‹ Macaire chanson de geste publiée d'après le manuscrit unique de Venise, avec un essai de restitution en regardChapitre 26 sur 118 · CXX1V · texte numérisé non relu

CXX1V

Prépace.

grâce aux précautions que j’ai dû, que j’ai pu prendre contre cette mauvaise chance.

On n’est pas aussi dénué de ressources qu’on le pourrait croire dans une entreprise comme celle où je me suis engagé, puisque les éléments de comparaison abondent entre les textes en français italianisé et les textes en français pur. Par là on peut se faire une idée assez exacte des procédés, pour ainsi parler, selon lesquels les Italiens ont défiguré une partie de nos anciens poèmes. J’ajoute qu’à restituer un texte en vers, il y a moins d’incertitude, moins de péril qu’à faire le même essai sur un texte en prose, et cela à cause du mètre, qui d’un côté marque mieux les fautes, et de l’autre ne permet pas d’aller trop loin chercher les corrections, en resserrant dans de certaines limites le choix des mots ou des tours à mettre en œuvre. Enfin, on m’accordera bien aussi qu’un commerce assidu et prolongé avec nos anciens trouvères est encore un moyen de ne pas tomber dans des suppositions trop choquantes.

Est-ce à dire que je me flatte d’avoir partout remplacé le terme ou le tour du compilateur de Venise par l’expression même qu’il avait sous les yeux? Assurément non. Pareille divination serait presque impossible, mais aussi presque inutile. Je m’explique.

} Si, i - par malheur (horresco referens /) l’ Enéide n’était parvenue jusqu’à nous que sous une forme • barbare, analogue à celle qu’a reçue en Italie la chanson de la Reine Sibile , nous n’aurions plus que le tableau d’un grand maître gratté et repeint par un barbouilleur. Les traits qu’il aurait

Pré face.

respectés nous permettraient encore de suivre ia fable imaginée par le poëte de Mantoue, et, jusqu’à un certain point, d’en apprécier les beautés de conception; mais la pureté du dessin , mais l’éclat du coloris, mais toutes les richesses du pinceau seraient à jamais perdus pour nous ; et quel insensé pourrait songer à les retrouver , à nous les rendre ? Les Eglogues et les Géorgiqaes nous aideraient bien à mesurer la perte, mais non à la réparer. Tout au contraire, pour restaurer un monument littéraire de l’âge auquel appartient la chanson de la Reine Sibile, on peut très-utilement s’aider de l’étude des monuments contemporains.

C’est que Virgile , comme tous les maîtres des grandes époques , avait un style ; c’est que les trouvères n’en avaient point , et que , dans le même temps , ils puisaient tous comme à une source commune les expressions de leurs idées. De là cette conséquence que , lorsque leurs récits sont beaux, c’est par le fond qu’ils valent, bien plus aue par la forme , qui fait presque tout le prix de V Enéide. Aussi la Chanson de Roland , défigurée comme elle l’a été par un jongleur italien , retient-elle encore beaucoup de sa valeur. Aussi V Iliade aurait-elle bien mieux résisté que V Enéide à semblable profanation.

Qu’on me pardonne, en un si petit sujet, d’évoquer les grandes ombres d’Homère et de Virgile. C’est le mit d’un fidèle qui , s’en allant prier à la plus modeste chapelle d’une cathédrale , ne laisse pas de fléchir un genou devant le maîtreautel.

Il résulte de ce qui précède que ma tentative

Préfac e.

cxxvj

[>eut sembler excusable , pourvu que j’aie rétabli e texte de Macaire, sinon absolument tel qu’il était, au moins tel qu’il aurait pu être; c’est-àdire , pourvu qu’à un mot , à un tour inadmissible, j’aie substitué un terme, une locution ayant cours à l’époque oùfut composé, selon moi , l’original français dont j’essaye de donnerune idée.

Ai-je réussi à m’acquitter de ma tâche dans ces limites ? Pour le prouver , il me faudrait tout justifier : et ce que je conserve du texte de Venise, et ce que je propose comme correction partout où il me semble défectueux. Mais, à ce compte , le commentaire serait vingt fois plus long que le texte. J’ai donc dû me borner et laisser beaucoup à l’appréciation du lecteur , lequel , selon le degré de sa compétence , pourra juger superflues ou insuffisantes les notes qui terminent ce volume , mais m’en pardonnera, je l’espère, l’excès ou le manque, s’il veut bien considérer qu’entre tout et rien il est un moyen terme honnête, et qu’en m’y arrêtant j’ai fait le possible et le nécessaire.

Voici maintenant les exemples que j’annonçais tout à l’heure. Ils achèveront de démontrer , si je ne m’abuse , que le poème de Macaire n’est original qu’en ce qu’il a de mauvais. Ils feront voir aussi la méthode que j’ai suivie pour lui rendre une forme ou identique ou équivalente à sa forme primitive. Je choisis ces exemples en petit nombre , mais de façon à ce qu’ils comprennent la généralité des cas.

On sait que dans son voyage à Constantinople, Blanchefleur est contrainte de s’arrêter en Hongrie par le terme de sa grossesse.

Préface. cxxvij

A la terça noit qu’i furent alberçé,

Cella dame partori una bel arité. (P. 1 1 6.)

De ces deux vers, le premier n’est que légèrement altéré , on le voit bien. Sauf l’addition du premier mot , qui n’est nullement nécessaire , on peut le conserver en le repolissant ainsi :

La tierce nuit que furent hebergii.

Mais le second vers a été bien plus endommagé. Il renferme , sans parler du reste , deux mots , partori , arité , dont l’un est purement italien , et dont l’autre n’a pas la forme qu’exige ici le sens. Comment réparer ce dommage? D’abord en recherchant l’expression française à laquelle répond partori , et qui pourrait être: s’accoucher de, se délivrer de ou s’agesir de.

La mesure n’admet pas les deux premières , c’est donc la troisième qui est la bonne. S’agesir donne au parfait s’agiut , dont le vers s’accommode très-bien , mais à la condition de le placer avant le mot dame; d’où il suit que cella ou celle doit être rejeté et remplacé par l’article. On a alors ce

fjremier hémistiche : s’agiut la dame ; reste pour e second : una bel arité. La forme arité n’a été mise là que pour esquiver iretier, rime inexacte aux yeux de notre compilateur. Il ne manque donc qu’une syllabe pour rétablir le vers, et quand j’aurais suppléé moult au lieu de très, par exemple , aurais-je rien changé d’essentiel ou de brillant au texte que j’essaye de retrouver ?

S’agiut la dame d’un moult bel iretier

cxxviij Préface.

me paraît donc une solution presque forcée, presque inattaquable du problème. Je justifie d’ailleurs s'agiut par ce vers de Philippe Mouskes :

D'un fil s'agiut, s’ot nom Guillaumcs.

J’ai dit en quel équipage Varocher accompagne la reine. Il semble si étrange, qu’on le tient pour fou :

Por li baston qu’el oit groso e quaru

E por li çevo q’el oit si velu. (P. 1 12.)

Le second de ces deux vers est à peifie modifié , et le premier ne serait pas plus difficile à restituer, n’était le mot quaru, qui est un barbarisme. Pourquoi donc , en dehors de l’orthographe , le compilateur italien s’est-il borné à cette seule modification ? C’est qu’il ne pouvait rien trouver de plus simple et de plus clair que le texte français , à l’exception d’un mol auquel il a jugé à propos de substituer quaru. Et quel était ce mot, qui , si je vois juste , devait être de deux syllabes , terminé en u, et d’une signification équivalente à celle de quaru ? C’était costu ou cornu. On disait bâton costu ou bâton cornu aussi bien que bâton carré, au sens de bâton noueux, qui a des côtes, qui n’est point rond (•). Comme carré ici est rejeté par la rime , c’est costu qu’il faut lire plutôt que cornu , car cornu se retrouve en italien

1. Voir aux notes, sur la page 1 12. — Bâton carré se lit à la page 1 14 de notre poème, où j’ai pu le conserver parce que la rime l’admet.

Page 1