Recueil de pièces, t. IX
2. Le mot avait été en effet écrit dans une des apologies de l'immuuité ecelésiaslique qui circulaient alors, celle de doni La Tasle, évèque de Bethléem (Bibl. nat., ms. fr. \oTà'J). << Est-il de la raison et de la justice de rendre Dieu comme tributaire, eu soumettant aux tributs des biens qui lui ont été solennellement consacrés? » Environ un siècle plus tôt, à l'Assemblée du clergé de 1619, le cardinal de Sourdis avait aussi osé dire : « Exiger des décimes sur le clergé, c'est mettre Dieu à la taille ».
272 MACIUULT D'aRNOUVILLE.
lions dans son Royaume.... Le Roi peut cesser de nous donner des abbayes (et il serait à souiiaiter pour notre salut que cela nous arrivât).... Enfin il peut tout, car il est le maitre;... je crains bien que sa patience ne devienne fureur quand il sentira que sa longanimité peut encourager tous les corps du royaume à lui désobéir et que notre impunité peut avilir l'autorité la plus légitime. Il a donné la loi à toute l'Europe : souffrira-t-il longtemps que ses propres sujets lui désobéissent, surtout nous qui lui devons tout ce que nous sommes?... Que deviendrions-nous s'il appesantissait sur nous son bras redoutable?... Quel soulèvement n'éprouverions-nous pas de la part du second ordre qui fait ici cause commune avec le Roi, puisque c'est uniquement pour lui rendre justice... que le Roi a daigné se commettre avec nous!... Nous devons sentir que si même nous pouvions obtenir du Roi dans l'affaire présente des conditions capables de donner atteinte à sa dignité et à sa souveraineté, nous ne jouirions pas longtemps d'un triomphe aussi indécent : il nous deviendrait sûrement funeste.... Craignons qu'il ne soit forcé de travailler à l'abaissement du corps ecclésiastique, comme Richelieu a abaissé les calvinistes. » C'était sur ce rapprochement pénible pour les évêques que l'auteur anonyme terminait cette lettre pleine de vérités, d'aperçus prophétiques, et bien faite pour piquer au jeu l'amour-propre de Louis XV. Sur un seul point, malheureusement, il se trompait : il ny avait plus à la tête des affaires ni un Richelieu, ni un roi sachant se faire obéir, ou s'il s'y trouvait encore un homme capable de continuer l'œuvre du grand cardinal, cet homme était singulièrement plus entravé par la faiblesse et l'indifférence de Louis XV que Richelieu ne lavait jamais été par la versatilité de Louis XIII.
Il n'était pas besoin d'apporter tant de raisons solides et de traits piquants pour entraîner l'adhésion populaire, celle du peuple de PaTis surtout, témoin curieux et attentif du débat. Janséniste en majorité, ou du moins animé de sympathies jansénistes, détestant son archevêque et avec lui tout le parti de la Bulle et du haut clergé, il était gagné d'avance à toute politique hostile à ce corps : à plus forte raison lorsque cette politique avait pour elle la justice et l'intérêt évident de l'Étal. Aussi le mécontentement suscité au premier abord par l'établissement du vingtième n'avait-il pas tardé à faire place à des dispositions différentes : on se plaignait moins du vingtième, depuis que le vingtième était devenu avant tout la terreur du monde ecclésiastique. C'est ce dont ne permet pas de douter la lecture du Journal parfaitement sincère et véridique de l'avocat Barbier, document ici beaucoup plus sûr et plus digne de foi que celui du marquis d'Argenson, qui voit surtout ce qu'il veut voir et prête trop facilement aux autres les sentiments frondeurs qui l'animent lui-même. Tandis que d'.Argenson nous montre lopinion nettement hostile aux mesures fiscales du gouverne-
ment, et se prononçant « pour le clergé, quoique envié et méprisé' », Barbier présente les choses d'une manière absolument ditTérente : « Tout le monde, dit-il, souhaite que le contrôleur général réussisse-.... Que les prêtres soient imposés au vingtième comme les autres, c'est le vœu de tout le monde séculier^. » A la vérité, le ministère est peu populaire à cause des impôts, du prix du pain et de la misère générale, mais il l'est encore plus, cependant, que le clergé : « S'il pouvait faire quelque diminution de droits comme sur le bois et le charbon,... il entreprendra tout ce qu'il voudra pour forcer le clergé sans que qui que ce soit s'en plaigne '' », dit-il encore, exprimant en cela très exactement l'opinion du peuple de Paris, qui n'aurait rien eu à reprocher au contrôleur général si l'égalité avait dû s'introduire non dans un nouvel impôt se surajoutant aux autres, mais dans les anciennes taxes diminuées. Barbier lui-même est un partisan déclaré de la politique de Machault : <( La taxe des impositions sur les biens, dit-il, doit être proportionnelle et répartie également sur tous les sujets et membres de l'État, à proportion des biens que chacun possède réellement dans le royaume : en Angleterre, les terres de la nohlesse, du clergé, du tiers état payent également sans distinction... : rien n'est plus juste -^ ». II défend le contrôleur général contre le reproche d'entreprendre trop à, la fois, et d'entreprendre des choses trop difficiles : « C'est, dit-il fort sagement, dans le commencement d'une paix dont il faut profiter, dans l'incertitude si elle durera^ ». Il n'admet pas que le clergé se dise déshonoré pour être traité comme les autres sujets, et s'étonne >< que les moindres prestolets, écoliers, clercs, séminaristes, pour qui les arrangements que l'on prend ne peuvent être qu'avantageux, aiment mieux être écrasés par le haut clergé que de perdre l'idée et le préjugé d'une indépendance par rapport aux biens ecclésiastiques"^ ». A chaque apparition d'un libelle nouveau contre le clergé. Barbier applaudit et croit y voir une preuve que le ministère est décidé À mener à bien cette affaire « que tout le public, d'ailleurs, trouve très juste* ». Quand il faut renoncer à cette espérance et constater que décidément le roi ne saura pas se faire obéir, ce à quoi il ne se résigne qu'après de longues illusions et contraint par l'évidence, Barbier en exprime de vifs regrets : « Voihà un beau coup manqué, dil-il, et l'on n'y reviendra pas aisément^ ».