‹ Macaire; chanson de gesteChapitre 34 sur 91 · I. Ms fr.. I2,)48,fol. 4 r\ col a · texte numérisé non relu

I. Ms fr.. I2,)48,fol. 4 r\ col a

Préface. cxxj

Cela posé, je tire ma conclusion.

Puisque les poëmes modérément italianisés, comme celui d^Aspremont et d^AnséisdeCarthage, fourmillent de barbarismes, de solécismes , de termes purement italiens, de rimes inadmissibles, etc., encore qu'ils aient eu pour types des textes en français pur, si l'on trouve une composition comme la chanson de Macaire, dont le langage aussi laisse tout à désirer et de la même manière, sera-t-on admis à tirer argument de cette incorrection, de cette grossièreté de forme, pour soutenir que c'est un original et non une copie ? Poser la question, c'est y répondre. Ne parlons donc plus de la barbarie de langage de notre poëme ; car, non-seulement elle ne renverse pas ma thèse, mais même elle la soutient, du moment où elle se montre inégale, du moment où elle éclate, pour ainsi dire, danstelle tirade plutôt que dans telle autre, dans tel vers plus que dans celui qui le suit ou le précède.

Il faut bien d'ailleurs, si je puis ainsi m'exprimer, que la chanson de Macaire soit écrite dans un langage barbare, sans quoi il n'y aurait point de problème à résoudre. Si l'Italien qui nous l'a transmise avait suivi pas à pas le modèle que je lui suppose, au lieu de s'en éloigner parfois et beaucoup, comme il l'a fait, je n'aurais rien à démontrer, et je pourrais me contenter d'une simple affirmation.

Cet argument mis de côté, aucune autre objection grave ne fait-elle obstacle à ma supposition? Peut-être. Le nom de l'héroïne du poëme m'a un instant arrêté. On sait que dans la version analysée par Albéric de Trois-Fontaines la

cxxij Prefaci:.

m ilheureuse reine s'appelait Sibilc. Pourquoi a-t-elle nom Blanclietleui dans ie texte de Venise? Je l'ignore Mais je suis sûr, par les raisons précédemment alléguées, qu'entre la version vénitienne de Macaue et la version française dont parle Albéric, il y avait de bien autres différences et de fond et déforme. N'est-il pas pos sible ûue dans la version primitive, en vers de dix syllabes, représentée, selon moi, parle texte de la bibliothèque de Saint- Marc, l'hérome se nommât Blanchetleur, et qu'un réviseur, en changeant le mètre du poème et en compliquant la fable, ait aussi jugé à propos de changer le nom du principal personnage, soit pour faire oublier la première narration, soit pour donner plus de nouveauté à la sienne, soit pour quelque autre raison difficile à deviner ? Il n'y a rien là qui répugne à la vraisemblance. Mais eût-on sujet de croire que ce changement de nom est du fait de notre Italien, qu'en résulterait-il? C'est qu'il aurait modifié son modèle un peu plus que je ne l'imagine. En ce cas, les vers où figure le nom de Blanchetleur seraient à refaire. Voilà tout. Je les aurais refaits, si, dans le doute, on ne devait s'abstenir, et ici le doute était plus que permis.

Kn somme, je ne vois pas sur quel fondement solide on s'appuierait pour attribuer au poème de Macaire l'originalité que je lui dénie. Je vois, au contraire, les raisons principales qu'on pourrait mettre en avant dans cette direction se retourner ç- -'- -ji les voudrait faire valoir, et militera i en ma laveur. Kn effet, si Ma-

caire en en la forme l'œuvre d'un Italien qui

Préface. cxxiij

savait très-mal le français (et ce dernier point ne sera pas contesté), comment expliquer l'inégalité d'ignorance de l'auteur? Comment se fait - il que certains vers seulement soient de tout point inadmissibles, tandis que d'autres en bien plus grand nombre se laissent assez aisément réduire et ramener aux habitudes de notre langage ? C'est que ceux-là qui sont à refaire en entier ont été refaits entièrement. C'est que les autres, dont on peut tirer parti, n'ont été que plus ou moins endommagés. Voilà la réponse, dans mon hypothèse. En trouverait-on une aussi simple si l'on supposait le contraire ?

Quelques exemples que je donnerai ci-après me feront mieux comprendre et montreront en même temps de quelles lumières je me suis éclairé dans la voie un peu obscure où l'on me reprochera peut-être d'avoir mis les pieds. Je dis peut-être; c'est sûrement que je devrais dire ; car déjà j'ai entendu cette objection : « Ce n'est pas tout que de se proposer un but, même utile, il faut encore pouvoir l'atteindre, et comment l'espérer en pareil cas î Par quelle méthode y arriver? l'arbitraire est le seul chemin qui y conduise ; et ne craignez-vous pas d'en avoir la preuve accablante le jour où l'on découvrirait l'original français de votre poëme ^ »

J'ai paré ce dernier coup tout à l'heure en rappelant que divers manuscrits d'un même poëme offrent toujours entre eux des différences qui parfois sont assez sensibles. Je ne saurais donc être mortellement atteint par la découverte dont je suis menacé. J'ose même espérer que je n'en recevrais pas de blessures trop profondes,

cxxiv Préface.

grâce aux précautions que j'ai dû. que j'ai pu prendre contre cette mauvaise chance.

On n'est pas aussi dénué de ressources qu'on le pourrait croire dans une entreprise comme celle où je me suis engagé, puisque les éléments de comparaison abondent entre les textes en français italianisé et les textes en français pur. Par là on peut se faire une idée assez exacte des procédés, pour ainsi parler, selon lesquels les Italiens ont défiguré i '•■,' de nos anciens

poèmes. J'ajoute qu'à i un texte en vers,

il ^ a moins d'incertitude, moins de péril qu'à faire le même essai sur un texte en prose, et cela à cause du mètre, qui d'un côté marque mieux les fautes, et de l'autre ne permet pas d'aller trop loin chercher les corrections, en resserrant dans de certaines limites le choix des mots ou des tours à mettre en œuvre. Enfin, on m'accordera bien aussi qu'un commerce assidu et prolongé avec nos anciens trouvères est encore un moyen de ne pas tomber dans des suppositions trop choquantes.

Est-ce à dire que je me flatte d'avoir partout remplacé le terme ou le tour du compilateur de Venise par l'expression même qu'il avait sous les ycuxr Assurément non. Pareille divination serait presque impossible, mais aussi presque inutile. Je m'explique.

Si, par malheur ihorraco rfferens!) V Enéide n'était parvenue jusqu'à nous que sous une forme barbare, analogue à celle qu'a reçue en Italie la chanson de la liane SihiU, nous n'aurions plus que le tableau d'un gr.md maître gratté et repeint par un barbouilleur. Les traits qu'il aurait

Préface. cxxv

respectés nous permettraient encore de suivre la fable imaginée par le poète de Mantoue, et, jusqu'à un certain point, d'en apprécier les beautés de conception; mais la pureté du dessin , mais l'éclat du coloris, mais toutes les richesses du pinceau seraient à jamais perdus pour nous; et quel insensé pourrait songer à les retrouver, à nous les rendre ? Les Ëglogues et les Géorgiques nous aideraient bien à mesurer la perte, mais non à la réparer. Tout au contraire, pour restaurer un monument littéraire de l'âge auquel appartient la chanson de la Reine SibiUy on peut très-utilement s'aider de l'étude des monuments contemporains.

C'est que Virgile , comme tous les maîtres des grandes époques , avait un style ; c'est que les trouvères n'en avaient point , et que , dans le même temps, ils puisaient tous comme à une source commune les expressions de leurs idées. De là cette conséquence que , lorsque leurs récits sont beaux, c'est par le fond qu ils valent, bien plus que par la forme, qui fait presque tout le prix de V Enéide. Aussi la Chanson de Roland, défigurée comme elle l'a été par un jongleur italien, retient-elle encore beaucoup de sa valeur. Aussi Vlliade aurait-elle bien mieux résisté que V Enéide à semblable profanation.

Qu'on me pardonne, en un si petit sujet, d'évoquer les grandes ombres d'Homère et de Virgile. C'est le fa-it d'un fidèle qui , s'en allant prier à la plus modeste chapelle d'une cathédrale , ne laisse pas de fléchir un genou devant le maîtreautel.

Il résulte de ce qui précède que ma tentative

CXXVJ PRÉFACK.

peut sembler excusable, pourvu que j'aie rétabli le texte de MAcairt-, sinon absolument tel qu'il était, au moins tel qu'il aurait pu être; c'est-àdire , pour\u qu'à un mot , à un tour inadmissible, j'aie substitué un terme, une locution ayant coursa l'époque où fut composé, selon moi , l'original français dont j'essaye de donner une idée

Ai-je réussi à m'acquitter de ma tâche dans ces limites? Pour le prouver , il me faudrait tout justifier : et ce que je conser^•e du texte de Venise , et ce que je propose comme correction partout où il me semble défectueux Mais, à ce compte , le commentaire serait vingt fois plus long que le texte. J'ai donc dû me borner et laisser beaucoup à l'appréciation du lecteur, lequel , selon le degré de sa compétence , pourra juger superflues ou insuffisantes fes notes qui terminent ce volume , mais m'en pardonnera, je l'espère, l'excès ou le manque, s'il veut bien considérer qu'entre tout et rien il est un moyen terme honnête: et qu'en m'y arrêtant j'ai fait le possible eî le nécessaire.

Voici maintenant les exemples que j'annonçais tout à l'heure. Ils achèveront de démontrer, si je ne m'abuse , que le poème de Macaire n'est original qu'en ce ûu'il a de mauvais. Ils feront voir aussi la mélhoue que j'ai suivie pour lui rendre une forme ou identique ou équivalente à sa forme primitive. Je choisis ces exemples en petit nombre , mais de façon à ce qu'ils comprennent la généralité des cas.

On sait que dans son voyage à Constantinople. Blanchcfleur est contrainte de s'arrêter en Hongrie par le terme de sa grossesse.

Préface. cxxvij

A la terça noit qu'i furent alberçé,

Cella dame partori una bel arité. (P. 1 16.)

De ces deux vers, le premier n'est que légèrement altéré , on le voit bien. Sauf l'addition du premier mot, qui n'est nullement nécessaire , on peut le conserver en le repolissant ainsi :

La tierce nuit que furent hebergié.

Mais le second vers a été bien plus endommagé. Il renferme , sans parler du reste , deux mots , partori , arité , dont l'un est purement italien , et dont l'autre n'a pas la forme qu'exige ici le sens. Comment réparer ce dommage? D'abord en recherchant l'expression française à laquelle répond partori, et qui pourrait être: s^ accoucher de, se délivrer de ou s^agesir de.

La mesure n'admet pas les deux premières , c'est donc la troisième qui est la bonne. S^agesir donne au parfait 5'^gmf, dont le vers s'accommode très-bien , mais à la condition de le placer avant le mot dame; d'où il suit que cella ou celle doit être rejeté et remplacé par l'article. On a alors ce premier hémistiche : s'agiuî la dame ; reste pour le second : una bel arité. La forme arité n'a été mise là que pour esquiver iretier, rime inexacte aux yeux de notre compilateur. Il ne manque donc qu'une syllabe pour rétablir le vers, et quand j'aurais suppléé moult au lieu de très y par exemple , aurais-je rien changé d'essentiel ou de brillant au texte que j'essaye de retrouver.?

S'agiut la dame d'un moult bel iretier

cxxviij Préface.

me paraii donc une solution presque forcée , presque inattaquable du problème. Je justitie d'ailleurs s'ai^iut par ce vers de I^hilippe Mouskes :

D'un fil s'af^iul, s'ot nom Guillaumfi.

J'ai dit en ouel éouipagc Varochcr accompagne la reine. Il semble si étrange, qu'on le lient pour fou :

Por li baston qu'el oit groso e quaru E por li çevo q'el oit si velu. (r. 1 12.)

Le second de ces deux vers est à peine modifié , et le premier ne serait pas plus difficile à restituer, n'était le mot {juaru, qui est un barbarisme. Pourquoi donc , en dehors de l'orthographe , le compilateur italien s'est-il borné à cette seule modification ? C'est qu'il ne pouvait rien trouver de plus simple et de plus clair que le texte français, à l'exception d'un mol auquel il a jugé à propos de substituer quaru. Et quel était ce mot, qui , si je vois juste , devait être de deux syllabes , terminé en u, et d'une signification équivalente à celle de quaru ? C'était costu ou cornu. On disait bâton costu ou bâton cornu aussi bien que bâton carré, au sens de bâton noueux, qui a des côtes f qui n'est point rond ('). Comme carre ici est rejeté par la rime, c'est costu qu'il faut lire plutôt que cornu , car cornu se retrouve en italien

I . Voir aui notes , lur la pape 112. — liâton carré se lit à la page 1 14 de noire poème, ou j'ai pu le conserver parce que la nroe l'admet.

Préface. cxxix

sous la forme cornuîo, et rien n'y répond au mot cosîu. De là l'élimination de ce mot , remplacé par cjuaru , qui se rapproche de l'italien quadralo. J'ai donc lu:

Por le baston qiCll ot gros et costa.

Et por le chief que il ot si velu.

Et quand même j'aurais à tort préféré cosîu à cornu j où serait le mal ?

Il y a des corrections qui , pour être plus considérables , ne m'en paraissent pas moins sûres. Macaire dit à Charlemagne (p. 36) : « Vous tardez trop à punir la reine ; si vous en croyez le duc Naime, vous serez honni et blâmé par le monde :

Vu serés desoré e vitupéré el mon.

Ni desoré ni vitupéré ne sont de la langue du temps , et la mesure les repousse aussi ; el mon seul peut être maintenu II s'agit donc de trouver un tour qui rende 1 idée renfermée dans vu serés desoré et vitupéré et qui s'adapte au mètre. Ce tour, il revient fréquemment dans nos vieux poèmes. On lit dans Huon de Bordeaux (p. 40) :

Tu en aroies honte et reprovier grant ;

dans Aliscans (p. 7) :

Honte en aurai et reprovier tos tans

Honte répond à desoré pour deshonoré; reprovier Macaire, i

cxxx Préface.

(italien : Timprovero) à vitupéré, et la locution , jointe à fl mon que je conserve, donne exactement ce vers de dix syllabes :

Honte en aurés et reprovier el mont.

Il y a donc dix à parier contre un que j'ai rencontré juste, el plût à Dieu que je fusse partout aussi sûr de mon fait C'est chose impossibl toutes les fois qu'une idée peut se rendre pai deux ou trois expressions de même valeur au fond, mais différentes en la forme, et dont la mesure s'accommode également. La faute seule est certaine; la correction, double ou triple, laisse place à l'incertitude. « Aubri, dit l'empc- «' reur au chevalier qui doit conduire Blanchefleur K en exil, allez faire vos préparatifs de départ : "

Albaris sire, alez vos pariler. (P. 60.)

Panier ne serait pas inadmissible sous la forme parillier ; mais on trouve le plus souvent en ce sens apparillier ou des synonymes tels que aprester, atorner, conréer , aaober. Apparillier seul est rejeté par la mesure; tous les autres s'y adaptent fort bien. Lequel choisir? on ne sait , mais qu'importe?

Lorsque Varocher dit à l'empereur de Conitantinople :

E no v>n rivaler, ançi son un poltron ; Ma :'ai çcnçer moi al galon

Le t fT . . . . (P 2\2}.

Je ne puis douter que poltron et ^alon ne soient

Préface. cxxxj

deux mots introduits là par le compilateur italien. Galon ('), au sens de côté, de flanc, n'a jamais été français , et poltron n'était pas en usage au temps où fut composée la chanson de la Reine Sibile II n'a d'ailleurs eu en aucun temps la signification que lui donne le texte de Venise : homme de condition inférieure , par opposition à chevalier. C'est garçon qui s'employait en ce sens, comme le prouve l'exemple cité aux notes. Jusque-là rien d'inceitain; mais pour le second vers il peut y avoir doute. Je lirais volontiers :

En moi n'avés chevalier, ains garçon ; Mais se vos plaist ceindre moi au giron Le branc d'acier

Toutefois rien n'empêche de croire que le bon texte donnât :

Mais se vos plaist me ceindre au lez en son

ou : au lez selonc. Plus sûre est la correction du premier vers où je change le tour , contraint que j'y suis par la double forme gar^, garçon, dont la deuxième seulement convient à la rime.

On comprend à quels développements m'entraîneraient des justifications comme celles qui précèdent Je ne puis m'y laisser aller pour plusieurs raisons , et en particulier parce qu'il ne serait guère séant de faire la cuisine sous les yeu?i de ses convives. Tout 'au plus me permettrai-je,

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