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CHAPITRE III

MACHAULT ET LES PllOTESTAiSTS

Au moment où l'établissement du vingtième provoquait de la part des États de Languedoc la résistance dont on a vu précédemment l'histoire, et la disgrâce passagère qui les frappa, arrivait à l'intendant Le Nain une lettre dont le style ne ressemblait guère à celui des harangues et des remontrances épiscopales; c'était une promesse des protestants du haut Languedoc de se soumettre à l'impôt avec docilité '. Ils se déclaraient prêts à faire volontiers ce sacrifice à la grandeur du roi et au bien de l'État. Le contraste avec la conduite des évêques était si frappant et si peu à l'avantage de ces derniers qu'ils essayèrent, mais en vain, d'en affaiblir l'impression auprès du contrôleur général et surtout auprès du roi. Ces protestants, qu'ils ne cessaient de dénoncer comme des ennemis des rois et des fauteurs de troubles, se soumettant sans mot dire, là où les évoques se laissaient prendre en flagrant délit de désobéissance, quel scandale, quel danger pour l'Église catholique, quel démenti brutal jeté à ceux qui réclamaient toujours contre les huguenots des mesures de persécution! L'archevêque de Toulouse n'en concluait pas que les prélats auraient dû suivre l'exemple des huguenots et obéir comme eux; il en concluait seulement qu'il fallait s'abstenir de leur reprocher publiquement leur désobéissance, et ne rien faire qui pût discréditer le clergé ou encourager ces frères séparés « dont il est bien à craindre que l'apparence de soumission qu'on fait valoir dans cette circonstance ne cache le pernicieux objet qu'ils n'ont jamais perdu de vue de faire au moins tolérer et dissimuler l'exercice de leur religion - ».

1. Lettre du colloque du haut Laii;,'uedoc à Le Nain, 14 mars lloO, citée par Dardier, Correspuiidancc de Paul liahaiil, U. 66.

2. L'archcvùque de Toulouse au roi, 29 mars 1750, Arcli. nal., G** 2oi6.

410 MACHAULT D'aRNOL" VILLE.

Ménagements envers les évêques, quoiqu'ils désobéissent; rigueurs envers les protestants, quoiqu'on n'ait rien à leur reprocher : voilà ce que l'inlerprèle de l'épiscopat languedocien osait proposer au gouvernement, avec plus de hardiesse que de logique.

Mais le contrôleur géuéral n'était pas homme à se payer d'un semblable raisonnement, et les protestants s'aperçurent bientôt à certains signes qu'il y avait dans le ministère quelques influences s'exerçant en leur faveur, ils cherchèrent à profiter de celte situation et ne négligèrent rien pour augmenter ces bonnes dispositions qu'ils devinaient. Vers la fin de 1750 et au commencement de 1751 affluèrent à Versailles des suppliques où les protestants retraçaient l'excès de leurs misères et cherchaient à apitoyer sur leur sort le roi, Machault, le ministre Saint- Florentin '. S'adressant spécialement au contrôleur général, ils mettaient habilement en parallèle leur conduite et celle du clergé : « Ceux qui crient à l'oppression quand on touche à leurs prétendues immunités allèguent les intérêts du ciel quand il n'est question que de ceux de la terre; et au mépris de leurs propres maximes, sans aucun respect pour les droits de la conscience qu'ils ne font valoir que pour eux et leurs dévots, ils emploient tout ce qu'ils ont de crédit et d'autorité pour faire vexer de toutes les manières ceux qui sont assez honnêtes gens pour professer une religion qu'ils croient véritable... L'exactitude des protestants à payer les impôts et les charges de l'État, leur fidélité éprouvée notamment lors de la dernière guerre, l'horreur que doit avoir tout honnête homme pour la dissimulation et l'hypocrisie, les progrès de l'esprit philosophique ennemi de la contrainte en matière de religion, l'aimable doctrine de la tolérance répandue dans une multitude d'ouvrages, surtout le préjudice infini que l'intolérance a causé à l'État en forçant à l'expatriation plus d'un million de sujets qui ont emporté avec eux leur argent, leur commerce, leurs fabriques, leur industrie, et qui, en appauvrissant et en affaiblissant le royaume, ont enrichi les pays étrangers de leur refuge : tout cela, Monseigneur, faisait espérer aux protestants qu'enfin on les laisserait respirer, et qu'en rendant h Sa Majesté ce que de bons sujets doivent à leur souverain, ils ne seraient point inquiétés à cause de leur religion. Espérances vaines et chimériques! Partout où les ecclésiastiques ont du crédit et de l'autorité, les peuples qui ne leur sont pas entièrement dévoués ne peuvent être que malheureux - ! » Tout cela, c'était ce que Machault pensait lui-même, et les protestants ne l'ignoraient pas. Aussi persistaient-ils malgré tout à concevoir encore quelque espérance. Voici ce qu'écrivait, au moment

1. Supplique (les protestants du bas Lanf,'uedoc, 21 décembre 1750; du Vivarais et du Velay, 22 février 1751 : Arcli. nal., TT. 33 i.

2. Cité par Coquerel, Histoire des éf/lises du déserf, II, 43.

de la dissolution de rAssemblée du clergé et de la rupture éclatante du gouvernement avec l'épiscopat, le célèbre pasteur Paul Rabaut : « Bien des personnes sensées pensent qu'elle (la persécution) n'aura pas lieu, et voici leurs raisons: 1° la cour convaincue que la multitude des sujets fait la force et la richesse d'un Etat, se prêtera d'autant moins à vexer les protestants qu'une funeste expérience lui a appris que les persécutions précédentes, en dépeuplant le royaume, ont enrichi et fortifié les pays étrangers; 2° la cour a compris encore (et on le sait à n'en pouvoir douter) qu'il importait qu'il y eût dans l'État un parti pour imposer au clergé en cas de besoin. Cela est si vrai... qu'on nous fit entendre qu'on était très fâché que ce parti ne fût pas plus nombreux et plus considérable qu'il l'est, d'où l'on conclut qu'il n'est pas apparent qu'on veuille l'alYaiblir '. « Rabaut, il est vrai, ne croyait pas, pour son compte, au bien fondé de ces espérances; mais il dit lui-même que beaucoup de gens, et non des premiers venus, y croyaient.

Si les protestants attendaient du contriMeur général quelque adoucissement à leur sort, de même dans l'autre camp où l'on poussait sans cesse le gouvernement à de nouvelles rigueurs, où l'on attribuait à sa seule mollesse et à l'insuflisance de ses mesures la présence encore en France d'un million à un million et demi de protestants ^ on redoutait extrêmement que ce minisire ennemi de l'Église rompit absolument avec la politique <le persécution. On l'accusait de vouloir procurer aux huguenots sinon la pleine liberté de leur culte, — le rappel en France des minisires protestants était une mesure jugée si hardie qu'elle ne venait encore à l'esprit de personne, — du moins une tolérance de fait aboutissant dans la pratique au même résultat : soustraire les protestants à la tyrannie du clergé catholique. Aussi les évêques surveillaient-ils avec un soin jaloux la conduite du contrôleur général dans cette question capitale, prêts à agir au moindre symptôme d'un retour de faveur pour les religionnaires. L'occasion ne tarda pas À en être fournie à l'un d'entre eux; il tomba sous les yeux de l'évêque d'Agen, Gilbert de Chabannes, une lettre du contrôleur général dont était porteur un marchand huguenot nommé Frontin, et où il était recommandé qu'on eût pour lui beaucoup d'égards et qu'il fût assez bien traité à Agen pour inspirer aux autres négociants huguenots l'envie de revenir dans le royaume^. Aussitôt l'évêque d'Agen écrivit à Machault une longue lettre pleine d'indignation et de colère, témoignage curieux de l'intensité qu'avaient encore conservée les haines religieuses et du zèle intolérant qui animait

1. Lettre du 9 seplenibrc 1750. (Dardier, Correspondance de Paul lUihaiit.) i. C'était le ctiilTi-e qu'avouait généralement le cleraé catholique : les écrivains protestants parlaient plutôt de 3 millions.

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