RÉCIT DE J. SCAL1GER
Est et altéra historia Galliæ peculiaris. Offensus amici sive potentia sive perfidia, quidam Regis Aulicus cum ex insidiis obtruncat atque in avio agro sepelit. Macaire. 1 1
MàCAIRE.
Venaticus canis ibi tum cornes herofuerat : is amore victus diu sedit in tumulo. Postea quam famés pietatem superavit , atque in aulam sine domino reversus est, rat: illius contubernales bestiam temere vagari, ei cibum dari jubent. Satur ille ad tumulum redit ; et redit toties , ut primum suspicio invaderet animos incerta quaedam et fluctuans , mox etiam certi esse sibi viderentur heri id fieri desiderio. Abeuntem prosecuti, deprehensoteiluristumore, effossum cadaver atque agnitum afficiuntsepultura. Canis, exequiis peractis, socius fit eorum quibus fuerat dux ad investigandum. Tandem aliquando in aulam ubi homicida reaiisset, eum canis conspicatus , magnis illico editis latratibus ægre ab impetu cohibetur : quo tanguam indice aucta suspicio in multorum animis certa ndes evasit. Cæterum bestiae perseverantia in illius odio atque prosecutione etiam regem movit ut juberet hominem causam dicere. Ille negare factum , persistere inficiatione ; canis ejus orationem latratibus atque assultibus obturbare, ut eam interpellationem pro facinorisexprobratione quotquot aderant interpretarentur. Eo res deducta est ut, jussu regis , homicida cum provocatore singulari certamine decertaret. Picta est canis historiain caenaculo quodam regio. Pictura vetustate dilu— tior atque obscurior facta, regum mandato semel atque iterum instaurata est; digna prorsus Gallica magnanimitate quæ aere fusili assequatur perennitatem.
( Exotericarum exercitat. lib. XV de subtilitate, ad Hier. Cardanum , Exerc. 202. Paris, 1557, in-40, p. 272.)
Appendice.
Récit de Claude Expilly.
Le duel qui avint du tams du Roy Charles V et an sa presance antre le Chevalier Macaire et le Levrier d’Aubry de Montdidier, êt le plus notable et digne de mémoire de tous ceus qui se firent onques. Macaire avoit occis Montdidier dans le bois de Bondis , jalous de lo voir plus avant an faveur que lui auprès du Roy. Il n’y avoit autre témoin de l’acte que le Levrier au défunt, lequel, ayant été treuvé avec le cors, s’alla randre aus piez du Roy, corne pour demander justice : il ne découvrit point si tôt Macaire qu’il commança à se hérisser et aboyer et se lancer sur lui : corne le chien d’Hesiode acusa lesanfans de Ganistor Naupactien d’avoir tué son maître; et l’autre qui an fit de même auprès de Pyrrus contre certains soldas de son armée , et celui ancore qui gardoit le tample d’Esculape à Atenes : de même ce Levrier donna le premier argumant que Macaire avoit commis le meurtre. Le Roy s’an voulut tellemant éclaircir qu’il fit aporter du pain et le fit presanter au chien par Macaire, mais an lieu de pain, il voulut ampoigner et mordre la main : le même pain remis à quelques jantis-homes là presans, le chien le print et le manja : ce fut un soupçon , un indice et une présomption violante qu’autre n’avoit fait le coup; à quoy êtoit ajouté que le même jour de la perte de Montdidier, on avoit veû Macaire avec luy au dehors de la ville : de sorte, aue le Roy tint le fait corne pour avéré : et d’autant plus que le chien se toumoit tantôt de son coté, se joüant de sa queue, tantôt aboyoit contre
Macaire.
l’autre, qui êtoit tout étonné et perdu de cete acusation et de sa consciance. An fin, le Roy luy dit qu’il se devoit purger par le combat : il demanda ou êtoit l’acusateur, on luy montre le chien, et par ordonnance de Sa Majesté, il fut contraint de se batre, armé d’un fort bâton et d’un petit bouclier : au chien on donna un tonneau défoncé pour faire ses relancemans : Pile de Notre Dame de Paris fut le champ de bataille : le Levrier , corne s’il eut eu du jugemant, se secoué, se préparé, se hérissé, ataque sonenemyje tournante, le presse, et le morfond an telle sorte qu’à la fin, l’ayant ampoigné au gosier et jetté par terre, le serrant apremant , le misérable avoüa le crime , et confessa le tout espérant de trouver pardon , là où la justice du ciel et de la terre le condamnoient au supplice, où il fut anvoyé sur le champ : justice vrayement du Ciel, d’avoir animé un Levrier, et luy avoir donné l’adresse de vaincre, et faire avoüer l’assassinat au meurtrier : je sçay que plusieurs racontent l’histoire avec quelque diversité.
( Playdoyez de Mre Claude Expilly , chevalier, conseiller du Roy an son Conseil d'Etat. Lion, 1636, in-4. Plaidoyé xxx sur l’edit des duëls publié le 1 3 juillet 1609, p. 3 12-3 13.)
Récit de Vulson de La Colombiere.
Nous avons très-suffisamment fait voir cy-devant, comme par faute de preuves, les Princes Souverains
Appknd ICE.
ou leurs Parlemens permettaient le duel entre les hommes, lorsqu’il s’agissoit de quelque crime capital , commis secrètement. Mais cecy est oien plus nouveau et plus estrange , qu’on ait accordé le combat à une beste contre un homme , et contraint un homme d’entrer en combat, et se mesurer avec une beste. L’histoire en est admirable, et on la voit encore peinte sur le manteau d’une des cheminées dè la grande Salle du Chasteau de Montargis ; le Roi Charles V ayant eu soin de l’y faire représenter pour une marque des merveilleux Jugemens de Dieu.
Il y avoit un Gentil-homme que quelques-uns qualifient avoir esté Archer des Gardes du Roy, et que je crois plustost devoir nommer un Gentil-hompie ordinaire, ou un Courtisan , par ce que l’Histoire latine dont j’ai tiré cecy, le nomme Aulicus , nommé par quelques Historiens le Chevalier Macaire; lequel estant envieux de la faveur que le Roy portait à un de ses compagnons , nommé Aubry de Montdidier , l’espia si souvent qu’en fin il l’attrappa dans la forest de Bondis , accompagné seulement ae son chien (que quelques historiens , et notamment le sieur d’Audiguier, disent avoir esté un levrier d’attache) , et trouvant l’occasion favorable pour contenter sa malheureuse envie , le tua , et puis l’enterra dans la forest et se sauva après le coup , et revint à la Cour tenir bonne mine : Le chien de son costé ne bougea jamais de dessus la fosse où son Maistre avoit este mis, jusques à ce que la rage de la faim le .contraignit de venir à Pans , où le Roy estait , demander au pain aux amis de son feu Maistre, et puis tout incontinent s’en retournoitau lieu où ce misérable assassin l’avoit enterré ; et continuant assez souvent cette façon de faire, quelques-uns de ceux qui le virent aller et venir tout seul , heurlant et plaignant , et semblant par des abois extraordinaires vouloir descouvrir sa douleur, et déclarer le mal-heur de son maistre , le suivirent dans la forest, et observans exactement tout ce qu’il
M AC Al RE.
feroit , virent qu’il s’arrestoit sur un lieu où la terre avoit esté fraischement remuée ; ce qui les ayant obligés d’y faire foüiller , ils y trouvèrent le corps mort , lequel ils honnorerent d'une plus digne sépulture, sans pouvoir descouvrir l’autheur d’un si execrable meurtre. Comme donc ce pauvre chien estoit demeuré à quelqu’un des parents du deffunt et qu’il le suivoit, il apperceut fortuitement le meurtrier de son
firemier Maistre , et l’ayant choisi au milieu de tous es autres Gentils-hommes ou Archers , l’attaqua avec grande violence, luy sauta au collet, et 'fit tout ce qu’il peut pour le mordre et pour l’estrangler. On le bat, on le chasse, il revient toujours, et comme on l’empesche d’approcher, il se tourmente et abbaye de loing , adressant ses menasses du costé qu’il sent que s’est sauvé l’assassin. Et comme il continuoit ses assauts toutes les fois qu'il rencontroit cét homme, on commença de soupçonner quelque chose du fait, d’autant que ce pauvre chien plus fidelle et plus reconnoissant envers son Maistre que n’auroit esté un autre serviteur, n’en vouloit qu’au meurtrier, et ne cessoit de luy vouloir courir sus pour en tirer vangeance. Le Roy estant adverty par quelques-uns des siens de l’obstination de ce chien, qui avoit esté reconnu appartenir au Gentil -homme qu’on avoit trouvé enterré et meurtry misérablement, voulut voir les mouvements de cette pauvre beste. L’ayant donc fait venir davant luy, il commanda que le Gentilhomme soupçonné se cachast au milieu de tous les assistans , qui estoient en grand nombre. Alors le chien , avec sa furie accoustumée , alla choisir son homme entre tous les autres ; et comme s’il se fust senty assisté de la presence du Roy , il se jetta plus furieusement sur luy , et par un pitoyable abboy il sembloit crier vangeance et demander justice à ce sage Prince. Il l’obtint aussi ; car ce cas luy ayant paru merveilleux et estrange , joint avec quelques autres indices, il fit venir devant soy le Gentil-homme
Appendice.
soupçonné, et l’interrogea , et pressa assez puissamment pour apprendre la vérité de ce que le bruit commun et les attaques et abbayemens ae ce chien (qui estoient comme autant d’accusations) luy mettoient sus ; mais la honte et la crainte de mourir par un supplice honteux, rendirent tellement obstiné et ferme ce criminel dans la négative, qu’en fin le Roy fut contraint d’ordonner que la plainte du chien et la négative du Gentil-homme se termineroient par un combat singulier entr’eux deux , par le moyen duquel Dieu permettroit que la vérité seroit reconnue. Énsuitte de quoy ils furent tous deux mis dans le camp comme deux champions , en presence du Roy et de toute la Cour. Le Gentil-homme armé d’un gros et pesant baston, et le chien avec ses armes naturelles , ayant seulement un tonneau persé pour sa retraite et pour faire ses relancemens. Aussi tost que le chien fut lasché, il n’attendit point que son ennemy vinst à luy ; il sçavoit que c’estoit au demandeur d’attaquer ; mais le bastor. du Gentil-homme estoit assez fort pour l’assommer d’un seul coup, ce qui l’obligea à courir çà et là à l’entour de luy, pour en éviter la pesante cheute ; mais en fin tournant tantost d’un costé , tantost de l’autre , il prit si bien son temps, que finalement il se jetta d’un plein saut à la gorge de son ennemy, et s’y attacha si bien , qu’il le renversa parmy le champ , et le contraignit à crier miséricorde , et supplier le Roy qu’on lui ostast cette beste, et qu’il diroit tout. Sur quoy les escoutes du camp retirèrent le chien , et les Juges s’estant approchez par le commandement du Roy, il confessa devant tous qu’il avoit tué son compagnon , sans qu’il y eust personne qui l’eust peu voir que ce chien, duquel il se confessoit vaincu. L’Histoire dit qu’il fut puny, mais elle ne dit point de quelle mort ? ny de quelle façon il avoit tué son amy. Si ce chien eust esté au temps des anciens Grecs , lorsque la ville d’Athenes estoit en son lustre, il eust esté nourry aux despens du
M ACAIRE.
public; son nom seroitdans l’Histoire; l’on luy auroit dressé une statué , et son corps auroit esté ensevely avec plus de raison et plus de mérité que celui de Xantipus. L’histoire de ce chien, outre les honorables vestiges peintes de sa victoire qui paroissent encore à Montargis , a esté recommandée à la postérité par plusieurs Autheurs, et singulièrement par Julius Scaliger en son livre contre Cardan, Exerc. 202.
J’oubliois de dire que le combat fut fait dans l’Isle Notre-Dame , en presence du Roy et de toute la Cour.
( Le Vray Thcatre d’honneur et de chevalerie , t. II, p. 300, in-fol. Paris, 1648.)
Récit de Ribier.
Il se trouve que par des épreuves de fer ardent et d’eau boüillante plusieurs hommes se sont purgés de ce ou’on leur mettoit sus : Dieu fut pour eux, et trouvères en quelques Croniques comme par un Levrier fut accusé un chevalier (non par paroles, mais de fait) du meurtre d’un autre chevalier son compagnon, dont on n’avoit point de connoissance en justice qu’il fust coupable ; le meurtry s’appelloit Messire Aubery de Mondidier, et le meurtrier Machant [sic), tous aeux
Appendice.
de la cour du Roy. Machant avoit caché et couvert le corps de feuilles et d’herbes , mais le Levrier , qui aymoit son maistre , demeura auprès de luy , jusqu’à ce que la faim le fit aller à la cour quérir sa vie. Et si tost qu’il aperçut le meurtrier, il luy courut sus, et le vouloit étrangler, et tant de fois après en avoir esté séparé , retourna contre luy , qu’il mit en suspicion le Roy et sa Noblesse, de maniéré que, s’en retournant vers le mort , il fut suivi par quelques familiers du défunt, qui trouvèrent le corps dudit deffunt dans le bois, navré en plusieurs lieus, et en firent leur rapport au Roy Charles V , lequel assembla son conseil , et fut déterminé , que pour vérifier le meurtre et trahison, Machant combatteroit le Levrier (i) ; jour baillé pour la bataille en l’isle Notre Dame, et à l’heure du combat , on enfoüit Machant jusques au faix du corps, en telle maniéré toutefois qu’il pouvoit tourner tout à son aise , et luy furent baillé un écu et un baston pour toutes armes. Les amis du défunt tenoient le cnien , et l’ayant laissé courir , il courut sus au meurtrier, de tel courage et violence qu’il le prit par la gorge avec les dents , et luy fit confesser sa trahison et demander miséricorde au Roy. Ainsi le loyal Levrier, un chien, une beste, par la grâce et aide de Dieu , prouva la vérité , et semble par cét exemple que Dieu veüille et permette que les cas obscurs et laits en trahison soient prouvés par des moyens extraordinaires, pour en estre fait la punition ; car ledit Machant fut pendu et étranglé au gibet de Montfaucon (2), et le corps du défunt sepulturé hono-
1 . A la marge on lit : « Ce combat du levrier et du meurtrier de son maistre est peint au manteau de la cheminée de la grande salle du château de Montargis. »
2. A la marge : « Vulson alléguant cette histoire, dit ne scavoir le genre de mort. »
M ACAIRE.
rablement comme loyal chevalier. Il y a dans les histoires anciennes un pareil exemple (i), etc.
( Lettres et Mémoires d’Estat , etc., par Messire Guillaume Ribier, conseiller d’Estat. Paris, 1666, in-fol., t. I , p. j 1 1-312.)
j . Celui du chien de Pyrrhus. Ribier le rapporte.