La Boissière à Machault, 21 octobre, H. 'iH
180 MACriAULT D'âRNOUVILLE.
dangereuse encore que ne serait une séparation forcée; on craignit tout au moins qu'elle ne laissât désormais passer sans donner d'avis toutes les déliijéralions possibles, pour avoir ensuile prétexte à contester la légalité de tout ce qui aurait élé fait, notamment du bail des devoirs; enfin on n'était pas assez sûr du clergé ou du tiers pour qu'il fût sans péril de mettre à pareille épreuve leur docilité ou leur fermeté; épouvantés par les menaces de la noblesse, ils pouvaient cesser de voter dans le sens de la cour, et leur défection faire écrouler tout le plan par la base. Telles furent les raisons, évidemment plausibles, qui firent préférer le premier ordre au second. Ainsi cette noblesse bretonne était assez redoutable pour que le gouvernement ne put pas tout contre elle, et dans le moment même où des mesures étaient prises pour vaincre ses procédés d'obstruction, on était obligé de ne pas les lui enlever tous et pour toujours, et de ne pas la réduire au désespoir. Malheureusement, les ménagements n'étaient pas moins dangereux que la sévérité, et l'unique conclusion que tira la noblesse de ceux qu'on garda avec elle fut qu'elle faisait peur, quon n'oserait en venir à une séparation, et qu'elle pouvait sans crainte aller aussi loin que possible dans la voie de la rébellion. •
Le 26 octobre les commissaires du roi firent donc signifier à l'assemblée 1 ordre de délibérer sur les demandes qui lui avaient élé faites de la part du roi, sous peine de désobéissance; et les États prirent de suite les délibérations demandées. Pour la seconde fois le roi était obéi; mais cette soumission partielle ne terminait rien, puisque l'affaire du vingtième était toujours pendante, et le mémoire des griefs toujours en discussion. Aussi l'assemblée retomba-t-elle rapidement dans l'ornière d'où elle venait d'être tirée. On put s'en convaincre dans la séance du 28. Le tiers proposait de conclure le mémoire des griefs dans les termes suivants : « Si le Roi veut écouter sa justice, il nous accordera la suppression du vingtième; mais si les besoins de l'État y font obstacle, sa bonté paternelle nous en accordera l'abonnement, comme le seul et unique moyen de concilier les intérêts de Sa Majesté avec le soulagement de ses sujets ». La noblesse exigeait impérieusement qu'à cette invite, cependant assez claire, fût jointe une demande directe et formelle de l'abonnement, et que les mots « que nous la supplions de nous accorder >^ fussent mis dans la rédaction du tiers après le mot d'abonnement. Ce fut l'objet d'une vive discussion. « Le tiers étant resté sur le théâtre et parlementant avec la noblesse dans le dessein de se rapprocher mutuellement, plus de deux heures se passèrent dans ce chic-choc de tempéraments proposés et rejetés; enfin l'ordre du tiers se détermina à se retirer dans sa chambre et sortit, mais cédant aux sollicitations de la noblesse de rentrer, il rentra un moment après, et ce fut encore pour perdre une heure en nouveaux parlementages aussi inutiles que les
premiers; en sorte qu'il sortit une deuxième fois pour aller dnns sa chambre; et M. Bâillon quelque temps après revint seul sur le théâtre pour reprendre la négociation. Tant et tant fut débattu sur cela sans se rendre de part ni d'autre qu'enfin huit heures arrivant et la frayeur de la pernoctation ayant gagné tout le monde, les trois ordres se remirent à tarder de délibérer sur le tout au malin; c'est ainsi qu'il est quelquefois arrivé à des voyageurs de marcher toute une Journée et de se trouver à la fin au même lieu d'où ils sont parfis *. » C'était à désespérer de jamais aboutir, et l'on se demande en efïet comment les États seraient parvenus à sortir de cette impasse, lorsque l'imagination du duc de Chaulnes, surexcitée par un désir ardent d'en finir, lui suggéra un expédient bizarre, mais nécessaire : ne pas conclure du tout. Puisqu'en effet il était impossible de s'entendre sur la conclusion à mettre, on s'entendrait peut-être mieux pour ne mettre aucune conclusion. Il s'empressa de soumettre cette idée ingénieuse aux trois ordres, qui l'acceptèrent; la noblesse, parce qu'il était dit dans tout le texte du mémoire que l'abonnement était le seul remède aux inconvénients de la régie; le clergé et le tiers, parce que la demande de la suppression ou de l'abonnement n'étant faite nulle part en termes catégoriques et formels, on ne contrevenait point aux défenses faites au débat de la session par les commissaires du roi.
Le mémoire ainsi mutilé, et plus ridicule encore que sous sa forme primitive, fut immédiatement envoyé au contrôleur général, acconîpagné des appréciations qu'il méritait : « pièce informe et monstrueuse, dit le duc de Chaulnes -, si mauvaise, si mal faite, si remplie de faits faux, si pleine de mauvaise foi, si gonllée de déclamations vagues et pitoyables, d'un style si dur et si arrogant, que j"ai beaucoup balancé pour savoir si je devais vous l'envoyer ». Mais en même temps qu'ils la condamnaient sévèrement, les correspondants de la cour reprenaient pour leur compte les conclusions qui en avaient été rayées,' et suppliaient le contrôleur général d'accorder l'adoucissement proposé pour les rôles de 1733 et pour la perception du vingtième des années précédentes, comme unique moyen de remettre un peu d'ordre dans l'assemblée. <' Quel mémoire! lui écrivait La Boissière 3. Heureusement, monseigneur, vous ne ferez pas dépendre les grâces que nous espérons de la manière que nous nous y prenons à les demander! »
Docile à ces conseils, et imposant silence à un mécontentement trop justifié, Machault ne refusa pas les concessions demandées; sa réponse fut une fin de non-recevoir absolue quant à la suppression ou à l'abon-