Liiynes, XIII, i
:i. D'Argenson, 23 mai 1"54.
3o6 MACHAULT D'ARNOLVILLE.
presque impossible que l'autorité royale sortit sans subir une atteinte irréparable. Aussi Machault, tout en se réjouissant des dispositions plus conciliantes du roi envers le Parlement, comprenait-il la nécessité de ne pas s'humilier devant lui et de ne pas faire les premières démarches. Si, comme le dit d'Argenson, la marquise de Pompadour insistait pour quon rappelât le Parlement à tout prix et sans délai, il est certain que Machault ne tenait pas ie même langage et qu'il n'entendait nullement sacrifier les intérêts de l'autorité royale à l'agrément d'infliger un échec grave au parti du comte d'Argenson. Une lettre écrite au maréchal de Richelieu, alors à ^lontpellier pour la tenue des États de Languedoc, le lo février 17ij4, par une personne mêlée de près aux intrigues innombrables dont Versailles et Soissons étaient alors le théâtre ', donne de précieux renseignements sur ce que le garde des sceaux désirait faire, sur ce qu'il désirait empêcher, et montre combien est peu fondée l'accusation fréquemment portée contre lui, d'avoir provoqué les troubles et excité les Parlements à la désobéissance pour satisfaire ses rancunes particulières -. Machault souhaitait le rappel du Parlement; mais il ne voulait pas, comme le projet en avait élé formé, que ce rappel fût accordé aux prières des princes du sang et des ducs et pairs, auxquels il se souciait peu d'attribuer ce rôle de médiateurs entre le roi et des sujets rebelles. Il tenait surtout à ce que la déclaration de rappel ne contint aucune promesse relative aux fameuses remontrances dont la non-réception avait élé cause de tout le mal; il l'aurait motivée uniquement sur la clémence royale estimant que la punition s'était suffisamment prolongée, et aurait exigé que le service fût repris purement et simplement, par un acte formel d'obéissance : on verrait ensuite s'il conviendrait de recevoir les remontrances. 11 aurait tenu à insérer dans le préambule les mots de soumission et de respect ^. C'était en somme une amende honorable qu'il prétendait exiger du Parlement pour ses écarts de conduite. Mais le succès de ce plan restait toujours aussi difficile, car les esprits n'étaient pas devenus plus conciliants. Ni l'ennui dune résidence prolongée à Soissons, ni la misère qui commençait à atteindre plusieurs d'entre eux, ni les bruits de plus en plus persistants
1. Aiï. étrang., fonds de Fran.ce, 1344. La lettre n'est pas signée, selon l'habitude constante de tous ceux qui étaient mêlés à ces négociations, mais on peut l'attribuer presque avec certitude à Ysabeau, greflier du Parlement, correspondant habituel du maréchal de Richelieu. (Soulavie, VIII, 2y3.)
2. D'Argenson, 8 mai IToS. « L'on prétend que M. de Machault par ses créatures a beaucoup poussé le Parlement à ce qu'il a fait, car autrement il n'eût pas osé, dit-on. » — 5 octobre 1753. « 11 est visible que M. de Machault est du parti des opinions révoltées; il prétend discréditer le chancelier el occuper la place. 1) (Luynes, XIII, 423.) « Bien des gens pensent qu'il (le premier président du Parlement d'Aix) reçoit de Machault des instructions secrètes. »
.'{. Machault à l'ancien procureur général, " juin IToi (fonds Jolv de Fleurv, 2103).
EXIL DU PARLEMENT. 8o7
d'une réorganisation judiciaire, ne pouvaient venir à bout de l'entêtement des membres de la Grand'Cbambre. <' Nous serions ici dix ans de suite, écrivait le procureur général à son père, que je crois que l'on ne ferait rien pour en sortir. » En outre la mort du président Chauvelin (mai 1754), le seul homme du Parlement qui fût complètement d'intelligence avec le garde des sceaux, acheva de détruire le peu d'espérance qu'on pouvait avoir encore d'une prédominance des modérés dans la compagnie.
Il fallut donc que le roi fit lui-même les avances qu'on s'obstinait à ne pas lui faire. Il venait de faire auprès de la marquise, à Cn-cy, un de ces petits voyages qui remplissaient d'une manière coûteuse et monotone sa frivole existence. C'est là, selon toute apparence, que Mme de Pompadour acheva de lever ses dernières hésitations. Peu de jours après, il fit spontanément, sans consulter aucun de ses ministres, la grave démarche d'écrire de sa propre main au premier Président de venir le trouver. L'entrevue eut lieu à Versailles le 4 juin; nul ne put savoir ce qui avait été agité dans cet entretien : Maupeou y conseillat-il au roi le renvoi de Machault comme moyen de pacifier les esprits dans le Parlement, d'en obtenir plus facilement l'enregistrement des emprunts et des édils bursaux qui seraient nécessaires, comme moyen surtout de désarmer le clergé en le rassurant tout à fait sur la question de ses immunités? Le roi fit-il luire aux yeux de Maupeou la perspective de la chancellerie ou de la garde des sceaux s'il mettait un terme aux troubles? Peut-être : mais on en est réduit aux conjectures.
La nouvelle fut interprétée partout, aussi bien par ceux qu'elle comblait de satisfaction que par ceux qu'elle comblait de désespoir, comme un présage certain du prochain rappel du Parlement. Tout Paris fut « dans des transports de joie inexprimables ^ », et il n'y eut qu'une voix pour louer le roi de ce qu'il venait de faire, et môme la marquise de l'y avoir poussé. L'archevêque se rendit en toute hâte à Crècy, et fit auprès du roi une démarche suprême pour le salut de la foi; la famille royale, le comte d'Argenson firent des efforts désespérés pour arracher au Parlement la victoire; mais ils ne purent retarder que de quelques jours le rappel auquel le roi se sentait obligé, voyant avec terreur approcher le moment où l'irritation du peuple de Paris pourrait se porter à quelque fâcheuse extrémité -, et celui aussi où l'exil du Parlement et le mécontentement du clergé lui ôteraient également la ressource avidement escomptée des emprunts et des dons gratuits; puisqu'aussi bien, pour n'avoir su ni modérer ses dépenses ni accroitre ses recettes, le roi était
d. Lettre a Riclielieu.S juin 1754. (AIT. élrang., fonds de France, 1344.) 2. D'Argenson, 16 juin WJi. « Notre monarque est heureu.v d'avoir été le bien-aimé; sans quoi il eût été le bien détrùnê. »
358 MACHAULT D'aRiNOUVILLE.
toujours dans la nécessité de mendier les uns à son Parlement et les autres à son clergé.
Après une nouvelle entrevue entre le roi et IMaupeou, qui eut lieu le 14 juillet à Compiègne, le premier Président put annoncer à ses collègues que le roi voulait bien leur faire grâce et que leur rappel à Paris était prochain. Ce mot de grâce, qui eût trop senti le maitre et que les magistrats n'eussent pas accepté, le roi n'osa d'ailleurs s'en servir dans ses communications aux exilés; seul, celui de clémence, glissé dans le préambule de la déclaration que le roi devait leur envoyer le 2 septembre, rappelait que l'autorité n'entendait pas abdiquer tous ses droits; mais ce fut tout. 11 n'y eut nulle condition imposée au Parlement, nulle promesse de sa part, nulle limite fixée au pouvoir qu'il s'attribuait sur les questions sacramentelles, et ce pouvoir parut même lui être officiellement reconnu par l'injonction que lui fit la déclaration du 2 septembre '< de tenir la main à ce que d'aucune part il ne soit rien fait, tenté, entrepris ou innové qui puisse être contraire au silence et à la paix que nous voulons faire régner dans nos États ».
A défaut de gages de paix du coté du Parlement, le roi pouvait-il au moins se flatter d'en avoir du côté du clergé, et d'obtenir de lui la renonciation à l'usage des billets de confession, origine de tant de troubles? Nul doute que Louis XV ne l'ait désiré. 11 l'essayait par l'intimidation, en chargeant le Parlement de faire observer la loi du silence: il l'essaya aussi par la séduction, en désavouant dt-finilivemenl toutt^ pensée de violer les immunités ecclésiastiques, dans l'espérance que cette satisfaction donnée à l'Église compenserait pour elle l'avantage accordé à ses ennemis. Au moment où il allait rendre sa bienveillance au Parlement, il importait de prouver au clergé qu'on ne cherchait pas à renouveler le débat de 17o<i et qu'il n'avait rien à craindre pour ses biens. Or, de toutes les satisfactions que l'on pouvait donner au clergt", aucune ne pouvait lui être plus agréable que le renvoi du ministre qu'il haïssait le plus, qu'il regardait comme le promoteur de toutes les attaques dirigées contre lui, dont il rencontrait sans cesse l'hostilité depuis cinq ans, et dont la présence aux finances constituait à elle seule une menace à son endroit. L'arrêt du 23 décembre 1751 n'était qu'un arrêt de surséance; le gouvernement n'avait encore nullement renoncé d'une manière définitive aux doctrines soutenues par son ordre devant l'Assemblée de IT.JO. Le meilleur désaveu qu'il en put faire était d'écarter l'homme qui s'était consacré si cnergiquement à les faire prévaloir. Ainsi, par un bizarre résultat de cette politique de bascule, le moment le plus critique pour un ministre allié au Parlement allait être celui où le Parlement triompherait; car l'cloignement de Machault était pour le clergé une compensation tout indiqui-c. Non pas qu'il fût menace de disgrâce; Louis XV l'aimait et l'appré-ciait, et c'est bien à contre-cœur
que trois ans plus tard il se résignera à se séparer de lui définitivement '; mais il était facile de lui faire quitter le ministère où il s'('lait signalé par sa politique anti-ecclésiastique pour lui en donner un autre où sa présence fût indifférente au clergi'. 11 faudrait connaître le secret des longues et obscures négociations qui précédèrent le rappel du Parlement pour pouvoir dire si ce fut le cardinal de la Rochefoucauld, un ami de ^laupeou -, le chef de cette portion du clergé qui n'approuvait pas complètement le zèle exagère de Ciiristophe de Beaumont pour la Bulle et pour les billets de confession, qui demanda ou qui exigea le déplacement de Machault, comme mesure propre à faire pn-dominer dans le clergé des sentiments de modération; ou si au contraire ce fut le roi qui prit spontanemient la résolution de retirer les finances à ce ministre trop compromis avec l'Église. Quoi qu'il en soit de cette question intéressante, et malheureusement insoluble, il est certain que le départ de Machault fut interprété partout comme une amende honorable faite par le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, et qu'on expliqua cette reculade du gouvernement par le désir d'obtenir du clergé qu'il respectcàt le silence prescrit par la déclaration du 2 septembre.
Machault n'opposa nulle résistance à ce remaniement ministériel qui devait être cependant et qui fut en effet considéré comme un échec personnel, comme une grave déchéance pour lui 3. Il désirait tout le premier quitter les finances, où il ne se sentait plus à sa place depuis l'avortement malheureusement certain de ses desseins financiers. Dès la fin de 17of, l'humiliation qu'il avait dû subir l'avait fait songer à la retraite; il fut encore bruit de sa démission à la fin de 1752*; à plus forte raison devait-il souhaiter de se débarrasser des finances en 1754, alors que la Bretagne était en feu, le Languedoc à la veille de l'être, les difflculté'S pour suffire aux besoins du Trésor plus pressantes que jamais, et qu'il allait falloir songer à convoquer l'Assemblée du clergé pour lui demander selon les formes ordinaires un don gratuit dont on ne pouvait pas se passer ". Ce n'était pas, en effet, lorsque l'autorité était
i. On connaît le fameux mol île Louis XV à sa fille l'infante de Parme, peu après la disgrâce délinilive de Machault: « Ils ont tant fait qu'ils m'ont forcé à renvoyer Machault, l'homme selon mon cuur; je ne m'en consolerai jamais. » {Vie privée de Loms XV, t. IV, p. 2:2.)