‹ Machault d'ArnouvilleChapitre 184 sur 268 · IbicL, 2S mai II.dO · texte numérisé non relu

IbicL, 2S mai II.dO

4. Les prévisions sinistres du marquis d'Argenson commençaient à se réaliser dès 1730 par un événement singulier, dont il ne faudrait pas s'exagérer la portée, mais qui n'en témoignait pas moins de graves mécontentements et d'une certaine hostilité contre le gouvernement dans la population parisienne; les émeutes de mai 1750. Il est à remarquer toutefois que les contemporains, et notamment Barbier, en parlent avec un élonnement qui montre combien l'opinion y était peu préparée, el Tinsuffisance même des précautions prises prouve aussi combien la sécurité du gouvernement était grande. Il serait bien téméraire de conclure de ces émeutes, quelque graves qu'elles aient été, que la Révolution fût sur le point d'éclater à ce moment du règne de Louis XV, comme d'Argenson veut nous le faire accroire.

Le bruit courait depuis quelque temps parmi le peuple que 'a police enlevait chaque soir les mendiants, vagabonds, gens sans aveu, filles publiques, etc.. qu'elle rencontrait, les envoyait prestement se marier à Saint-Sulpice et les expédiait dès l'issue de la cérémonie pour nos colonies d'Amérique, insuffisamment peuplées. Tout n'était pas dénué de fondement dans ces rumeurs auxquelles la crédulité populaire, sous l'impression des souvenirs désastreux laissés par les fameux archers du Mississipi, ajoutait seulement les circonstances du mariage ex abrupto et du départ forcé pour les îles. Le comte d'Argenson, qui avait alors la ville de Paris dans son département ministériel, s'efforçait en effet d'y détruire la mendicité par l'enlèvement des mendiants el des vagabonds. Mais rinlidélilé de quelques agents de police ou de quelques fripons déguises pour la circonstance en agents donna malheureu-

contre la fiscalité royale des considérations d'un intérêt vraiment général et commun, s'il avait cherché à intéresser tout le monde à sa lutte contre le vingtième. 11 eût sufTi pour cela d'un peu de clairvoyance politique : il n'eût fallu que se rappeler cette distinction entre la monarchie et le despotisme, que IMontesquieu venait de faire, que des hommes comme Fénelon et le duc de Bourgogne avaient rêvée; moins que cela même : un simple sentiment de solidarité avec le reste de la nation eût fait voir

sèment au peuple des griefs très fondés; des enfants d'ouvriers jouant dans les rues furent enlevés sous prétexte de vagabondage, retenus dans les dépôts de mendicité, et ne furent rendus à leurs parents que contre argent, 20 livres par tète, selon le duc de Luynes. Ces nouvelles, très amplifiées, suscitaient parmi le peuple une extrême fermentation. Le 16 mai, une tentative faite pour enlever un enfant faillit provoquer une insurrection formidable. Le 22, pour la même cause, l'émeute éclata sur quatre points de Paris à la fois. Le 23 elle prit des proportions alarmantes. Une foule énorme de peuple ayant reconnu près de Saint-Roch, dans la rue Saint-Honoré, un espion de la police, s'attroupa devant la maison d'un commissaire où le malheureux avait trouvé un refuge, réclamant à grands cris qu'on le lui livrât. Un coup de feu tiré par un archer du guet ne fait qu'augmenter la rage de la foule qui enfonce les portes et menace de mettre le feu à la maison. Le commissaire et le guet ne voient d'autre moyen de salut pour eux-mêmes que de livrer au peuple la victime qu'il exige. L'agent est donc remis à la populace dont il essaie vainement d'implorer la pitié, s'écriant : « Je vous demande pardon ! Jésus, Maria, donnez-moi un confesseur! » Un homme saisit un pavé et lui en assène un coup sur la tête, en s'écriant. : « Voilà ton confesseur ». D'autres l'accablent de coups de bâton et de barres de fer. La victime a cependant encore la force de faire quelques pas, mais est rattrapée vis-à-vis de Saint-Roch et en moins d'une minute assommée. On traine le cadavre jusque devant la maison du lieutenant de police Berryer, haï du peuple à cause de ses fonctions, et aussi parce qu'il était un des protégés de Mme de Pompadour. 10 000 hommes font le siège en règle de cette maison, avec des imprécations épouvantables contre u ce vilain M. Beurrier », ne parlant que de le massacrer, de lui manger le cœur. Sur le soir seulement l'arrivée de plusieurs brigades du guet mit fin à cette sédition, dont tous les contemporains sont unanimes à constater le caractère sinistre et sauvage. On avait entendu parmi le peuple des voix qui réclamaient qu'on allât à Versailles détrôner le roi et brûler le château élevé aux dépens de la nation. La situation fut assez grave pour ([u'on envoyât en tonte hâte à Meudon et au pont de Sèvres toutes les troupes disponibles.

L'insurrection parut trop forte et trop rapide pour être seulement un effet spontané de l'exaspération populaire, et beaucoup virent dans cette afl'aire trace de l'intervention « de gens au-dessus du commun », ([ui auraient voulu discréditer Mme de Pompadour et son favori Berryer et faire faire au roi de sérieuses réflexions sur l'impopularité que lui valait sa maîtresse. Aucune preuve de ces intrigues ne fut découverte, et tout porte à croire qu'aucune influence étrangère ne se mêla à cet événement. Ce n'en était pas moins un fait grave que celte facilité extrême à accueillir les bruits les plus injurieux pour l'autorité et que cet acharnement dans la révolte.

Aucun des récits contemporains ne parle de la fameuse et inepte tradition des bains de sang d'enfant, dont le roi aurait eu besoin pour ranimer sa virilité perdue dans la débauche; et rien ne permet de croire que la foule se soit imaginé rien de semblable. (Barbier; d'Argenson; Luynes; Collé; Bibl. nal., ms. fr. 11101, contenant les dépositions qui furent faites devant le Parlement.)

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au clergé qu'il avait de meilleurs titres à faire valoir pour sa défense qu'une théologie et une histoire également falsifiées et invoquées hors de propos; car s'il était impossible de soutenir sérieusement qu'un impôt levé sur des biens d'Eglise fût sacrilège, il était très possible de prétendre qu'un impôt levé sur la nation sans son aveu était une usurpation, et que par conséquent, au lieu d'enlever ce droit de consentir l'impôt aux corps qui l'avaient à peu près conservé, il fallait au contraire l'étendre à ceux qui l'avaient laissé perdre.

Malheureusement pour le clergé, et malheureusement pour la France, une longue séparation d'avec la masse du pays avait rendu les privilégiés tellement étrangers à l'intérêt général, avait tellement rétréci leur horizon, qu'aucun sentiment ne leur était plus inaccessible. Loin de chercher à diminuer la distance qui les séparait des indéfendus, leur vœu aurait été plutôt de l'accroilre; plus elle serait grande, plus leurs droits leur semblaient garantis et leur dignité sauvegardée. A ces hommes qui craignaient par-dessus tout d'être ravalés au niveau du commun, la pensée ne pouvait pas venir de réclamer pour ce commun peuple la participation à des franchises dont ils tiraient peut-être encore moins de profit pour leur bourse que pour leur vanité. Jamais, sauf aux derniers moments de l'ancien régime, le privilège ne soupçonna qu'il était une forme, forme vicieuse et corrompue, mais forme réelle, de la liberté. Jamais, sauf en t788, les assemblées du clergé ne songèrent à réclamer pour les deux autres ordres les principes qu'elles défendaient avec tant d'ardeur pour elles-mêmes. On chercherait donc en vain, dans cette énorme masse de représentations et de remontrances que l'intérêt privé opposa en 1750 au principe de l'égalité devant l'impôt, un autre sentiment que l'égoïsme, une autre passion que celle de l'inégalité. Ces privilégiés, qui disaient tant de choses, qui allaient chercher si loin de si pitoyables arguments, ne songèrent pas à dire que la meilleure réforme n'était pas de leur retirer les avantages dont ils jouissaient, mais d'y faire participer le reste de la nation; que l'uniformilé désirable ne consistait pas à abaisser les plus élevés, mais à élever les plus humbles. Ils ne songèrent môme pas à excuser leur résistance en disant — ce qu'ils eussent eu le droit de dire — qu'ils tenaient surtout à leurs formes pour éviter les maux dont ils seraient menacés après les avoir perdues, et que le meilleur moyen d'obtenir d'eux le sacrifice de leurs privilèges était de faire d'abord que le sort des non privilégiés cessât d'être aussi misérable. Ils ne tinrent pas ce langage, parce que rien ne leur était aussi indifférent que le sort des non privilégiés; ils ne parlèrent que ^ pour eux-mêmes, ne reprochèrent au vingtième que de les atteindre euxmêmes, et firent abstraction dans leur polémique de ces millions de Français qui n'avaient à invoquer ni le testament de la reine Anne, ni celui du comte Raymond VII, ni la prétendue autorité des textes

sacrés, des Pères et des conciles. Dans tous ces volumes que le clergé remplit de ses doléances et de ses protestations indignées, c'est à peine si l'on peut trouver quelques phrases *, jetées timidement et comme à la dérobée, où soit indiquée cette idée, que les impôts avaient été autrefois accordés aux rois par des assemblées générales de la nation, que ses assemblées n'étaient autre chose que la continuation de cette coutume, et que le clergé ne méritait pas d'être jalousé par les autres ordres pour avoir conservé des droits que ceux-ci avaient laissé perdre.

Il n'était pas possible toutefois que cet aspect particulier d'une question creusée et recreusée dans tous les sens échappât à tous ceux — on sait qu'ils étaient nombreux — qui se mêlèrent à ces débats retentissants. Il se trouva des hommes pour apercevoir que la cause des privilégiés était, en un certain sens, nationale, et qu'ils pouvaient faire valoir des raisons meilleures que des dogmes mal interprétés ou que des inslitulions vieillies. Seulement ce ne fut pas dans le sein du clergé qu'il s'en trouva; ce fut parmi ceux que leur tour d'esprit, leur condition sociale ou leurs opinions religieuses rangeaient de prime abord au nombre des adversaires tant de la royauté de droit divin que des privilèges ecclésiastiques, parmi l'opposition, si l'on peut employer ce terme, et l'on pourrait dire sans paradoxe que ce fut par ses adversaires que le clergé fut le mieux défendu. C'est en effet dans des écrits parlementaires, jansénistes, philosophiques, et, qui plus est, protestants, qu'il faut chercher les quelques considérations légitimes que le clergé aurait pu faire valoir en faveur de son droit de voter ses contributions.

Ainsi parmi ces avocats inattendus du clergé se place tout d'abord le grand nom de Montesquieu. Cet adversaire résolu de l'ingérence du clergé dans les affaires politiques, cet homme qui a écrit, sans y ménager les termes, tout un chapitre de VEs^nit des lois sur le danger des acquisitions sans fin des gens de mainmorte 2 et peut-être inspiré en partie l'édit d'août 1749, tenait cependant pour le privilège, parce qu'il le considérait comme un frein utile dans une monarchie où tout tendait au despotisme, et appliquait celte manière de voir non seulement aux privilèges des Parlements, mais à ceux du clergé, de la noblesse, des villes et des provinces : « Abolissez, avait-il dit, dans une Monarchie les

1. Ainsi dans la Lettre de l'archevé(jue d'Auch au cardinal de Tenrin, dans VExamen des observations sur t'extrait du procès-ver fjal. — La quatrième des lettres Ne refiuf/nale fait allusion à un prétendu projet des évêques, de soutenir f|ue leurs assemblées étaient une trace des anciens Élats généraux et de l'ancienne forme du gouvernement français, que les rois avaient usurpé en enlevant ces franchises aux autres ordres, et qu'au lieu de les enlever au clergé ils devraient plutôt songer à les restituer aux autres. — Si ce projet fut véritablement conou un instant, il est certain en tout cas que les ■évêques se gardèrent bien de l'exécuter.

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