‹ Macaire chanson de geste publiée d'après le manuscrit unique de Venise, avec un essai de restitution en regardChapitre 74 sur 118 · Fol. 17 r · texte numérisé non relu

Fol. 17 r

Macaire. *

Préface.

xviij

financière, mais s’y montra un peu enclin à l’exaction. Qu’on en juge :

Maquaires se parti o ceulx de sa partie

Et vint droit à Nanteul ung peu devant complie ;

Et sa commission , c’on lui avoit baillie De par le roy Char Ion, monstra la baronnye :

Qu il estoit establis, par droite commandic De l’empereur Charlon que Jhesus benéye ,

C’on obéisse à lui sans faire villenye;

Et qui lui mefferoit la monte d’une aillie,

Le roy lui donnoit force qu'i lui tollist la vie.

Charles estoit doublés jusques en Romenye :

Nul n’ose reffuser n’à lui n’à sa mesnye;

Maquaire demoura en ceste seignorie.

Tel coustume alleva, ains l’année acomplie,

De quoy en la cité fut la gent sy honnye

Que d’un seul huis ouvrir qui stiet sur la chaussie

Paioit on .VI. deniers la sepmaine acomplie ;

D’une fenestre ouvrir paioit on la moitié.

Qui sur couste gisoit oà plume feust mussie,

ÏT paioit .vi. deniers, pour voir le vous affye ,

S’il n’estoit gentilz homs et de chevallerie.

De .XX. sous marchander autant , quoy que nulz die ; D’un chappon, .il. deniers ; de my lot de boullie Paioit on une maille, c’estoit chose taillie.

La cité de Nanteul fut adont bien honnye;

Car Maquaire li gloux, qui l’avoit asservye,

Envoyoit chascun an par coustume assentie Tant d'avoir Kallemaine de ceste roberie Que le roy emplis soit en sa grant tresorie. ' Cesteystoire n’est pasfaicte de gaberie,

Ains est de vérité par cronique fournye{ i).

■ J’appelle sur ce passage l’attention des finan-

«. Fol. 17.

Préface.

ciers qui font de la matière imposable l’objet de leur étude, et je leur signale particulièrement l’impôt sur les lits de plume, auquel Macaire soumit les habitants de Nanteuil.

Un autre poète du même siècle, un poète connu au moins des érudits, Gace de la Buigne (■),

3ui fut successivement chapelain de Philippe VI, u roi Jean et de Charles V, a raconté sommairement dans ses Déduits de la Chasse , non l’histoire entière dont je publie le récit primitif, mais seulement de cette histoire l’épisode qui se rattachait à son sujet, celui du chien (*). Il dit à ce propos :

L’histoire trop longue seroit Qui toute la reciteroit,

Aussi est elle aux paroiz painte;

Pour ce la scaivent des gens mainte.

i. Et non de la Bigne ou de la Vigne , comme on l’a presque toujours nommé. La preuve s’en trouve au cabinet des titres de la Bibliothèque impériale (titres scellés , sous le nom de la Buigne). Là, on peut voir ceux quittances de ce poète en sa qualité de premier chapellain du roy , l’une datée du 14 janvier 1330, l’autre du 23 février 1379. A cette seconde quittance est apposé son sceau en cire rouge, qui se compose d’une fasce chargée d’une étoile et accompagnée de trois besants ou tourteaux. Une troisième quittance de clercs de la chapelle du roi, du 14 janvier 13 $0, fut donnée sous le seel de Monseigneur Gace de la Buigne. Ce sont les seuls renseignements que je puisse ajouter à l’excellente notice sur Gace de la Buigne et sur son poème, que renferme le Tare et curieux volume de M. le duc d’Aumale, intitulé: Notes et documents relatifs à Jean, Roi de France, et à sa captivité en Angleterre.

2. Voyez ce récit dans notre Appendice , sous le n° U, p. 312-31 J.

Préface.

Et à la fin :

De preuve n'a mestier l’histoire,

Car en France est toute notoire.

Voilà un témoignage formel de la popularité conquise par notre chanson. On le voudrait seulement plus précis, plus complet. On voudrait savoir s’il s^agit de peintures représentant le combat de Macaire contre le chien, ou d’une suite de compositions inspirées par les principales scènes du roman. Il me paraît fort probable que Gace de la Buigne n’a ici en vue que la scène du combat; mais ce qui est assuré, c’est qu’elle était peinte en plusieurs lieux. Les termes généraux aux paroiz, sans autre désignation, l’indiquent déjà, et le passage de Gaston de Foix, dont nous parlerons bientôt, ne permet pas d’en douter.

Il y a un moment orageux dans l’histoire de notre poëme, où le fond du récit primitif paraît sombrer, où l’épisode du chien s’en détache et surnage seul. L’amour criminel de Macaire pour la reine n’est plus alors la cause première du meurtre d’Aubri ; c’ést par l’envie, par la haine que ce meurtre est vaguement expliqué. Le moment ne tardera guère , mais on peut croire qu’il n’est point venu à l’époque où écrit Gace de la Buigne (•). On voit au moins que ce poëtecon-

i. Époque difficile à préciser. On sait seulement que Gace de la Buigne commença son poëme à Hertford, en Angleterre, vers le mois d’avril 1 3 59, et qu’il l’acheva en France après le mois de novembre 1373. (Voyez la notice précitée de M. le duc d’Aumale.)

Préface. xxj

naît encore toute la fable imaginée au XI 1* siècle, puisqu'il fait avouer à Macaire

Qu’avoit voulu le roy trahir Et avec la roy ne gésir ,

Qui estoit si très preude femme Qu’on ne vit oncques meilleur dame.

Notons seulement que sur un point Gace de la Buigne s'éloigne un peu du récit original où Macaire est brûlé après avoir été traîné à la queue d'un cheval, tandis que d’après le chapelain,

Il fut pendu en ung gibet.

Voici ailleurs de simples additions. Le personnage qui ne porte dans notre texte que le nom d ’Albaris ou Aubri , devient Aubri de Montdidier. il meurt de la main de Macaire

au bois de Bondis ,

A trois lieuves près de Paris.

Et le duel a lieu

En Ville Notre Dame ez prez.

Sans doute Gace de la Buigne trouva dans la seconde version ces détails qui ne sont point dans la première. C’est du moins chose sûre quant au nom d’Aubri , comme le prouve le passage d’Alberic de Trois-Fontaines rapporté cidessus (■).

i . De Albrico milite Montés Dtsiderii.

xxij Préface.

On sait au’à les entendre les auteurs, de nos anciennes chansons de geste n’étaient rien moins que des historiens. Cette prétention, toujours affichée, trouvait créance dans la société laïque, et plus d’un clerc même s’y laissa prendre. Il y en eut sans doute comme Alberic de Trois-Fontaines qui n’enregistrèrent point avec une crédulité trop facile toutes les inventions des prétendus historiens ; mais Alberic lui aussi, malgré ses réserves, ne paraît-il pas en accepter au moins une partie ? Parmi les chroniqueurs qui ont puisé à cette source poétique, et sans témoigner aucune méfiance, nous en trouvons un qui pour écrire les règnes de Charlemagne et de Louis le Débonnaire a pris à pleines mains ses matériaux dans la plupart des chansons de geste. Il n’a pas oublié la nôtre, qu’il abrège, dit-il, mais à regret ; car Vistoire en est belle à oyr là où elle est au lonc. Il la connaît donc tout entière , et on le voit bien d’ailleurs, puisqu’il en rappelle les principaux traits et en nomme les personnages importants : la reine Sibile , Macaire, le nain, Aubri de Montdidier et le bûcheron Varocher, qui sous sa plume sans doute picarde devient Ver roquier (>).

Où a-t-il pris que dans son duel contre Macaire le chien n’avoit pour toutes armeures que une queue ou tonnel trouée par les deux bouts ? Probablement dans la version en vers alexandrins de notre poëme. En tout cas, voilà la première mention que l’on rencontre de ce tonneau qui se

i . Voyez V Appendice , sous le no m, p. 3 1 j-3 17.

Préface. xxiij

retrouve dans les récits postérieurs du combat et dans les estampes qui le représentent.

L’ouvrage anonyme de ce compilateur, qui commence à la fondation d’Athènes par Jupiter, finit avec le règne de Charles V, à l’année 1 380. C’est donc sans doute vers cette époque qu’il fut écrit (1).

Gaston Phébus, comte de Foix, qui mourut onze ans plus tard, connaissait l’histoire du chien d’Aubri , et l’a racontée dans son Livre de la Chasse (2) ; mais il en ignorait l’origine, et ne l’a pas tirée , comme notre chroniqueur, du roman dont elle fait partie. La preuve en est que, selon lui , Aubri de Montdidier traversant un jour la forêt de Bondy, y fut attaqué à l’improviste par Macaire, un homme qui le héoit par enviey sent autre raison. Si Gaston Phébus avait lu la chanson, il y aurait trouvé une autre raison que l’envie pour expliquer l’attaque de Macaire et le meurtre d’Aubri.

Le témoignage de Gaston Phébus n’en est pas moins précieux. U confirme et complète celui de Gace de la Buigne au sujet des peintures qui re-

1. Il m’a été signalé par mon savant confrère et ami M. Léopold Delisle. C’est le manuscrit de la Bibliothèque impériale, fr. 5003, intitulé au dos : Chroniques de France. Fauchet, à qui il a appartenu, a écrit ce renvoi à la marge du fol. 96, où se lit le passage qui nous occupe : « Voyez Phœbus le conte de Foix, au Livre de la Chasse, et Gaces de la Vigne. » Peiresc, qui avait eu le manuscrit entre les mains, y a relevé, en 1612, le sommaire de notre histoire. (Voyez le manuscrit de la Bibliothèque impériale, lat., n° 10,000, fol. 318.)

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