Liv. XXV, chap. v
290 MACIIAULT D'ARNOUVILLE.
prérogatives des Seigneurs, du Clergé, de Ja Noblesse et des Villes, vous aurez bientôt un état populaire ou bien un état despotique * », c'est-àdire ce qu'il y avait selon lui de plus à redouter. Aussi se déclare-t-il formellement pour la conservation du privilège ecclésiastique lui-môme, « barrière toujours bonne, lorsqu'il n'y en a point d'autre; car comme le despotisme cause à la nature humaine des maux efTroyables, le mal même qui le limite est un bien ». C'était émettre un peu à l'avance son opinion dans le grand débat engagé sur les immunités ecclésiastiques. I! resta fidèle à cette manière de voir, et son panégyriste Maupertuis nous apprend qu'il n'était point d'avis en 1751 qu'on enlevât au clergé un privilège qu'il regardait comme l'ombre respectable d'un droit autrefois commun à toute la nation -'.
Un certain nombre de parlementaires, subissant l'influence de Montesquieu et partageant ses craintes sur les conséquences possibles d'une victoire trop complète de l'autorité royale, jugeaient la question de la même manière; tel est l'auteur anonyme d'un petit mémoire, resté inédit, intitulé Réflexions générales sur les nouvelles lettres contraire aux prétentions du clergé ^. Différents traits de cet opuscule indiquent que l'auteur faisait partie du Parlement, ou tout au moins était très attaché à la cause parlementaire; c'était un homme fort ami de la tradition, mal disposé pour les innovations, surtout pour celles qui tendaient à confondre les différents ordres de l'Etat et à donner à la monarchie plus de pouvoir. Pour lui, il ne s'agit pas d'établir que le clergé doit contribuer aux charges de l'État; il s'agit plutôt d'examiner s'il doit le faire autrement qu'il ne le fait depuis un temps immémorial, sans les garanties qu'il a su conserver, et la réponse en ce cas n'est pas douteuse : « Ce qui caractérise essentiellement l'État monarchique et le distingue de l'État despotique, c'est dans l'un la diversité des classes et des ordres des sujets, et ces prérogatives et exemptions qui leur sont attribuées, distinctions qui excitent l'émulation dans toutes les professions et forment les principaux liens entre les sujets et le souverain; et dans l'autre au contraire l'uniformité de condition parmi les citoyens également esclaves, d'où nait un engourdissement dans les esprits qui leur rend tout indifférent, jusqu'à la vie môme.... Se pourrait-il que la passion, l'envie, la jalousie, l'espérance d'être moins maltraités quand les autres le seront davantage, nous fissent prendre le change et nous aveuglassent sur nos propres intérêts?... Les hommes en vérité sont bien inconséquents. Je les entends tous les jours... gémir sur l'anéantissement de tous les ordres, sur l'avilisseraent de