Arch. nat., K. 894, n
tous les états, attribuer la cause de tous ces maux au mépris qu'on fait des formes anciennes, à l'indifférence qu'on marque pour les diflerents corps, à l'afTectation qu'on a de traiter nos anciens usages et nos maximes de pédanteries hors de saison, au soin qu'on prend de déprimer le plus possible une compagnie dont les services l'ont toujours rendue infiniment recommandable et qui n'a et ne peut avoir d'autre objet que de signaler son zèle et sa fidélité envers son Roi.... On crie tous les jours contre des innovations si nuisibles, dit-on, au bien public, et néanmoins se présente-t-il une occasion de maintenir peut-être les seuls vestiges qui restent aujourd'hui entiers de privilèges et de distinctions, on voit des citoyens, même zélés, oublier leurs propres principes, n'envisager dans le clergé que le clergé, et contribuer eux-mêmes, en voulant tout réduire au même niveau, à anéantir sans espérance de retour les usages et les formes dont ils regrettent la perte. Ne serait-il pas du devoir d'un patriote de travailler à faire respecter ces privilèges, plutôt qu'à les abolir? » Et l'auteur exprime le vœu qu'on réforme ce qu'il y a de vicieux dans l'administration financière du clergé sans lui enlever pour cela ses privilèges.
Ce n'était certes pas un parlementaire, mais c'était encore un admirateur des Parlements, un ennemi de l'absolutisme, un partisan convaincu des puissances secondes dans un gouvernement, que le protestant La Deaumelle. De Berlin où il était alors, il intervint, lui aussi, dans la discussion, et le lit dans un ouvrage peu connu, Mes pensées ou le Qu'en dira-t-on (17'il), qui eut l'honneur d'être attribué à Voltaire, à Diderot, ou surtout à Montesquieu, et pouvait l'être en effet à ce dernier à cause de la similitude des doctrines. Favorable à Machault, dont il a fait un judicieux éloge, tout en lui attribuant un peu à la légère ses propres vues sur le gouvernement de la France; peu suspect, par sa religion même, de tendances favorables au clergé, La Beaumelle a bien vu cependant que l'assujettissement du clergé à l'impôt compléterait l'œuvre d'absolutisme de Richelieu et de Louis XIV, et que ce triomphe excessif de la royauté pouvait inspirer aux bons citoyens quelques répugnances : « Le projet, dit-il, qu'a formé M. de Machault d'exiger du clergé le paiement des charges publiques a un côté éblouissant; un bon patriote voit avec plaisir qu'un corps qui jouit du tiers des biens-fonds du royaume supportera désormais un tiers des impôts. Un patriote tout aussi bon et plus éclairé voit avec peine que si le clergé perd ses privilèges, les villes ne conserveront pas longtemps les leurs; que les pays d'Ktats ne jouiront plus de ces assemblées qui sont leur richesse et leur force, et qui les garantissent de la tyrannie des traitants; que le Peuple ne sera pas soulagé; que par conséquent les sommes immenses qu'on lèvera sur les ecclésiastiques seront enlevées à la circulation ; et que le Roi devenant plus riche, les sujets deviendront nécessairement plus
pauvres.... Il est surprenant que de tant d'écrits qui ont paru sur l'affaire du clergé, pas un seul ne l'ait considérée sous ce point de vue. »
L'abbé janséniste Etienne Mignot n'était pas non plus du nombre des amis du clergé, dont il a longuement réfuté, dans les <> volumes de son Traité des droits de l'État et du prince sur les biens possédés par le clergé, les sophismes historiques et les doctrines surannées. Mais comme si, venant le dernier, il avait tenu à être plus complet que ses prédécesseurs et à ne laisser échapper aucun des aspects d'une question qu'il voulait épuiser, il revendique pour les ecclésiastiques, comme citoyens, le privilège qu'il leur refuse comme ministres de Dieu sur la terre, et il le revendique, au nom de l'histoire ei du droit, non seulement pour les ecclésiastiques, mais encore pour tous les autres ordres du royaume. Le clergé, suivant lui, s'est trompé en réclamant un privilège chimérique d'être exempt de contribuer aux besoins de l'Etat; mais il aurait eu raison s'il n'avait réclamé que le droit de vérifier l'utilité et la convenance des subsides demandés par la couronne, et s'il avait réclamé ce droit, non à raison de son caractère sacré, mais comme participant naturellement aux franchises des autres citoyens : « Un de ces droits en France est celui de juger de la nécessité du subside et de sa quotité, non pour s'assurer si cela ne portera pas préjudice au culte extérieur de la Religion, mais pour savoir si ce secours est véritablement nécessaire à l'Élat; si sa défense ou sa conservation l'exigent, ou s'il n'est point demandé pour fournir à de vaines dépenses qui ne contribuent qu'à satisfaire le luxe de la cour ou lavidité des ministres.... Les changements survenus depuis François l*^^"" n'ont pas éteint ce droit de la nation. » Si le clergé avait borné sa défense à revendiquer sa participation à ce droit national, il lui aurait été facile de prouver sa constante possession à cet égard, et « cette défense légitime en elle-même, loin de lui attirer la haine publique, lui aurait concilié l'estime de tous les vrais citoyens. Proposée avec le respect et la dignité convenables, elle aurait fait sur l'esprit du prince l'effet qu'il est raisonnable d'attendre de sa justice et de son équité. » L'abbé Mignot se faisait illusion; le roi n'eût pas si facilement renoncé à cet absolutisme dans le culte duquel il avait été élevé, qui était dans l'essence même de la monarchie française, et il n'eût jamais admis pour ses sujets d'autre droit que celui d'obéir. Mais c'était une illusion généreuse, et l'abbé Mignot jugeait en somme la question mieux et de plus haut que tous les autres faiseurs de libelles; en gardant une sorte de juste milieu entre ceux qui réclamaient pour le clergé le droit de ne contribuer que par grâce et ceux qui le sommaient de le faire par obéissance, il conciliait heureusement les principes égalitaires méconnus par le clergé et les principes libéraux dont la politique du contrôleur général faisait entièrement bon marché.
Celte impartialité relative entre les deux adversaires que la crainte
du despotisme inspirait à certains théoriciens politiques, l'orgueil de la naissance et les passions de caste l'inspiraient parfois à une autre classe de la société. On peut s'en convaincre en lisant le curieux Examen des lettres JSe repugnate et de la réponse auxdites lettres *, où s'exprime l'opinion de quelque hobereau anonyme de province, entiché de sa noblesse, fanatique de ses privilèges, partisan acharné du système historique de M. de Boulainvilliers, et détestant Richelieu et Louis XIV pour avoir anéanti l'autorité et l'indépendance de la noblesse. L'auteur pousse la haine contre la cour et contre la monarchie absolue jusqu'à vanter par opposition « l'heureuse nation qui respire à fond l'air de la liberté »; il remarque que le gouvernement monarchique n'est pas plus dans les desseins de la Providence que les gouvernements aristocratiques, démocratiques ou mixtes, qu'il y est peut-être même moins, car l'histoire du peuple de Dieu montre que Dieu lui avait d'abord donné des magistrats civils sous le nom de juges, et qu'il ne lui donna ensuite des rois que pour le châtier. Tout doit dériver à ses yeux, dans la constitution de l'État, de la conquête de la Gaule par les Francs au y siècle, et les vrais nobles, qui descendent de ces Francs, ont seuls droit à des distinctions et à des privilèges. Il rejette avec indignation la prétention du clergé de ne pas subir l'impôt royal, alors que la noblesse, dont les titres sont infiniment supérieurs aux siens, a eu la faiblesse de s'y laisser astreindre, traite de fourberie le droit divin invoqué par les ecclésiastiques, et tout en ayant soin de se déclarer bon catholique et respectueux des dogmes de sa religion, ne ménage pas la critique aux abus qu'on peut en faire. C'est donc un adversaire de l'immunité ecclésiastique ; mais c'est un adversaire plus passionné encore des doctrines égalitaires et absolutistes développées dans les lettres Ne repugnate et autres ouvrages qui leur ressemblent par de misérables écrivains sans pudeur, <> se dévouant par l'appât des grâces à fournir des titres au système du pouvoir monarchique sans bornes ». Dire que les rois peuvent disposer de l'Etat comme de chose leur appartenant, « lorsqu'ils appartiennent eux-mêmes à l'État », c'est une doctrine « extravagante et sauvage ». Hugues Capet, et après lui tous ses successeurs, n'a tenu ses droits que d'une élection volontaire et conditionnelle; la nation reste constamment maîtresse de poser les bornes qu'il lui plait à l'autorité de sa famille, et une de ces limites a été le droit pour les vassaux de consentir librement les subsides que la royauté leur demanderait. Ce droit, trop oublié et trop négligé, la royauté
1. AIT. étrangères, fonds de France, 1104. — Ce mémoire, qui ne fut sans doute jamais publié, se trouve mêlé à des pièces de l'année 1788, dont il reflète, à certains égards, l'esprit et les tendances, mais il a été écrit en 1730 ou 1731.
devrait songer à le respecter davantage, et l'auteur des lettres 3'e repugnate est impardonnable de l'avoir passé sous silence.
Mais de tous les écrivains qui ont jugé le débat entre le gouvernement et le clergé en se plaçant à ce point de vue que l'on pourrait presque appeler libéral, de tous ceux (jui ont été moins séduits par l'équité de la réforme projetée qu'alarmés du surcroit de force devant en résulter pour l'absolutisme, aucun ne s'est exprimé d'une manière aussi remarquable que le marquis d'Argenson. Grand seigneur, lui aussi, ce n'est pas cependant l'orgueil de la naissance qui le range parmi les adversaires de la monarchie absolue : jamais homme ne fut plus entièrement dégagé des préjugés de caste que ce théoricien politique qui forgeait des plans pour assurer à la commune " toute liberté de se gouverner démocratiquement )', qui avait comparé les nobles aux frelons de la ruche, exprimé le vœu que chaque citoyen fût fds de ses œuvres, et condamné en ces termes catégoriques les privilèges de la noblesse : « Attaquez donc de quelque côté qu'on voudra tout raisonnement pour la prérogative de ne pas payer la taille, vous n'y trouverez qu'une jalousie d'avarice avec un sentiment d'habitude de mauvais citoyen et de compatriote injuste ^ ». Ce ne fut pas non plus le préjugé clérical : d'Argenson avait lui-même, dans son Droit public ecclésiastique français, soutenu l'obligation pour le clergé de contribuer aux charges publiques, il l'avait fait en termes assez peu bienveillants pour le clergé, et dans tous ses ouvrages en général il s'est exprimé en ce qui concerne les prétentions ecclésiastiques de manière à ne laisser aucun doute sur la parfaite indépendance de son esprit à cet égard. Mais d'Argenson était naturellement, et plus encore était devenu, un homme d'opposition : d'insurmontables préventions contre tout ce qui venait de la cour, fût-ce pour le bien du pays, l'emportaient sur son mauvais vouloir contre l'Église, et le vingtième lui apparaissait non comme l'instrument du nivellement social que lui-même avait désiré, mais comme un moyen d'absorber au profit d'une cour fastueuse et corrompue les derniers restes de la fortune publique. Il ne pouvait d'ailleurs pardonner au contrôleur général de substituer partout, dans la levée de l'impôt, le système de la régie à celui de l'abonnement et de souffler ainsi sur ses rêves favoris de liberté municipale et de décentralisation. L'impôt égalitaire n'eut donc pas d'ennemi plus déclaré que cet adversaire convaincu des inégalités sociales et des privilèges ecclésiastiques; à chaque page de son journal il exhale son mécontentement contre une politique de tyrannie et de violence, à
\. Traité de politique dans lequel on examine à quel point la démocratie peut être admise dans le gouvernement monarchique en France. (AIT. étrang., fonds de France, 302.)
laquelle il ne prête que les mobiles les plus condamnables : « On y prouve bien, dit-il le 4 juin 1750 à propos des lettres Je repugnate, que le clergé doit contribuer aux charges de l'État; mais ce n'est pas à dire qu'il ne doive gouverner lui-même ses biens et percevoir ses impositions, comme font les pays d'Etats : si ce n'était absolument un droit, ce serait une convenance, c'est un grand et long usage; et l'on veut changer cela uniquement par vues bursales ', comme on fait en Languedoc, et comme on travaille aujourd'hui à Lyon, pour tout détruire.... Xo'ûk ce qui met tout le monde aujourd'hui du côté du clergé, si envié et si méprisé cependant.... Ces brochures, écrites avec soin, déplaisant au public, leur objet étant de l'argent; le fisc déjà si comblé d'argent, le ministère qui parait songer si peu au soulagement du public, la cour si dépensière et non une sage réformation du clergé, voilà de quoi mettre le public contre les principes les plus sains -. » Quand l'Assemblée est dissoute, comme les États de Languedoc l'ont déjà été, d'Argenson proteste en faveur de ces corps qui pouvaient au moins faire entendre à la royauté uue parole indépendante, et dont la suppression ne laisse plus aucun asile à la liberté de la nation : « Voilà sans doute la dernière assemblée du clergé qu'il y ait jamais.... V^oilà donc sous Machault trois grands corps municipaux abattus, le corps de la ville de Lyon, les États du Languedoc, l'assemblée du clergé et bientôt les États de Bretagne : le despotisme est grandement mené ^. » Ce n'est pas sans danger, selon lui, que l'on entre dans cette voie : le clergé n'a qu'un mot à dire pour déchaîner une révolution, et ce mot sera dit, s'il ne l'est déjà *. C'est ce que d'Argenson développe dans un des plus remarquables passages de son journal, où il dégage à merveille l'argument que le clergé omettait dans sa polémique contre le ministère et dont il pouvait cependant tirer tant de force : « L'on dit sourdement dans Paris que le corps du clergé
1. D'Argenson répète constamment que les réformes fiscales de Machault n'ont pas d'autre but que de créer des emplois à distribuer à ses créatures.