L’Esprit dans l’histoire, 2e éd,, 1860, p
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est revenue comme d’elle-même à son point de départ, je veux dire au roman. C’est sous cette forme qu’on la retrouve dans les Animaux historiques m et dans le Choix de Légendes populaires (2) , deux ouvrages qui datent l’un et l’autre de 1861.
« Et moi je vous dis que cette nouvelle faveur « dont vient d’être encore l’objet ce damné d’Au- « bry de Montdidier m’était due! Jusques à « quand rencontrerai-je cet homme sur mon « chemin ? » Tel est le début du récit que renferment les Animaux historiques , et où la haine de Macaire pour Aubri s’explique par l’envie, comme dans la plupart des relations antérieures. Une gravure accompagne le texte; elle représente Macaire assailli par le chien.
Dans le Choix de Légendes Dopulaires , l’histoire est beaucoup moins simple : ce n’est plus l’envie qui anime Macaire contre Aubri , c’est une rivalité d’amour. L’auteur a suivi le sentiment de ce magistrat qui , à l’annonce d’un crime, ne manquait jamais de demander: « Où est lafemme ? » Ne la trouvant point ici, il l’a inventée. C’est une certaine Jeanne de Montessan, promise à Macaire, mais aimée d’Aubri et le payant de retour, comme on disait naguère. D’autres inventions non moins heureuses contribuent à étoffer le récit. C’était le droit de l’auteur d’en user de la sorte avec cette vieille histoire qu’il voulait rajeunir et habiller à la mode du jour ;
i. Par Ortaire Fournier. 1 vol. in-8°. Paris, Garnier frères, p. 114-119.
a. Trois voL in-40. Paris, 1861, t. H!, p. 191-224.
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mais ne l’aurait- il pu sans prendre à partie Char- ‘ les V et M. Flourens, l’un pour avoir eu recours « au jugement de Dieu dans presque tous les cas un peu graves, » l’autre pour avoir dénié la réflexion aux bêtes ? N’aurait-il pu s’abstenir aussi de donner à croire aux bonnes gens que l’affaire était « mentionnée aux registres du parlement , où se trouve également un extrait du procèsverbal constatant les diverses péripéties et le résultat du combat? » — Eh! non vraiment, il ne l’aurait pu sans réduire d’autant le nombre de lignes de sa petite drôlerie. C’est encore le cas de répéter avec le moine de Trois-Fontaines : Lucri gratia ita composita.
Ici se termine l’histoire de notre poëme en France.
Reprenons cette histoire à l’étranger, où la chanson de Macaire ne fut pas accueillie avec ' moins de faveur.
Qu’elle ait d’abord pénétré en Italie et de trèsbonne heure , c’est un point hors de doute. Le manuscrit de Venise où je l’ai retrouvée date du XIVe siècle, et de la première moitié de ce siècle plutôt que de la seconde. En outre, comme la version estropiée par le compilateur italien différait manifestement, pour le fond comme pour la forme, de celle qu’avait sous les yeux, vers 1 240 , le moine de Trois-Fontaines, comme cette version était à la fois plus simple et en vers d’un mètre plus ancien , il y a toute apparence que la chanson de Macaire ou de la Reine Sibile fut connue en Italie dans sa nouveauté.
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On ne la trouve que plus tard en Espagne, où elle est traduite en prose ('). Cette traduction espagnole, aussi rare aujourd’hui que la traduction anglaise de Huon de Bordeaux par lord Berners, a été heureusement l’objet d’une notice publiée à Vienne, en 1833 , par M. Ferdinand Wolf (*). On en sait donc tout ce qu’il est nécessaire d’en savoir, et aussi sûrement que si elle était à la disposition de chacun. Par l’analyse complète du récit que M. Wolf a pris le soin de nous donner, on reconnaît aisément aujourd’hui ce que le savant allemand devinait alors, à savoir que le traducteur espagnol de la Reine Sibile avait sous les yeux une version trèsdéveloppée, peut-être une rédaction en prose de
! . Sous ce titre : Hystoria de la reyna Sebilla. L’ouvrage a eu deux éditions au moins. On lit à la fin de la première : Fut empremido el présenté libro de la reyna Sebilla nueuamente corregido y emendado en la muy noble et muy leal ciudad de Seuilla por Juan Crombeiger. A. XXIX del mes de Enero aho de mil y quinientos y treynta ydos (1 j 32). In-40 gothique.
M. Fr. Michel (Actes de l’Académie des sciences, belleslettres et arts de Bordeaux, IVe année, 1842), dans la note 3 de son mémoire sur la popularité du roman des Quatre Fils Aymon, a reproduit le chapitre X de cette traduction : Como el cuerpo de Auberin fue llevado à Paris honrradamente : y de como el perro de Auberin en campo vencio a Macayre : por donde se descubrio la trayeion.
Une autre édition de VHystoria de la reyna Sebilla fut publiée à Burgos en 1 j j 1 . Elle est signalée dans les Obras de D. Leandro Fernandez de Moratin, dadas a luz por la Real Academia de la Historia. Madrid , 1830-1831. In-8 , t. I., Origenes del Teatro espanol, Ir* partie, p. 96.
o. Uber die neuesten Leistungen der Franzosen für die Herausgabe ihrer National-Heldengedichte. Wien, 1833. In-8, p. 1 24-1 59.
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ce poëme. J’ajoute qu’il me paraît en avoir usé très-librement avec son texte , et avoir enrichi l’histoire de circonstances qu’il n’a pas dû trouver dans l’original français , de personnages qui n’y figuraient probablement point , tels que Ganelon (i).
Popularisée en Espagne par cette traduction , l’histoire de la reine Si bile n’y est pas tombée dans l’oubli, puisqu’elle a fourni le sujet de deux ouvrages dramatiques dont l’un a été imprimé à Barcelone en 1757, et l’autre à Madrid en 1846. Le premier, intitulé : Los Carboneros de Francia y Reina Sevilla, comedia famosa, est attribué à Francisco de Rojas (1 2) ; le second porte pour titre : La Reina Sibila, drama comico original en très actos y en verso, por D. Ramon de Valladares y Saavedra. M. Wolf, à qui j’emprunte ces indications, ne connaît de ce dernier ouvrage que le titre ; il ne sait , par conséquent , si l’auteur s’est inspiré de la comédie du siècle précédent, ou s’il a repris la légende pour son compte et en a tiré un autre parti. Quant à la comedia famosa , dont il a eu un exemplaire sous les yeux, voici ce qu’en dit le savant allemand :
1. V. p. 126 du mémoire de M. Wolf. J’ai déjà eu l’occasion de faire la même observation à propos des traductions néerlandaises de Huon de Bordeaux, que M. Wolf nous a fait connaître. (Voyez la préface de Huon de Bordeaux.)
2. Schack, Histoire de la Littérature dramatique en Espagne ( Geschichte der dramat. Lit. and Kunst in Spanien. Berlin, 1846, in-8.), t. 111, p. 296, en cite une autre édition où on l’attribue également à Francisco de Rojas ; mais il ajoute qu’elle est incontestablement plus ancienne et probablement de Mira de Mescua. (Note de M. Wolf.)
Macaire. «*
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« Les principaux personnages de cette pièce sont : Carlo magno, — Conde de Maganza ( hijo de Galalon ), — Almirante de Francia, — ReynaSevilla , — Ricardo , emperador ( del oriente), — Blancaflor , — Teodoro, — Lauro, — Bariquel, Zumaque, Gila , — Luis, infante.
« Le comte de Mayence, fils de Ganelon, remplace Macaire ; Ricardo ou Richier est le )ère de la reine Sibile ; Blanchefleur, sœuj- de ’ almirante et rivale de la reine, est en dernier ieu fiancée à son fils Louis ; Teodoro est un serviteur de la reine auquel le comte de Mayence fait jouer le rôle du nain ; Lauro, charbonnier, père adoptif de Louis, est substitué à Varocher, qui figure néanmoins dans la comédie sous le nom de Bariquel , mais comme personnage accessoire avec deux autres charbonniers : Zumaque et Gila.
« L’auteur de cet ouvrage a conservé de la légende quelques traits Oui la rappellent ; mais il en a complètement effacé la simplicité et la naïveté, d’aoord en la compliquant d’additions malheureuses , et ensuite en y introduisant des grotesques (les charbonniers), qui font de sa comédie une pièce moitié intrigue , moitié farce, dans laquelle le langage ampoulé de la cour fait contraste avec le parler populaire des personnages rustiques ('). »
C’est encore à M. Wolf que nous devons de connaître une traduction néerlandaise de notre
i. Voyez le mémoire de M. Wolf, cité ci-après, tirage à part, p. 1 5, 16.
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poëme (i), imprimée à Anvers par Wilhelm Worsterman dans la première moitié du XVIe siècle, de 1500 à 1544. M. Wolf l’a soigneusement comparée, chapitre par chapitre, à la traduction espagnole, et n’a relevé entre ces deux versions que des différences assez légères pour lui donner à croire qu’elles ont été faites l’une et l’autre sur un même texte français.
Depuis la publication du premier mémoire de M. Wolf, d’autres savants ont repris l’étude du même sujet : en Allemagne, M. Von der Hagen (a) et M. Massmann (*); en Danemark, M. Svend Grundtvig (4). M. Massmann, dans sa Kaiserchronik , a donné le sommaire d’un vieux poëme allemand du XIVe siècle , qui , sous ce titre : La Malheureuse Reine de France , n’est autre chose qu’une imitation de notre chanson de geste. Qu’on en juge :
« La reine repousse avec indignation le maréchal de son époux, qui a osé lui parler d’amour. Pour se venger de cet affront, un jour que le roi est allé de grand matin à la chasse, le traître, profitant du sommeil de celle qu’il veut perdre, pénètre jusqu’à son lit et y place à côté d’elle un nain qui dormait dans la grande salle
1 . Uber die beiden wiederaufgefundenen Niederlandishen Volksbûcher von der Koniginn Sibille und von Huon von Bordeaux (Mémoires de l’Académie impériale de Vienne, t. VIII. — Tirage à part, Vienne, 18J7, p. 3-16.)
2. Gesammtabenteur, Stuttgart, 1850, in-8, t. I, p. ctvcxn; — et : Die Schwansage , Berlin, 1848, in-4, p. J}.
Î- Die Kaiserchronik , Quedlinburg , 1854, in-8, t. IV, p. 893-917.
4. Danmarks Garnie Folkeviser, Copenhague, i8jj, in-4, t. I., p. 177-213.
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du palais. Puis il court dénoncer au roi le crime dont il a préparé dont il lui montre la preuve. Dans sa foreur, le roi veut tuer la reine ; mais il en est détourné par le duc Léopold d'Autriche. Il se contente de la remettre aux mains d’un chevalier qui la conduira en pays étranger, elle et un jeune enfant qui lui est né depuis peu. Le chevalier part avec l’exilée ; mais il est bientôt rejoint par !e maréchal, qui l’attaque et le blesse mortellement. La reine se sauve dans une forêt voisine ; le maréchal revient à la cour sans avoir pu la retrouver.
« Le chevalier avait un chien qui ne le quittait jamais. Le chien lèche les blessures de son maître, mais sans pouvoir le ranimer. Pressé
f)ar la faim , il revient à la cour, où il arrive à 'heure du dîner, se jette sur le maréchal et le mord, saisit un pain sur la table et s’en retourne. Chaque jour, on le voit ainsi revenir et s’atta-
3uer de même au maréchal. De là la découverte u meurtre. Le duc Léopold ( qui dans cette version allemande joue le même rôle que le duc Naimes dans le récit français) propose de mettre aux prises le chien accusateur et le maréchal accusé. Le duel a lieu, le chien est vainqueur, et le maréchal confesse son crime.
« Cependant, la reine a trouvé asile chez un pauvre charbonnier de la forêt où elle s’est réfugiée Elle y fait, pour vivre, des ouvrages de soie que le charbonnier va vendre à la ville. C’est grâce à cette circonstance qu’après de longues et inutiles recherches, le roi finit par retrouver avec son enfant celle qu’il a si injustement bannie.»
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On voit par ce sommaire qu’à l’exception de la fin du récit, le poëme allemand analysé par M. Massmann n’a pas dû coûter beaucoup à l’imagination de son auteur.
Un des plus récents historiens de la littérature allemande, M. Menzel, a donné aussi une brève notice de ce poëme ( > ) . 1 1 en signale l’origine française, fait remarquer que la même fable se retrouve dans la version néerlandaise de l’histoire de la Reine Sibile, et compare l’ouvrage à d’autres compositions dont le sujet , sans être absolument identique, ne laisse pas de rappeler celui de la Malheureuse Reine de France, non-seulement pour le fond , mais encore pour certains détails de la forme.
En Allemagne comme en France, l’épisode du chien, détaché du poëme dont il faisait partie, a été pris au sérieux et mis au nombre des faits historiques. Philippe Camerarius (2) l’a rapporté comme tel dans ses Opéra horarum subcisivarum, sive Meditationes historica ($).
Mais c’est tout près de nous , en 1817, que l’Allemagne assista au plus beau triomphe
1. Wolfgang Menzel, Deutsche Dichtung, Stuttgart, 1858, t. 1er., p. 299-300.
2. En allemand Cammer-meister. Il naquit à Nuremberg en 1 537 et y mourut en 1624.
3. Après avoir cité divers exemples de la fidélité des chiens, entre autres celui du chien de Pyrrhus, il ajoute :
Taie aliquid aliquantoque splendidius , nimirum duello ipso cum sicario , in Gallia accidit, non adeo multi sunt anni , fidejubente pictura, quam continuo atque eventu rei exaratam ad hune diem conspici audio in arce oppidi cui vulgo nomen Montargis ; et sequentk , quæ ob nimiam prolixitatem omitto . (Francfort, 1615. Centuria secunda, p. 359.)
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du chien d’Aubri. Toujours vivant, toujours aussi redoutable , il fut engagé , pour ainsi parler, dans un nouveau duel non moins étrange que le premier, et sortit encore vainqueur de cette épreuve, où il avait pour adversaire le grand poète Goethe. Voici comment. Le mélodrame de Guilbert de Pixerécourt avait été traduit en allemand, et le grand-duc de Saxe-Weimar, soit caprice personnel , soit plutôt faiblesse
fjour une favorite (O à qui Goethe n’avait pas 'heur de plaire, voulut se donner le divertissement de faire représenter la pièce devant lui. L’auteur de Faust , qui était alors surintendant du théâtre de Weimar, ne put supporter l’idée de voir un chien figurer sur ce théâtre, et refusa de se prêter à un tel abaissement de l’art dramatique. Mais sa résistance fut inutile. On fit venir de Leipzig l’acteur Karlsten, qui avait dressé un caniche pour jouer le rôle du lévrier, et le surintendant n’eut d’autre ressource que de renoncer à ses fonctions. Il en fut relevé par une lettre du grand-duc en date du 1 3 avril 1817 (a). On dit au’à cette occasion Goethe avait adressé à Charles-Auguste un quatrain qui se terminait ainsi : « Puisque le chien triomphe, c’est au poète à se retirer (?). »