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contemporains. L’un d’eux , le moine de Trois- Fontaines, déjà cité, déclare cette chanson fort belle, pulcherrimam ! et c’est au point de vue littéraire qu’elle lui apparaît ainsi ; car, en sa qualité d’historien, il n’en est guère satisfait : il y trouve bien des faussetés. A cet égard , je n’éprouve aucun embarras à me ranger de son avis ; mais sur le premier point, j’ai peine à prendre parti pour ou contre lui.
Me mettre de son côté, c’est me compromettre aux yeux de ces sévères historiens de la littérature qui se demandent gravement et à priori si le beau a pu exister au moyen âge.
Ne point partager son sentiment , c’est entreprendre de prouver que ce qui a plu n’a pas dû plaire. J’en ai le droit, je le sais ; j’entends même répéter chaque jour que ce droit, celui de la critique, est imprescriptible. Mais pourquoi critiquer cette vieille chanson ? Pourquoi me montrer plus difficile que ceux qui, pendant des centaines d’années, l’ont écoutée ou lue avec plaisir? Outre que je me sens un grand fonds d’indulgence pour ce trouvère inconnu auquel je me suis comme associé , dont je suis presque devenu le collaborateur, j’ai peur de m’armer contre lui de certains principes ignorés de son temps, de certaines règles qu’on ne connaissait point. Ma tâche serait simple si j’avais réussi, comme tels experts en littérature, à me faire du beau un type idéal et à y rapporter tout. Ils procèdent à leur aise , à peu près comme ces vérificateurs des poids et mesures, qui , munis de leur étalon , n’acceptent que les litres ou les mètres qui s’y ajustent. Le malheur est que l’étalon me man-
Préface.
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que et que je ne sais où le trouver. Je dois reconnaître, cependant , pour rendre hommage à la vérité et pour ne point m’attirer de fâcheuses affaires, qu’à prendre pour type V Iliade ou l'Enéide , la chanson de la Reine Sibile me paraît fort loin d’en approcher; mais, en revanche, elle m’offre plus d’intérêt (Dieu me pardonne!) que la Thébaïde de Stace. C’est de la conception seule qu’il s’agit, bien entendu ; de la forme du poème, je n’en puis parler, à moins de juger celle que je lui ai donnée. Et si l’on me demande ce qui m’intéresse particulièrement dans cette rapsodie, voici ma réponse :
Ce n’est pas l’héroïne, cette victime innocente bien digne assurément de la noble compassion qu’excite toujours le spectacle de la vertu aux prises avec le malheur, mais par cela même se faisant un peu tort en ce qu’elle tombe dans le lieu commun, en ce qu’elle est un type de tous les temps, de tous les pays, de toutes les littératures.
Ce n’est pas davantage Charlemagne, qui prête plus à rire qu’à pleurer, et qui rappelle trop Sganarelle.
Ce n’est pas non plus le fameux duel du lévrier contre le meurtrier de son maître , encore que l’invention soit singulière et ait fait un assez beau chemin dans le monde. A mon gré, on ne pouvait mieux s’y prendre pour rendre le duel ridicule que d’imaginer celui-là, en sorte qu’on peut se demander si l’auteur a voulu démontrer l’excellence de cette procédure ou la tourner en dérision.
Ce n’est pas enfin le traître, quoiqu’il me soit
Préface.
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cher, ce bon traître du moyen âge, ce traître de regrettable mémoire , trop naïvement scélérat, trop niaisement pervers pour donner à personne l’envie de lui ressembler, et, quoique je déplore la transformation qu’il a subie de nos jours pour devenir un rusé, un madré, un spirituel coquin, pour se changer enfin de Macaire tout court en Robert-Macaire (').
Ce qui m’intéresse, c’est le personnage de Varocher, de ce brave bûcheron, si compatissant, si honnête, si dévoué, qui dans l’accomplissement des devoirs que sa générosité s’impose, se révèle à lui-même, se sent grandir, se juge de taille à être chevalier, veut le devenir, le devient, et se montre digne de ceindre l’épée et de chausser l’éperon d’or.
On dirait que notre poète a tracé d’avance le portrait d’un de ces enfants du peuple, d’un de ces paysans à l’écorce grossière, mais à la sève généreuse , au cœur chaud et héroïque, que la France moderne a vus plus d’une fois conquérir une épée et se montrer capables des mêmes vertus, des mêmes exploits que les plus hauts barons dont l’histoire ait gardé le souvenir.
Une telle figure dans une œuvre de ce temps-ci serait encore faite pour plaire, pour exciter l’admiration, mais non certes la surprise. Dans la littérature des temps féodaux, elle produit l’effet d’une découverte. Passe encore s’il s’agissait d’un bourgeois ; mais Varocher n’est qu’un vi-
i. Cette transformation a été déjà indiquée et expliquée dans la préface de Gui de Nanteuil.
Préface.
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lain , de la plus humble et de la plus pauvre condition , un homme de rien , un truand , un sauvage, comme il est qualifié en propres termes par l’un des chevaliers de la suite du roi de Hongrie.
Il ne manque pas, sans doute, dans nos chansons de geste, de personnages qui partent de très -bas pour arriver très-haut ; mais ils ne s’élèvent pas comme Varocher ; ils se relèvent, et , dès lors , toute analogie entre eux et lui disparait et s’efface , à ce point de laisser apercevoir , si l’on veut , une différence totale, une entière opposition.
Le fameux Rainouart au tinel , par exemple, ce Rainouart que Dante a mis en Paradis, où le trouvons-nous avant ses exploits? Dans une cuisine , au-dessous des marmitons dont il est le jouet et le plastron. Mais, à la fin, il se découvre qu’il est fils de roi. Quelle conclusion tirer de là, sinon la confirmation du proverbe : bon sang ne peut mentir ?
Robastre , l’homme à la cognée , dans le poème de Gaufrey , débute par être charretier et finit par devenir roi de Hongrie. Mais il a pour père un lutin, le lutin Malabron, doué d’un pouvoir féerique qui le place entre les rois et Dieu. Une telle naissance oblige plus encore que noblesse.
Le laboureur Gautier , dans Gaydon, est aussi rustre qu’on le puisse désirer de manières et de langage, et ne laisse pas pour cela de sentir et d’agir assez noblement. C’est que d’origine il est noble , en effet. Gautier est un petit gentil—
Préface.
homme déchu et qui a pris de mauvaises habitudes dans la vie rustique. Il n’est pas né trèshaut, il est vrai, mais enfin il est né.
La création de semblables personnages a donc tout au moins une signification ambiguë, et si l’on n’y veut pas voir un artifice pour faire mieux ressortir les avantages de la naissance , il y faut reconnaître une précaution jugée nécessaire par les écrivains du temps pour pouvoir attribuer un beau rôle à des acteurs populaires ou présentés comme tels. Ici on n’a pas à choisir entre ces deux suppositions. La naissance de Varocher les supprime, puisqu’il est vilain de père et de mère. C’est un type complet, c’est un caractère dont l’idée et même l’exécution font honneur à notre poète, qui l’a tracé à grands traits, mais d’une main heureuse , sinon exercée. Il est à noter que cette figure toute française a disparu dans les imitations allemande et anglaise dont nous venons de parler.
Comme Varocher met son cœur et son bras au service d’une reine et d’un empereur, il ne pouvait trop déplaire aux grands, et, d’un autre côté, son origine lui assurait une nombreuse clientèle dans les rangs inférieurs. Il y a donc lieu de croire qu’il dut beaucoup contribuer au succès de l’ouvrage où il tient une place si honorable.
A part l’invention de ce personnage, qui me paraît original , c’est une question difficile à résoudre que celle de savoir ce qui appartient en propre à notre poëte , ce qu’il a pu emprun-
Ixxx Préface.
ter soit à l’nistoire, soit à des récits légendaires antérieurs au sien.
S’il en fallait croire le moine de Trois-Fontaines, l’héroïne de ce récit ne serait autre que la fille de Didier, roi des Lombards, répudiée par Charlemagne après un an de mariage ; cette répudiation aurait été le germe de la chanson de la Reine Sibile (•). Il est très-vrai que Charlemagne, en 77 1 , répudia la seconde de ses neuf femmes, Désirée , fille de Didier, un an après l’avoir épousée; mais on n’a jamais su pourquoi, et le moine de Trois-Fontaines en convient luimême : incertum qua de causa. Dès lors , comment sait-il si bien que c’est Désirée qui a été chantée sous le nom de Sibile ? Pourquoi Désirée plutôt qu’Himiltrude , aussi répudiée avant elle r II y a grande apparence que le bon moine, cherchant à rattacher les chansons de geste à l’histoire véritable, aura imaginé cette attribution on ne peut plus douteuse. L’auteur de la chanson de la Reine Sibile n’avait pas plus en vue Himiltrude que Désirée, et s’il eût été de l’école de Chrestien de Troyes, son héroïne serait sans doute la femme du roi Artus au lieu d’être celle de Charlemagne. Il s’est proposé simplement d’intéresser aux malheurs d’une reine injustement accusée et punie , dont l’innocence est à la fin reconnue. Voilà le thème de son ouvrage et de bien d’autres qu’il faudrait pouvoir comparer et classer historiquement pour savoir d’où part l’idée qui en fait le fond , et ce
i. Voyez ci-dessus, p. xu.
Préfac e.
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qui revient à chaque pays , à chaque auteur, dans les développements qu’elle a reçus , dans les récits divers auxquels elle a donné lieu. Un savant danois, M.Svend Grundtvig, s’est donné cette tâche, et si la difficulté du sujet ne lui permettait pas de l’achever, il paraît du moins l’avoir poussée très-loin. C’est un bon juge, M. Ferdinand Wolf, qui lui rend ce témoignage (>).
« Depuis que j’ai fait connaître, dit M. Wolf, la version espagnole de la Reine Sibile , cette légende a été l’objet de savantes recherches qui en ont montré le rapport plus ou moins intime avec beaucoup d’autres récits répandus dans toute l’Europe. Je citerai surtout les travaux de M . Svend Grundtvig , qui a traité le sujet de la façon la plus complète et la plus approfondie dans son excellente collection des Chants populaires du Danemark. Il ne s’est pas contenté de faire connaître les chants populaires danois, islandais, et des îles Feroë qui s’y rattachent ; il a de plus, dans son introduction , rassemblé et soumis à la critique toutes les traditions historiques ou légendaires du même ordre, tant celles qu’on connaissait que celles qu’il a découvertes. A la fin de cette recherche, conduite avec une vaste érudition et une grande sagacité , il en résume ainsi les résultats :
« Il serait très-intéressant que quelqu’un nous donnât une explication satisfaisante de la connexion qui relie entre elles les formes si diverses de la légende ; mais le moment , je crois, n’est pas encore venu pour cela. Toutefois, et à titre
i. Voyez le mémoire précité de M. Wolf (Vienne, 1857, tirage à part, p. 6).
Macairt. f
Préface.
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de simple essai , je veux tenter ici de montrer le chemin que cette légende a suivi dans ses pérégrinations, et d’indiquer comment elle s’est développée et ramifiée
« Elle était primitivement commune à plusieurs tribus gothiques, telles que celles des Lan-
Sobards ( Gundeberga ) et des Francs. Par ces entiers , elle fut d’abord appliquée à l’ancien duc des Francs Hugo (le Hugon de la légende d ’Oliva) , puis transportée de celui-ci à Hugo Theodoricus, qui devint en Allemagne Hugdietrich, et plus tard (quand les légendes franques et ostrogothiques se furent confondues ou provisoirement mêlées) à un Dietrich de Rome (poème de Crescentia), et par là au personnage purement poétique de Dietrich de Berne. Pendant quelle prenait racine en France et en Flandre, où elle trouvait de nouveaux supports (Charlemagne-Geneviève), la légende se propageait en Allemagne à la faveur d’une chanson populaire qui célèbre Dietrich de Berne et son épouse Gudalind (Gunild); elle trouvait accès en Angleterre, en Danemark, en Islande et aux îles Feroë. En Allemagne, elle fut rapportée d’abord à Richarda ; plus tard, à Cunégondeet Henri, d’où les Anglais prirent texte pour la transporter à Gunild et Henri, auxquels succédèrent une Eli— nor et un Henri. Pendant ce temps, la version allemande empruntait des traits nouveaux aux récits français. En Danemark, on adopta la narration anglaise de Gunild et Henri, mais on l’appliqua plus tard à Henri le Lion, et, à la fin, on renonça à toute attache historique. En Islande et aux îles Feroë, on conserva les noms
Préface.
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de Dietrich et de Gunild , mais le fond de l’histoire se modifia sensiblement sous l’influence de la légende de Cunégonde. »
Tel est le résumé des recherches de M. Svend Grundtvig. Il y manque, pour le rendre clair, le détail de ces recherches mêmes; mais on peut le trouver dans l’ouvrage du savant danois. Ce qui y manque encore plus, pour le rendre sûr et concluant , ce sont des dates. Réussira-t-on jamais à combler cette lacune? J’en doute fort. Quant à présent , il est impossible de marquer la place qu’occupe historiquement notre poème dans cette série de récits de la même famille, mais d’une famille si mêlée qu’on n’y peut reconnaître ni les degrés de parenté ni les affinités. Notons seulement, d’après M. Grundtvig, que si la légende objet de ses recherches n’est pas d’origine française, elle a été du moins marquée en France d’un cachet particulier dont on retrouve l’empreinte en Allemagne.
L’épisode du chien doit-il être mis au nombre des embellissements que le fond de l’histoire aurait reçus chez nous, et peut-on en faire honneur à notre poète ? Bullet ne l’a pas cru ; il prétend que le chien d’Aubri descend en droite ligne du chien de Pyrrhus. « Je crois, dit-il, avoir trouvé dans Plutarque l’histoire véritable ou fausse qui a donné lieu à la fable du chien de Montargis. Je la rapporte suivant la traduction d’Amyot. Les grâces naïves et touchantes de son ancien langage valent bien les expressions froides et compassées du nôtre (') :
i . Traité : Quels animaux sont les plus advisez , ceulx de la terre ou ceulx des eaux.
Préface.
« Pyrrhus, allant par pays , rencontra un chien qui gardoit le corps de son maistre que l’on avoit tué, et , entendant des habitans qu’il y avoit déjà trois jours qu’il estoit auprès sans en bouger et sans boire ny manger, commanda que l’on enterrastle mort et qu’on amenast le chien quand etluy, et qu’on le traitast bien. Quelques jours après, on vint a faire la monstre et reveue des gens de guerre, passans par devant le roy, qui estoit assis en sa chaire, et avoit le chien auprès de luy, lequel ne bougea aucunement, jusques à ce qu’il apperceut les meurtriers qui avoient tué son maistre , ausquels il courut sus incontinent avec grands abbays et grande aspreté de courroux, en se retournant souvent devers Pyrrhus ; de maniéré que non seulement le roy, mais aussi tous les assistans, entrèrent en suspicion grande que ce dévoient estre ceulx qui avoient tué son maistre : si furent arrestez prisonniers , et leur procez fait là-dessus, joinct quelques autres indices et présomptions que l’ont eut d’ailleurs à l’encontre d’eux; tellement qu’à la fin ils advouerent le meurtre et en furent punis. »
« Un chien attaque les meurtriers de son maître en présence de Pyrrhus : sur cet indice et sur d’autres présomptions, ce roi les fait arrêter. On leur fait leur procès; ils sont forcés d’avouer leur crime; ils en sont punis : voilà le fond de l’histoire de celui de Montargis. »
Sans doute, c’est le fond de l’histoire, et il n’est pas impossible que notre poète ait mis à profit l’anecdote rapportée par Plutarque et répétée par Tzetzès vers le temps même où fut com-
Préface.
posée la chanson de la Reine Sibile (i); mais, cela même admis, il faut reconnaître que l’invention du fameux duel transforme le chien de l’antiquité en un chien du moyen âge et donne à sa fidélité une couleur tout à fait locale On peut douter du mérite de cette invention, mais il est surabondamment prouvé qu’elle frappa beaucoup et fut très-goûtée. Sans parler des bonnes gens qui y ont ajouté foi depuis le XIIe siècle jusqu’à nos jours, et pour rester au point de vue littéraire , deux auteurs au moins, certainement postérieurs au nôtre, l’ont trouvée si heureuse qu’ils l’ont imitée.
L’un d’eux surtout eût sagement fait de n’y point songer : c’est celui qui s’avisa de substituer au chien un champion fort peu digne d’un tel rôle, un singe. Dans la version en prose et très-amplifiée du poème si connu d 'Amis et Amiles, l’histoire des deux compagnons se prolonge fort au delà de leur mort. Ils ont été tués tous deux par Ogier en Lombardie; Lubias, femme d’Amis, apprend cette nouvelle et va la porter à Bellissant, veuve d’Amiles, qui a laissé deux enfants : Anceaulme et Florisset. Lubias empoisonne Bellissant, s’empare des enfants d’Amiles et veut les faire noyer. Ils sont sauvés par deux cygnes. Un singe aussi s’intéresse aux jeunes héritiers d’Amiles , et prouve le crime de Lubias en combattant contre Lambert son champion, qui est ignominieusement vaincu (J).
1. Dans la quatrième Chiliade , où Tzetzès dit que pareil trait s’était renouvelé de son temps.
2. Voyez le récit de ce combat dans l’édition de Verard, fol. Lxxmt-Lxxvn.
Préface.
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Cette première imitation a été signalée par Gaillard comme un emprunt fait par le roman à l’histoire ; car il admettait « le fait rapporté et prouvé dans les Monuments de la monarchie française de Dom Montfaucon. » Après l’avoir rappelé, il ajoute : « Dans le roman, c’est un singe au lieu d’un chien qui combat et qui est vainqueur, ce qui est encore moins naturel. Il est vrai que l’auteur du roman donne à ce singe une intelligence qui n’est guère que le partage des hommes, et surtout un attachement pour ses maîtres qui est bien plus le partage des chiens. Une autre circonstance particulière au roman, et qui n’est pas heureuse, c’est que le singe ne combat que contre un champion , au lieu que le chien avait combattu contre l’assassin même. La plupart des autres circonstances concernant le choix des armes et les précautions prises pour que ni l’homme ni l’animal n’eussent l’un sur l’autre, autant qu’il se pourrait, aucun avantage, sont à peu près les mêmes dans l’histoire et dans le roman ; et le romancier assure que de son temps l’histoire de ce combat était représentée sur les murs de la grande salle du palais à Paris, comme celle du combat du chien l’est au château de Montargis. C’est ce qu’il est impossible de vérifier aujourd’hui quant au combat du singe , la grande salle dont il s’agit, et qui était ornée de peintures et de sculptures, ayant perdu tous ces ornements dans l’incendie du Palais du 7 mars 1618 (').»
1. Histoire de Charlemagne , in-81, Paris, 1782, t. III, p. 488-490. Voyez aussi The History of fiction, by John Dun-
P RÉFACE.
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La seconde imitation est constatée d’abord par la grande et gracieuse enquête que firent le curé et le barbier dans la bibliothèque de Don Quichotte. « Bénédiction ! dit le curé en jetant un grand cri, vous avez là Tirant le Blanc. Donnez-le vite, compère, car je réponds bien d’avoir trouvé en lui un trésor d’allégresse et une mine de divertissements. C’est là que se rencontre Don Kirie- Eleison de Montaiban , un valeurçpx chevalier, et son frère Thomas de Montaiban, et le chevalier de Fonseca , et la bataille que livra au dogue le brave Detriant , etc. (')• »
Dans un Catalogue général des romans , ouvrage manuscrit du philologue Ritson, qui a appartenu à Heber et qui est aujourd’hui au Musée britannique , on lit à propos de Tirant le Blanc : « L’auteur fait battre son héros avec un chien, et cette lutte singulière est racontée dans Montfaucon comme un événement réel survenu en 1 37i (*)• »
Voilà donc notre poète plus imité qu’imitateur, car le rapport est manifeste entre le duel
3u’il a imaginé et ceux qu’on retrouve après lui ans les ouvrages précités ; rien ne démontre, au contraire , qu’il ait tiré parti de l’anecdote rapportée par Plutarque et rappelée par Tzetzès.
lop, Edinburgh, 1816 , deuxième édition, t. I, p. 434-429, et le premier mémoire précité de M. Wolf, p. 137-158, à la note.
1 • Traduction viardot.
2. Je tire ce renseignement des Notes extraites de la Bibliotheca Grenvilliana publiées dans le Bulletin de l’Alliance des arts, éd. pet. in-8, 1842-43, p. 302. — Voyez sur Tirant le blanc le Manuel du Libraire de M. Brunet.
lxxxviij Préface.
Il a pu tout aussi bien et beaucoup mieux connaître le fait analogue mais nullement identique que raconte saint Ambroise dans son Hexameron (i), et qu’il fait précéder de cette généralité : «Les chiens ont souvent fourni des preuves évidentes contre des homicides , et la plupart du temps on en a cru leur muet témoignage ; » pro-
f>ositions un peu excessives sans doute, mais dont 'étendue même prouve que dans l’épisode du chien d’Aubri c’est le duel qui est le trait saillant , que le reste n’a rien de particulier et était du domaine commun bien avant notre poète.
Aussi n’est-on pas peu surpris de trouver la mention de ce duel accolée au récit de saint Ambroise dans un historien anglais du moyen
i . Sæpe necis illatae evidentia canes ad redarguendos reos indicia prodiderunt, ut muto eqrum testimonio plerumque sit creditum. Antiochiæ ferunt in remotiori parte urbis crepusculo necatum virum, qui canem sibi adjunclum haberet. Miles quidam prædandi studio minister cædis extiterat : tectus idem tenebrcso adhuc diei exordio in alias partes concesserat : jacebat inhumatum cadaver, frequens spectantium vulgus astabat : canis questu lacrymabili domini deflebat aerumnam. Forte is qui necem intulerat (ut se habet versutia humani ingenii ) quo conversandi in medio authorilate præsumpta fidem assisceret innocentise, ad illam circonspectantis populi accessit coronam , et veiut miserans appropinquavit ad funus. Tum canis, sequestrato pauiisper questu doloris, arma ultionis assumpsit, atque apprehensum tenuit, et velut epilogo quodam miserabiie carmen immurmurans, universos convertit in lachrymas, fidem que probationi detulit, quod solum tenuit ex plurimis nec dimisit. Denique perturbatus ille , quod tam manifestum rei indicem , neque odii , neque inimicitiarum, neque invidiæaut injurias alicujus poterat objectione evacuare, crimen diutius nequivit refellere. ltaque, quod erat difficilius, ultionem persecutus est, quia defensionem præstare non potuit. (Dm Ambrosii opéra , Hexameron , lib. VI, in-fol., Paris, 1559, p. 882, col. 2.)
Préface.
âge, Gerald de Barri ou Gerald le Cambrien, qui emprunte mot pour mot à 1 ’Hexameron l’histoire du chien d’Antioche, en indiquant la source à laquelle il la puise , mais la complète ainsi de son chef, sans aucun avertissement , et comme s’il continuait à la transcrire (') :
Ob tantam igitur et tam vehemeniem homicidii pr&sumptionem ( milite tamen constanter inficiante) judicatum est duello rei certitudinem experiri , in campo itacjue constituas, et vulgi circumstante coro na , hinc cane dentibus armato , illinc baculo cubitali milite munito : tandem cane victore victus homicida succubuit et ignominiosarn publico palibulo pœnam dédit (1 2 3).
Si l’on veut savoir où Gerald de Barri a pris ce supplément dont il gratifie avec tant de discrétion l’auteur de VHexameron , la question n’est pas difficile à résoudre : c’est à notre poème qu’il a fait l’emprunt. Ce bâton dont il sait si bien la longueur, ce baculum cubitale, voici les vers qui lui en ont donné la mesure :
Et in sa man li dono un baston Qe de un braço estoit voire Ion (j),
Et où et comment a-t-il pu lire ou entendre réciter la chanson de Macaire ou de la Reine Sibile?
1. U en efface seulement les derniers mots , la conclusion, depuis : crimen diutius nequivit refcllere.
2. Giraldi Cambrensis ltinerarium Cambriæ, lib. 1 , Londres, in- 1 2, 158$, p. 124-uj.