Nouvelles ecclésiastiques, 4 septembre
le Parlement et ordonna que la déclaration royale fût exécutée selon sa forme et teneur. Mais le Parlement faisait profession de ne pas reconnaître les arrêts du conseil quand ils n'étaient pas accompagnés de lettres patentes pour être soumis à l'enregistrement, et il prétendait d'ailleurs qu'il n'y avait pas d'autre conseil du roi que lui-même. C'était en somme dire au roi que, quoi qu'il fit et qu'il dit, le Parlement n'y aurait égard qu'autant qu'il le jugerait à propos. Avec une théorie semblable, les parlementaires, loin d'être les plus fidèles sujets du roi comme ils s'en vantaient, n'étaient même plus des sujets. C'était cependant ce qu'ils avaient résolu de soutenir. Le 31 juillet devait avoir lieu sous la pn-sidence de l'archevêque une assembh-e des administrateurs nommés par la déclaration royale; le Parlement affecla de son côtf' de convoquer pour le 4 août une assemblée des administrateurs désignés dans son enregistrement. Défense est faite par le roi de procéder à cette réunion; aussitôt, remontrances, où il lui est représenté « que les édits et déclarations ne peuvent être exécutés que conformément aux arrêts d'enregistrement : que les modifications portées auxdits arrêts en font essentiellement partie, suivant les anciennes maximes du royaume et les lois fondamentales de l'État », et où il est parlé des puissances secondes, par lesquelles le souverain, source de toute puissance, veut bien se lier luimême, et qui sont chargées de conserver le dépôt des lois et d'en maintenir l'exécution. — « La soumission est le premier devoir de mes sujets, répond le roi, c'est à mon Parlement à donner l'exemple de cette loi fondamentale du royaume », et il envoie des lettres patentes enjoignant d'enregistrer purement et simplement la déclaration du "2i mars. Loin d'obf'ir, le Parlement décide qu'il sera fait de nouveau au roi de très humbles et très respectueuses remontrances dans lesquelles on lui rappellera « que la vraie fidélité, la vraie obéissance de son Parlement consiste à ne jamais consentir à rien qui puisse porter atteinte à l'ordre public, aux lois et aux maximes du royaume, et aux droits de la souveraineté ». Le coup était hardi, et l'on s'attendait dans Paris à quelque acte de vigueur de la part du gouvernement pour punir une si opiniâtre résistance. Loin de là, le roi reçut avec bonté la députation qui lui apporta ces nouvelles remontrances et y fit une n'^ponse sur un ton bien différent de la première; c'était un nouvel ordre d'enregistrer, « sauf, après l'enregistrement, à écouter les représentations qui lui seraient faites, soit par le Parlement, soit par le bureau général de l'adininistralion, pour le bien et l'avantage de l'Hôpital ». Les dates étaient cause de ce changement de style. Louis XV eut soin de n'envoyer sa réponse que le 6 septembre; or les vacances parlementaires s'ouvraient de droit le 7 septembre à midi; il se flattait que le temps faisant matériellement défaut pour de nouvelles représentations, la compagnie, radoucie d'ailleurs par cette demi-concession, serait forcée d'obéir.
C'était ignorer encore jusqu'où allait la hardiesse du Parlement et le discrédit de sa propre autorité ; dans l'assemblée des chambres convoquée le 7 septembre à dix heures pour procéder à l'enregistrement, la majorité fut pour qu'on remit la délibération sur ce point à la rentrée, au 2i novembre. Louis XV dévora l'outrage et laissa faire, heureux d'avoir trouvé par la force même des choses un instant de rt^pit, et attendant avec inquiétude le moment où il serait de nouveau aux prises avec cette intraitable assemblée. Ce moment, l'opinion publique l'attendait, elle, avec impatience, curieuse de savoir comment se dénouerait cette affaire, et prévoyant bien que le gouvernement ne trouverait d'autre solution à ses embarras qu'une prodigieuse reculade tant devant le Parlement que devant le clergé.
A l'approche de la rentrée parlementaire, le gouvernement se décida à prendre les devants. Le 21 novembre le premier président eut ordre de se rendre à Versailles avec deux présidents à mortier et un greffier porteur des minutes de toutes les délibérations prises au sujet de l'Hôpital. Le roi leur déclara qu'il interdisait au Parlement de s'occuper dorénavant de celte affaire, en remit l'ordre écrit au premier Président, fit transcrire en sa présence sur les registres un arrêt du conseil qui cassait toutes les délibérations prises sur l'Hôpital et évoquait devant le roi toutes contestations qui pourraient survenir à ce sujet; puis il se fit remettre par le greffier les minutes des délibérations qui étaient sur des feuilles volantes, les froissa, les mit dans sa poche, et congédia les quatre personnages tout ébahis d'une scène jusque là sans exemple. Les rieurs ne furent pas pour le Parlement. Mais celui-ci résolut de prendre une vengeance éclatante. Le 24 novembre se tint une assemblée des chambres où le premier Président exposa les incidents de son voyage à Versailles; son récit achevé, après deux minutes de silence général, le doyen de l'assemblée, le conseiller de Grand' Chambre Pinon, se lève gravement et d'une voix lente et solennelle s'écrie : « Monsieur, la compagnie vous déclare qu'elle pense que les défenses de délibérer étant une interdiction de toutes fonctions, elle ne peut et n'entend continuer aucun service ». Toute la scène a été concertée à l'avance entre les différentes chambres par les boute-eu-traiu ordinaires, le président de Meinières, les conseillers Pasquier et Titon, l'abbé Chauvelin; sur-le-champ, tous les membres du Parlement se lèvent, en s'écriant : Omnes! omnes! et sortent du Palais ; un seul qui a voulu rester et arrêter la retraite de ses collègues, le conseiller Benoise, est hué et houspillé de la belle manière. La nouvelle de la cessation de service, car le mot d'ordre a été confié partout à gens sûrs, fait en un instant tout le tour de Paris : tous les tribunaux se ferment, sauf le Grand Conseil, où le Parlement n'est pas, comme ailleurs, en odeur de sainteté; un avocat qui est en train de plaider au Châlelet
LES PARTIS A LA COUR (1750-1751). 32o
s'arrête au beau milieu de sa plaidoirie; la vie publique est en quelque sorte interrompue; et un deuil général se répand sur la capitale consternée. Le petit peuple, qui ne sait de quoi il s'agit, s'imagine comme toujours que le Parlement est persécuté par le ministère pour avoir voulu défendre ses intérêts et faire baisser le prix du pain; il prend fait et cause pour les magistrats; les plaideurs, dont les intérêts restent en souiïrance et dont ces retards vont augmenter les frais, propagent le mécontentement. Il fallut prendre de grandes précautions militaires, car jamais l'irritation publique n'avait été aussi menaçante ni des propos aussi durs proférés contre le roi, les ministres et la cour. « Quel gouvernement, entendait-on répéter dans les rues, que celui où il n'y a ni pain ni justice! » Selon d'Argenson, on trouvait partout répandus quantité de petits papiers avec ces mots : « Rasez le roi, pendez Pompadour, rouez Machault! » et les Jésuites recevaient par-dessus les murs de leurs jardins des billets ainsi conçus : « Vous, mes révérends Pères, qui avez su faire périr Henri 111 et Henri IV, n'auriez-vous pas quelque Jacques Clément, quelque Piavaillac, pour nous défaire de Louis XV et de sa p.... *? » Les circonstances parurent assez critiques pour que le ministère s'empressât de faire publier un arrêt du conseil, qu'il crut même prudent d'antidater -, par lequel était suspendue la perception de certains droits sur le beurre, les œufs, le bois de chauffage, etc.; médiocre concession, qui parut à tout le monde l'effet de la peur et augmenta l'effervescence plutôt qu'elle ne la diminua.
11 était urgent de mettre un terme à ce désordre. Dans la nuit du 28 au 29 novembre chacun des membres du Parlement reçut une lettre de cachet contenant l'ordre de se rendre le 29 au malin dans la chambre où il était de service : tous s'y rendirent, mais ce ne fut que pour y passer une heure et demie à causer et à se promener, et ils se retirèrent sans avoir tenu aucune audience. Le roi fit alors expédier et publier dans Paris des lettres patentes qui leur ordonnaient de reprendre leur service. Ils n'osèrent pas pousser plus loin la résistance et obéirent. Le Parlement n'en avait pas moins le dernier mot dans cette petite guerre, car il ne fut plus question de lui imposer l'enregistrement de la déclaration du 24 mars; il ne fut plus question de cette déclaration elle-même; et l'on se borna à en reprendre les dispositions dans un nouveau règlement (28 janvier 1752), que l'on fit enregistrer cette fois au Grand Conseil, avec attribution à ce tribunal de toutes les causes dans lesquelles l'Hôpital serait impliqué. Mais la cour elle-même n'osa jamais faire exécuter ce nouveau règlement, et mit dans toutes ses démarches une timidité extraordinaire; et l'administration de l'Hôpital