‹ Machault d'ArnouvilleChapitre 103 sur 268 · Luynes, X · texte numérisé non relu

Luynes, X

4. Quelques efforts qu'aient faits les historiens bretons, comme par exemple AI. du Boucliez de Kerorguen dans son intéressant ouvrage sur les États de 1736, pour présenter les choses d'une fai;on différente, il suffit de lire les curieuses correspondances des commissaires du roi et des présidents des ordres avec les minisires pour se convaincre de l'exactitude de ce tableau et parliculièrement de ce dernier trait. Un incident qui se passa aux États de 1150 peut donner une idée du ton et des allures qui régnaient dans l'assemblée.

Au milieu d'un bal chez la duchesse de Chaulnes, un membre de la noblesse,-M. de Renihel, ivre u et sentant le vin prodigieusement » entre, et va camper sa chaise au premier rang, gênant les danseurs, gênant les dames qu'il empêche de voir les donses, et incommodant de son odeur la présidente de Cucc auprès de laquelle il est assis. Celle-ci se fâche, et lui dit tout net qu'il pue et qu'il ait à se ranger. « Comment faites-vous tout le long de l'année avec M. de Gucé, qui ne sent pas l'ambre? » réplique aussitôt notre genlilhomme, avec d'autres propos « les plus durs et les plus oITensauls ». Plaintes de la dame au capitaine des gardes du duc de Chaulnes : M. de Uenihel est arrêté, renvoyé, et on obtient de lui la promesse qu'il ira se coucher et ne reparaîtra plus aux Élats. — De cet incident faillit résulter

loO MACHAILT D'aRNOLVILLE.

elle ouverte qu'ils appelaient de tous leurs vœux le moment où elle finirait. Intendant, commissaires du roi, présidents des ordres ne travaillaient qu'à hâter le plus possible le moment de la délivrance; heureux quand des députations à la cour, des remontrances à envoyer, des réponses à attendre, ne venaient pas compliquer les choses, mal disposer les esprits, et fournir des prétextes à l'inaction des États! Eleureux aussi quand il ne se produisait aucun décès parmi les membres de l'assemblée ; car les États ne manquaient jamais, en celte circonstance, d'assister en corps aux funérailles, et c'était une journée perdue pour le travail. « Contre-temps tristes et fâcheux, écrit en guise d'oraison funèbre le trésorier général des États La Boissiére, un jour que le cas s'était présenté, qui ralentissent nécessairement la suite des alTaires *. » Si les agents du roi dans la province appelaient de tous leurs vœux la séparation des États — « la fin de toutes agitations et de tout genre d'ennui pour un honnête homme », écrivait en 1703 un ministre que Machault n'eût certainement pas désavoué S — on n'était pas moins

une grave affaire. Le lendemain, en ellet, M. de Renihel ayant manqué de parole el étant revenu aux Étais, fut arrêté de nouveau et incarcéré par ordre du duc de CLaulnes. Toute la noblesse réclama vivement, non eu faveur du coupable, « mauvais sujet au dire de tout le monde », mais contre l'atteinte portée à un des plus beaux privilèges des députés, leur inviolabilité pendant le temps des sessions. Elle exigea la libération du prisonnier, des excuses, et décida jusque-là de ne plus remettre les pieds chez le duc de Chaulnes. Dans létat des esprits, ce nouveau grief, joint à bien d'autres, pouvait ajouter beaucoup aux difficultés d'une session déjà particulièrement troublée, el il importait de faire cesser à tout prix cette attitude de la noblesse. 11 fallut, pour sortir de cette impasse, que le duc de Ilohan, président de la noblesse, feignit d'être malade; le duc de Chaulnes vint aussitôt lui faire une cérémonieuse visite, en présence d'un grand nombre de gentilshommes, et il y fut question d'honnêtetés, même d'excuses de ce qui s'était passé. Ceux-ci rendirent au duc de Chaulnes la visite que leur président avait reçue, et c'est ainsi que la noblesse rapprit le chemin des salons des commissaires du roi. — Quant au piteux héros de cette aventure, sa famille elle-même demanda « qu'il fût envoyé dans tel château qu'il plairait au Roi d'indiquer, aulant d'années que Sa .Majesté jugerait à propos ». — M. de Renihel avait dépassé la mesure; mais nombreux étaient ceux de ses collègues qui l'imitaient tout en allant moins loin. Ils avaient de bonnes raisons pour tenir avec insistance, lors du renouvellement du bail des devoirs, à ce que le prix de l'eaude-vie fût fortement diminué pour « les ecclésiastiques, nobles, juges, maires, échevins el notables personnages ». Et en effet les fermiers, jaloux de se concilier la bieuveillance des États, vendaient 2 l. aux ecclésiastiques, 2' 10s à la noblesse, 3 l. aux notabks bourgeois, la mesure d eau-de-vie qui coulait 4' 10' au commun peuple; application bizarre et peu connue du grand principe de l'inégalité devant limpùt. (BaU des devoirs de l7o2, Arch. na'i.,33i.j — Luynes, X, 487 et suiv. : lettres de la BoisSière, du duc de Chaulnes, de Bâillon, décembre l"oO, H. 323; le récit de d'Argenson, 13 décembre l"oO, défigure l'allaire de M. de Renihel.

Page 1