Ihid., avril
It. Ihid., février 1751.
Que ce fût bien là la manière de voir la plus répandue dans Paris, c'est ce que suffirait d'ailleurs à établir le succès incontestable des pamphlets contre le clergé, succès reconnu et déploré par le clergé lui-même. On applaudissait aux coups portés par le gouvernement aux évoques. On riait de leur colère et de leurs inquiétudes. Le clergé était chansonné, bafoué, insulté. Les mots piquants, les plaisanteries à son adresse faisaient en un instant le tour de Paris '. Le clergé s'en prenait aux progrès de l'irréligion et du libertinage : n'aurait-il pas dû s'en
i. En voici quelques exemples. Comme il était question de reprendre un opéra de Fontenelle, intitulé Thétis et Pelée, les directeurs vinrent le consulter au sujet d'une marche des prêtres de Jupiter. « Messieurs, répondit-il, je n'entends rien à la chorégraphie, et particulièrement à celle-là : adressezvous à -M. de Machault : c'est lui qui se mêle aujourd'hui de faire danser le clergé. » {L'Espion anglais, t. I.)
.M. de Rastignac, archevêque de Tours, étant mort en août 1750, on fit à ce propos les vers suivants :
Rastignac sur les sombres bords
Refusant à Caron de payer le passage :
« Noir batelier, dit-il, je suis membre d'un corps
Qui de tout temps fut dans l'usage
De ne rien payer nulle part.
— Tais-toi, répond Caron, tais-toi, maudit bavard.
Tes chimériques droits excitent ma colère;
Crois-tu être toujours au royaume des lys?
Pluton n'est pas si débonnaire
Que l'est là-haut le bon Louis. »
Plus injurieux était un certain Avis au cleryé qui suivit la dissolution de l'Assemblée de l'oO :
Messieurs du clergé font pitié Et je veux par bonne amitié Les exhorter à se distraire.
Les faire demeurer chez eux Ah! quel traitement rigoureux!
C'est les mettre en terre étrangère.
* Qu'y feront-ils? Catéchiser,
Confesser, prêcher, baptiser.
De leurs valets c'est là l'affaire.
Mais M. de Troyes apprend Le secret de passer le temps A tous MM. ses confrères.
Depuis longtemps il s'en servoif, Tant soit peu pourtant se gênoit Voulant dépasser le vulgaire.
Mais forcé de rester chez lui :
« Oui, dit-il, j'y mourrai d'ennui.
.Ma foi, mettons bas tout mystère. »
Aussitôt sa nymphe arriva.
En nièce il la déguisa Et dit : • Je veux qu'on la révère •■, etc., etc.
prendre plutôt à son égoïsme, à sa passion pour les richesses, et à l'insuffisance manifeste des arguments par lesquels il était réduit à défendre mal une mauvaise cause !
Les adversaires des immunités ecclésiastiques niaient qu'elles fussent fondées en droit, qu'elles eussent été respectées en fait, et que le clergé eût aucun titre sérieux à faire valoir pour conserver son administration indépendante. C'est également à ces trois points de vue que se sont placés les défenseurs du clergé : ils ont essayé de revendiquer pour les immunités le droit divin, l'autorité de l'histoire, et ils se sont efforcés de représenter la gestion des affaires temporelles du clergé comme exempte de tout reproche.
Ceux qui n'ont pas reculé devant celte tâche ingrate sont aussi inconnus pour la plupart et la défense a élé le plus souvent anonyme comme l'attaque. Le conseil n'aimait pas en général cette rapide éclosion de brochures, cette manie de discuter sur les affaires du temps, et un secret instinct de prudence semblait l'avertir qu'il n'était pas sans danger de laisser l'attention publique se fixer trop sur les questions de droit public et de gouvernement. Or, beaucoup des brochures cléricales furent faites par des membres de l'Assemblée de 1750, qui, déjà frappés de disgrâce, ne voulaient pas risquer de l'aggraver. Les seuls noms que l'on puisse donc citer parmi les apologistes du clergé sont ceux de l'abbé Duranthon, auquel l'Assemblée confia, dès l'apparition des lettres iVc repuynate, le soin de les réfuter, en lui recommandant d'aller vite, ce à quoi Duranthon obéit, et même trop exactement; de Carondas, chanoine de Soissons'; de l'archevêque de Sens, Languet de Gergy^; de l'évèque de Grenoble, Jean de Caulet, prélat recommandable par sa charité et ses vertus, non par le style lourd et l'érudition indigeste de ses énormes ouvrages; de dom La Taste, évêque de Bethléem''. On relève aussi parmi ces apologistes du clergé, par exception, un janséniste avéré, l'abbé Gaultier, ami de l'ancien évoque de Montpellier, Colbcrt, et apologiste de Soanen, qui s'attaquait au besoin aux philosophes de même qu'aux constitutionnaires, et qui réfuta la Voix du Sage et du j^euple.
Les partisans de Machault établissaient tout d'abord que les membres d'un Ltat profitant tous de la protection qu'il procure, doivent tous tra-
1. Auteur d'une Défense de Vimmuniié des biens ecclésiastiques, HoO.
■1. D'Argcnson (27 novembre 17.j1) le dit auteur d'un grand nombre des brocliures favorables au clergé.
.'î. Auteur d'un gros ouvrage sur les immunités ecclésiastiques, dont le gouvernement lui interdit la publication, sous peine de la Bastille. L'ouvrage resta eu effet manuscrit, et quebiues parties seuleuient qui en avaient été déjà communiquées à des membres de l'Assemblée, purent être connues. (Note de l'auteur, 2'J octobre n'JO, Bibl. nat., ms. fr. lu7o9: d'Argenson, 13 janvier 1751.)
vailler à sa coQservalion et à sa prospérilé. Les défenseurs du clergé n'osent pas nier un principe aussi évident : mais ils cherchent à esquiver la difficulté en opposant à la justice dislributive qu'invoquent les lettres Ne rt'pugnate la justice que Tévêque de Grenoble appelle coramutalive, et qui consiste à faire jouir chaque membre, cliaque ordre de l'État, des droits qui lui sont légitimement acquis : et dans ce nombre se trouve pour le clergé celui de contribuer aux nécessités publiques non par l'impôt, mais par la prière et la sanctification des âmes. Ce qui importe c'est l'universalité de la contribution, ce n'est pas l'uniformité de la contribution; car il y a des rangs dans la société, et tous ne méritent pas les mêmes ménagements. « Une dispensation de rigueurs et de faveurs proportionnée aux peines, aux mérites, à la dignité, à la naissance même, a évidemment la raison et l'équité pour elle.... Il en sera toujours d'un État purement monarchique comme d'une famille où tout obéit au père, qui est le chef, quoique les enfants aient auprès de lui des droits de représentation que les domestiques n'ont pas '.... » « Où a-t-il vu, ce Docteur, disait la réponse à VAiis d'un Docteur en Sorhonne sur la déclaration du 17 août, où a-t-il vu dans la Tradition ou l'Écriture que le prince devait observer l'égalité dans la distribution des impôts? Il ne doit donc plus y avoir de différence entre le noble et le roturier, entre le privilégié et celui qui ne l'est pas, entre le libre et l'esclave?... Telles maximes doivent effrayer, doivent même exciter l'indignation, je ne dis pas des prêtres, mais de la noblesse, mais de l'honorable magistrature, mais des officiers qui ont l'honneur de servir le Prince dans sa maison, mais de tous les gens de lettres et d'épée qui parviennent, les uns par l'effusion de leur sang, les autres par leur ^ application journalière et par les recherches utiles d'une étude assidue, à obtenir ou à conserver une exemption qui les tire de cette égalité de tribut. » Ici la logique était pour les défenseurs du clergé, en ce sens qu'ils montraient à merveille que la cause des privilèges ecclésiastiques était aussi celle de tous les autres privilèges, et que, les premiers supprimés, les autres ne devaient pas tarder à disparaître; mais que dire d'une argumentation qui tendait à décharger d'impôt tous les gens rendant à l'État, par leur profession, quelque service, et aboutissant à cette paradoxale théorie de l'inégalité devant la loi et devant l'impôt?
Cette considération était même dangereuse pour le clergé tout le premier. Si le souverain a le droit de proportionner ses rigueurs et ses faveurs aux services, à la dignité, à la naissance même, s'il n'excède pas son pouvoir en accordant des privilèges pécuniaires, c'est donc de lui, de sa volonté, de sa libéralité qu'on les tient; et la même autorité qui les a accordés n'a-t-elle pas le pouvoir de les supprimer? N'est-il