'Entrée en Espagne est du XIV^ siècle, à n'en pas douter, et , comme l'a très-bien fait remarquer M. Léon Gautier, c'est une œuvre tout à fait analogue à celle de Girard d'Amiens. Même forme, même mètre, même caractère de la narration. Quoi de pareil dans Macaire^ Tout y révèle une composition d'une date bien antérieure et d'un bien autre ordre.
Mais quand on ne pourrait signaler des différences aussi tranchées entre les deux ouvrages , encore resterait-il dix raisons contre une , dix présomptions , si l'on veut , en faveur de la solution qui me semble la meilleure, puisqu'au cas particulier qu'offre l'Entrée en Espagne, on en peut opposer dix autres où les Italiens n'ont été que des copistes.
Je ne devais pas me presser, cependant, de conclure sur des arguments aussi généraux. A tout prendre, Nicolas de Padoue n'était pas peut-être le seul Italien qui se fût avisé de rimer en français II y avait donc lieu d'y regarder de
cv) Préface.
plus près et d'examiner en lui-même le poëme de MaCiiirf pour savoir s'il se prétait ou non :\ ma supposition. Ainsi ai-je fait, allant au devant des objections qu'il était aisé de pressentir et que j'ai soulevées moi-même.
Ces objections , d'où les tirer ? D'où induire que la plume italienne qui a écrit Macaire ne suivait pas un modèle français? Évidemment de la barbarie du lanj;age , de l'emploi d'un certain nombre de termes purement italiens, d'un certain nombre de rimes absolument inadmissibles Et il faut avouer qu'à raisonner ainsi on ne saurait être trop mal venu, car on a pour soi toutes les apparences. Au fond , pourtant , cette argumentation est loin d'être aussi forte qu'elle peut le sembler, et rien de plus facile que de la réduire à néant. F-*our cela, il suftit de comparer quelqu'un des poèmes en français italianisé que l'ai indiqués ci-dessus avec le texte en français pur d'après lequel il a été écrit. Mais avant de faire cette comparaison particulière , jetons un coup d'œil sur l'ensemble des pocmes italianisés et voyons comment procédaient les copistes ou les jong' • :i nous les ont transmis.
Ils n .^ .1 pas toujours au même degré ,
cl loin de la, les chansons françaises qu'ils voulaient faire connaître dans leur pays.
Tantôt ils les transcrivaient purement et simplement , en laissant seulement échapper çà et là quclûucs notations , quelques caprices d'orthographe , conformes à leurs habitudes de prononciation ou d'écriture. Exemples : les fragrr - " "Aye d'Avignon, les co; ' . poèmes
w iiont et de Kenjut de M^ ■ i.
Préface. cvij
Tantôt ils s'abandonnaient davantage aux entraînements de l'idiome natal , et modifiaient au fond , mais dans une certaine mesure , les textes qu'ils avaient sous les yeux. Exemples : le poëme de Gui de Nanîeuil ^manuscrit de Venise) , les poëmes d'Anséis de Carthage et d'Aspremonî. (Manuscrit de Paris, Bibl. Imp., fr. 1598.)
Tantôt enfin ils en usaient avec plus de liberté encore, comme s'ils se proposaient autant de traduire que de copier. De là une véritable transformation, non pas égale, non pas suivie, mais d'un train irrégulier, comme celui d'une course coupée d'obstacles. C'est ainsi qu'on les voit procéder dans la Chanson de Roland, dans le poëme d'Aspremont (manuscrits de Venise), dans ceux d^Aliscans et de Foulque de Candie.
Mais que ces textes divers paraissent se diviser en trois classes selon le degré d'altération qu'on y remarque, c'est une vue de peu d'importance. Il est bien plus intéressant de rechercher à quoi tient l'altération , de quelle source elle découle, ce qui réduit la question à deux termes. Ou c'est involontairement , ou c'est à dessein et de propos délibéré, que les Italiens ont altéré nos anciens poëmes. Il n'y a pas de milieu, et à mon sens, c'est tantôt l'un, tantôt l'autre, selon qu'il s'agitde modifications purement orthographiques et toutes superficielles, ou de changements qui s'attaquent au fond, à la teneur même des originaux.
Que des étrangers aient substitué, sans le vouloir et même sans le savoir, leurs habitudes d'orthographe aux habitudes françaises, il n'y a là rien de surprenant. Des substitutions analogues
cviij Prèfac K.
n'avaient-elles pas lieu , en France même , de province à province (')? Mais au-delà de ces légères érosions qui n'ont endommagé , pour ainsi parler, que l'épidermc des textes , tout ce qui les a entamés plus profondément était, sans aucun doute , attemte volontaire et préméditée. Dans quel dessein ? il n'est pas toujours facile de s'en rendre compte, je l'avoue, lorsqu'on examine une à une et pai le menu les nombreuses modifications que tel poème français a subies en Italie ; mais , à prendre la question dans sa
? généralité, on n'y trouve qu'une solution satisaisante , et c'est le désir ou le besoin au'ont sûrement éprouvé certains éditeurs italiens de nos anciens poèmes , d'abord de les rendre plus intelligibles pour ceux de leurs compatriotes auxauels ils se proposaient de les réciter ou de les faire lire, et ensuite de satisfaire une manie dont ji. .... ;^ççj^^ avoir été possédés, celle de rimer t . nt, richement même , et pour l'oreille
CI pour l'œil. Voilà leur double but dans le travail de transformation , de déformation , si l'on veut, auquel ils se sont livrés sans autre souci, sans aucun respect ni du langage, qu'ils ont massacré impitoyablement , ni de la mesure, qu'ils ont rompue comme à plaisir et jusqu':^ laisser croire qu'ils n'en avaient nul sentiment. Quelques exemples justifieront ces diverses
I On conifrvc mcore, par exemple, telle ordonnance royale, étf" • "vu, i la chancrlleric, dans la meilleure langue du ■ " , dont la copie se letrouve h Amienj,
<"" - - * ite par le drjc de la municipalité avec
^ partie picarde, en partie conforme i
Préface. cix
propositions. Je les tire d'un poëme fameux au moyen âge, et en Italie non moins qu'en France, du poëme d'Aspremonî. Il nous en reste au moins neuf manuscrits français ou anglo-normands, et quatre copies italianisées que j'ai indiquées cidessus. J'ai choisi parmi ces copies celle qui est conservée à la Bibliothèque impériale {Ms. fr. I ^98), pour la comparer à un texte pur que j'ai entre les mains et qui est emprunté à divers manuscrits de Paris , de Berlin , de Rome et de Londres, et, des principaux points de cette comparaison, voici ceux qu'il me suffira de signaler. Après l'annonce du sujet, la chanson d'Aspremont débute par un grand éloge du duc Naimes, ce vieux et sage conseiller de Charlemagne , ce Nestor (je le dis tout bas) de l'épopée carlovingienne.
Oez de Nayme com avoit bon mestier :
Il ne servoit mie de losengier, Ne des frans homes à la cort ampirier; Les frans linages fist au roi essaucier, Et dou servise son seignor aprochier (i).
En d'autres termes, il favorisait la noblesse et non le clergé. C'est ce que le trouvère donne à entendre, et son poëme, qui ne manque pas d'allusions politiques , explique ailleurs et fort clairement ce panégyrique. Cela dit en passant, lisons les mêmes vers ou ceux qui y répondent dans notre copie italianisée :
Savés de Naimes ki est som mister?