‹ Machault d'ArnouvilleChapitre 118 sur 268 · La Boissière à Macliault, 27 novembre · texte numérisé non relu

La Boissière à Macliault, 27 novembre

166 MACHAULT D'ARNOL'VILLE.

sions fut choisie par la cabale pour livrer une dernière balailie : le renouvellement du bail des devoirs. On appelait ainsi des droits sur les boissons, que les États affermaient à leur profit, et qui constituaient une des principales recettes de l'état de fonds ou budget de la province. A chaque session d'États était nommée une commission pour rédiger les conditions du bail, opération qui consistait le plus souvent à reproduire purement et simplement les conditions du bail précédent. En 17o0, la commission imagina d'y introduire certains changements de nature à rendre plus difficile la répression de la fraude, par conséquent à faire diminuer le prix de l'adjudication et à mettre en question l'équilibre du budget provincial, et la noblesse s'enlèta à ne pas vouloir qu'il fût procédé aux enchères sans que les modifications proposées, auxquelles le duc de Chaulnes avait dû opposer un veto formel, eussent été introduites dans la rédaction du bail. Son opposition était d'autant plus dangereuse que dans ces sortes de questions l'emploi de l'autorité était toujours très difficile, sinon impossible : aucune compagnie ne se serait chargée d'affermer des droits dont la noblesse aurait pu contester la légalité, et dont la perception aurait rencontré en conséquence les difficultés les plus graves. Le duc de Chaulnes sauva tout par ce mélange habile de complaisance et de fermeté qui caractérisait sa conduite depuis l'ouverture des États : il accorda tous ceux des changements demandés qui n'étaient pas absolument incompatibles avec la perception régulière de l'imposition, signifia avec fermeté et dignité que c'était sa dernière résolution et qu'il ne pouvait aller au delà, fit des reproches sans se fâcher et fit peur sans menacer, et produisit ainsi dans les États un certain revirement : tiers et clergé volèrent de s'en tenir aux articles accordés, et si la noblesse persista encore dans sa résolution de réclamer les articles refusés, ce fut surtout pour sauver les apparences, et avec trop peu de chaleur pour inspirer aux fermiers des inquiétudes véritables. Aussitôt la délibération fut signée, les conditions du bail publiées; on procéda aux enchères, puis, le 9 décembre, à l'adjudication, qui fut même faite avec 280 oOd livres de plus-value. Quelques jours ai)rès, le 14 décembre, se terminait enfin cette orageuse session, à la grande salisfaction des présidents, des commissaires du roi, et du contrôleur général lui-même, tous exténués « du combat long et opiniâtre ' » qu'il avait fallu soutenir pour résister à la tempête, et finalement pour ne pas faire naufrage en arrivant au port. C'était à l'habileté du duc de Chaulnes que Machault était surtout redevable d'avoir échappé à tant d'écueils -, et aussi pour une bonne part à la duchesse de Chaulnes qui avait travaillé avec dévouement au succès de l'affaire : « Elle a fait merveille,

i. Machault à l'cvêque de Hennés, i"' dijcembre. 2. Liiynes, X, 458.

dit d'Argeason ', de paroles éloquentes et de démarches vives : elle s'est faite la meilleure amie de quelques vieilles Bretonnes qui ont du crédit. »

Le vingtième subsistait donc en Bretagne, comme dans les autres provinces du royaume, sans abonnement, et le gouvernement n'avait cédé que sur quelques points sans importance. Néanmoins Macliault se serait fait une singulière illusion s'il avait pu croire à la résignation de la province. Tout ce qu'on avait gagné aux États de 1750 était d'avoir évité en Bretagne le même petit coup d'État qu'il avait fallu faire en Languedoc et contre l'assemblée du clergé. Mais l'adhésion contestée, incomplète, qu'on avait arrachée aux Étals, ne signifiait nullement que la perception devint facile, que les résistances dussent cesser, ni surtout que les États ne fussent pas tentés de revenir à la première occasion possible sur ce consentement extorqué. Beaucoup d'entre eux, en quittant la ville de Rennes, songeant que leur pays allait devenir la proie de ces traitants, de ces commis détestés, se promettaient à part eux de mieux faire une autre fois. Eu attendant, les Bretons tinrent à honneur de mettre aux opérations des directeurs et contrôleurs tous les obstacles imaginables. Non seulement les recouvrements marchèrent avec une lenteur extrême, ce qui était général dans la plupart des pays d'États, mais même les déclarations, que l'on avait obtenues en Provence et en Artois, et que l'on était en train d'obtenir en Languedoc, ne purent être arrachées à l'obstination des Bretons qu'avec des peines infinies. Inutilement l'intendant rendait ordonnances sur ordonnances, les 16 janvier et 20 avril 1751, le 28 mai 1732, pour en hâter la remise, et en régler la forme; inutilement il annonçait chaque fois que les délais accordés étaient irrévocablement les derniers : il n'obtenait rien, ou n'obtenait que des pièces tellement informes et confuses ^ qu'il était impossible à l'administration d'en faire usage. Dans ces conditions, les rôles de 1751, ceux de 1752, ne purent être que la répétition ou à peu près de ceux de 1750, eux-mêmes en grande partie copiés sur ceux du dixième de 1749 : d'où des plaintes amères sur cette mauvaise foi et cette injustice de continuer le dixième sous le nom de vingtième, de ne pas tenir compte des déclarations, de manquer aux engagements pris et signés par le duc de Chaulnes aux Etats de 1750. La vérité était au contraire que la plus grande modération avait présidé à toutes les opérations relatives à la confection des rôles et au recouvrement. La reproduction

i. D'Argenson, 6 décembre. ITiJO.

2. Celle du 16 janvier accordait cependant aux Bretons tout ce qu'ils pouvaient souhaiter; car elle promettait de s'en tenir à leurs déclarations jusqu'à ce qu'elles fussent vérifiées, et de leur tenir compte alors de la surta.ve qu'ils auraient pu subir pour l'année 1730.

Page 1