D'Argenson, 24 avril
2. Machaull ne se lassait pas de les signaler et d'Argenson eu cite plusieurs exemples. On découvrit de nombreuses dilapidations commises pendant la guerre dans l'administration des Pays-Bas conquis. Le comte d'Argenson n'eut d'autre ressource que de rejeter sur ses commis la responsabilité de ce qui s'y était passé (d'Argenson, ly juillet i"o2). On trouva également de graves chefs d'accusation contre un certain Garnier, ex-intendant du minisire de la guerre, et devenu depuis maitre d'hôtel de la reine. Machault en fit un mémoire que le roi garda précieusemenl(d'Argenson, 31 mars 1732). Mais de tous les scandales que le garde des sceaux dévoila, le plus grave fut certainement la fameuse affaire de Kiinglin, le préteur royal de Strasbourg, c'est-à-dire, comme dit le duc de Luynes, le vice-roi en quelque sorte de cette ville, le maître absolu du corps municipal de Strasbourg, l'homme de beaucoup le plus puissant dans la province, et auprès duquel l'intendant n'était rien. Aimant le luxe d'une manière désordonnée, Kiinglin s'était laissé entraîner aux actes les plus coupables pour suffire à ses immenses prodigalités. « Le préteur était concussionnaire, dit Spach [Histoire de la basse Alsace, chap. xvin), il l'était sous toutes les formes et d'une manière si impudente qu'il fallut une époque de tiédeur et de lâcheté universelle pour supporter pendant un quart de siècle des exactions aussi manifestes que ruineuses pour la fortune de la cité. » Il avait géré les finances municipales de telle sorte que pendant ses vingt-sept ans d'administration (n2o-l".52) la dette de Strasbourg était passée de 140 000 1. h 2 800 000. Or Kiinglin était le subordonné du comte d'Argenson, et en relation d'amitié, peut-être d'affaires, avec lui. Longtemps toutes les plaintes, toutes les dénonciations avaient été étouffées; il fallut qu'un éche-
jetant aux pieds du roi pour lui recommander l'Église, lui a presque arraché la promesse de renvoyer la favorite et de lancer ses foudres contre le Parlement, Machault survient toujours à temps pour détourner le coup et sauver ce corps dont il a besoin.
vin que KliiiKlin et ses complices avaient fait envoyer aux galères à Marseille réussit à s'évader et envoyât à la cour des mémoires contre le préteur royal, pour qu'on découvrît les scandales dont Strasbourg était le théâtre. .^lachault poursuivit l'alTaire avec un acharnement qui rappelle celui de Colbert travaillant à perdre Fouquet. Klinglin mourut en prison (6 février ]7o3\ pendant que l'instruction de son procès se poursuivait encore devant le Parlement de Grenoble : des bruits d'assassinat circulèrent. Son fils, qui n'avait pas été étranger à ses manœuvres, fut également arrêté et mourut en 1736 prisonnier d'État à la forteresse de Pierre-Encise. L'arrêt du Parlement de Grenoble lui avait été cependant favorable, ainsi qu'à la mémoire de Klinglin, mais cet acquittement même fut peut-être le scandale le plus énorme de cette triste affaire. La ville de Strasbourg présenta requête pour n'avoir jamais le fils Klinglin comme préteur royal et pour prendre <à partie le conseiller rapporteur, d'Enand ou d'Ksnans, ami du comte d'Argenson, qui avait instruit l'affaire comme il avait voulu. (D'Argenson, janvier, mars 1752, 20septembre 1753. — Luynes.XL i'^lt; XIII, 58. — Journal à Mme de Souscarrière, Bibl. nat., ms. fr. 13712. — Krug-Basse, V Alsace avant !7S9.) — Machault crut aussi un instant avoir trouvé le moyen de compromettre le comte d'Argenson et Mme d'Estrades dans une certaine affaire d'un pot de vin de o3 000 1. que cette ennemie de .Mme de Pom|)adour aurait reçu des États d'Artois; mais le fait était faux, et M. de Maillebois, neveu du ministre de la guerre, fut seul frappe. (D'Argenson, mars 1752.)
On trouve dans les souvenirs du marquis de Valfous (et là seulement), l'anecdote suivante, dont rien ne garantit la vérité, d'autant plus que le marquis de Valfons était l'ami et le familier du comte d".\rgenson, et que c'est de d'Argenson lui-même qu'il tenait ce récit, mais qui n'en montre pas moins à quel degré d'exaspération était arrivée la lutte entre le ministre de la guerre et celui de la finance, et quelle impression les contemporains en avaient conservée. L'affaire se passe au mois de juillet 1751.
« Dans sa tournée des places de Flandre, d'Argenson avait laissé le Roi à Compiègne après en avoir obtenu un bon pour une entreprise de lits de casernes et d'hnpitaux, montant par an à 900 000 LA peine élait-il parti que Machault, qui le guettait toujours et cherchait à le perdre, se plaignit au Roi, comme contrôleur général, de la prodigalité de .M. d'Argenson et du peu de soin qu'il prenait d'économiser les finances, et tout de suite il montra une ofl're du même marché pour les lits, à 100 000 écus. Un contraste si désavantageux à la manutention de .M. d'Argenson frappa le Roi, qui prit le nouveau marché signé, et dit : « Attendons d'.Argenson ».
>< A son retour de Flandre, comme il passait par Séchelles, un homme demanda à lui parler en particulier, et lui apprit que Machault avait formé une compagnie de sous-fermiers, à ([ui il faisait les plus grands avantages à condition qu'ils prendraient sur-le-champ le marché des lits au rabais de 600 000 francs; ils avaient accepté avec plaisir, par le profit immense qui leur reviendrait des sous-fermes, et de la protection de Machault. M. d'Argenson remercia beaucoup cet homme et lui demanda s'il était certain du fait, s'il le signerait et le ferait signer à plusieurs de ses confrères; il dit (pi'il était sûr de quatre. « Rassemblez-les, « et portez-moi tout de suite cet écrit signé à Compiègne. » — En arrivant il y trouve son homme et reçoit le papier désiré; il va chez le Roi, qui le
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Est-ce à dire pour cela, comme ses adversaires l'en accusent, qu'il y fomente la résistance, qu'il le pousse en avant, et que la hardiesse de celui-ci ait pour cause les complicités qu'il est sûr de rencontrer dans le ministère? Toute la politique de Machault, tous les rapports qu'il entretient avec le Parlement protestent contre cette interprétation des faits. Machault s'est fait l'allié de cette compagnie par nécessité de situation, parce qu'il est dans l'obligation de soutenir à coups de Parlement la guerre qu'on lui fait à coups de clergé; mais il ne partage pas pour cela ses passions et n'approuve pas sa conduite. Il était impossible qu'un ministre, et surtout un ministre autoritaire tel que lui, l'approuvât. Quand il a rencontré lui-même l'opposition parlementaire à propos du vingtième, il la brisée sans ménagement. Plus tard, quand les démêlés du Parlement et de la cour seront parvenus au dernier degré de violence, c'est lui qui sera l'auteur de la déclaration du 13 d('cembre 1736 dont l'enregistrement en lit de justice amènera la démission en masse des enquêtes et des requêtes, et dont la stricte exé'cution aurait débarrassé la royauté de l'opposition gênante des cours souveraines. Il ne fermait pas les yeux sur tout ce qu'il y avait de défectueux dans la composition du Parlement et de blâmable dans l'esprit qui l'animait, et les projets de réorganisation de cette cour qui furent mis en avant lors de la grande crise de 1753 ne l'auraient pas trouvé parmi leurs adversaires. Il était comme d'Aguesseau, comme Joly de Fleury, du nombre de ces parlementaires modérés, guéris ou préservés de la manie d'opposition par la possession ou par l'approche du pouvoir, aussi mal disposés pour les jansénistes extrêmes que pour les jésuites, déplorant également le fanatisme pour et contre la Bulle, l'intolérance du clergé et le parti qu'on en tirait dans l'autre camp pour faire du scandale et compromettre la paix publique. C'est toujours ce sentiment qu'il exprime quand il a à donner sa manière de voir sur les scènes singulières dont Paris était le th('àtre '. Se servir du Parlement,
faisant passer dans son cabinet, lui dit en lui montrant le second marclic : « D'Argenson, il faudrait être un peu plus attentif à mes atTaires et ne pas « prodiguer l'argent comme cela: qu'avcz-vous à répondre? — Sire, il faut que « Votre Majesté charge son contrôleur général de passer tous ses marchés, vu '<■ la facilité de les faire à bas prix en indemnisant les entrepreneurs par de « gros intérêts dans les sous-fermes, comme il l'a fait pendant mon absence, « et pour constater la vérité, voici le seing de ceux avec qui il a traité. — Me « voilà instruit, dit le Roi, j"en avais déjà quelque soupçon; les hommes sont << toujours jaloux les uns des autres, et la jalousie perdra tout. »
1. Il exprime le regret, dans une lettre au procureur général le 11 avril 1752 (fonds .loiy de Fleury. vol. liSI) que les propos tenus dans le peuple de Paris ne le soienl pas dans la vue iVamener la pai.r, et que des gens malintentionnés aient répandu le bruit que le curé de Saint-Étienne du Mont s'était montré avec atlectation dans dilTérentes rues de la ville, car cette nouvelle n'a été débitée que dans la vue d"aigrir les esprits. 11 déplorera également la con-
et non pas le servir : s'en servir pour contre-balancer rinduence du clergé, pour l'empêcher de s'emparer de l'esprit du roi, ne fût-ce que par la peur même que le Parlement inspirait; faire tourner son intervention au profit du pouvoir royal, mais ne pas lui permettre d'humilier ce même pouvoir, telle était au fond la politique du contrôleur général.
Le grand danger pour lui était que le Parlement échappât à sa direction, à son influence, et poussât les choses beaucoup trop loin; comme tous les représentants des idées modérées, il avait à craindre d'être débordé et compromis par les exaltés et les violents de son parti. Déjà, dans l'afîaire de l'Hôpital, les esprits vifs du Parlement avaient par leurs résolutions extrêmes facilité la victoire que le clergé remporta à la fin de 1731. Ce fut bien pis encore dans ralïaire des refus de sacrements. Parmi les amis personnels que Machault avait dans le Parlement, les uns, comme Pasquier, comme l'abbé Chauvelin, de plus en plus indociles à sa voix et emportés par le fanatisme, émettaient régulièrement, dans les assemblées des chambres, les avis les plus violents. D'autres plus modérés, comme l'abbé de Salaberry, étaient suspects en raison de leur modération même; d'autres enfin, comme le président Chauvelin, fort mal avec l'abbé de ce nom, fort mal surtout avec le premier président Maupcou, qu'il s'efforçait secrètement de perdre, étaient médiocrement estimés dans la compagnie '. Ce n'était pas assez pour inspirer au Parlement les démarches que Machault eût souhaitées, ('tant donné surtout qu'il comptait aussi parmi les parlementaires des adversaires résolus. Les uns étaient secrètement vendus au parti clérical, comme le premier président Maupeou, dont les relations avec le comte d'Argenson ne sont pas douteuses, et qui fit toujours obstacle à la pacification des esprits, soit pour pousser sa compagnie à se perdre, soit simplement parce que la réconciliation du roi avec le Parlement eût été la ruine de d'Argenson, son protecteur-; les autres,
(luile factieuse du Parlement en 1733; il ne voudra pas en 1754 d'un rappel ijui soit autre chose qu'une grâce et un pardon.