Recaeil de pièces, t. V. — D'Argensoii, lo février
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le clergé français '. L'argument préféré du prélat est que les protestants ont été toujours et partout des rebelles, des factieux liés avec les ennemis de l'État. Aussi Louis XIV a-t-il pris une mesure de salut public en révoquant l'édit de Nantes : « Il ne pensa point que ce fût affaiblir le corps que de le délivrer de ses humeurs vicieuses et peccantes qui y avaient fait tant de ravages ;... l'époque de leur destruction est celle de la grandeur de la monarchie devenue redoutable à toute l'Europe depuis que ses forces réunies... ne furent point dislrailes par la nécessité de veiller à maintenir ses propres sujets dans l'obéissance ». Après cette singulière appréciation des faits venait un examen des principes politiques du protestantisme : « Ils sont ennemis des rois et opposés à la monarchie ; c'est un caractère qui lui est propre et qui doit le faire détester par-dessus toutes les autres hérésies.... Le Roi, disent-ils, n'est que le dépositaire de l'autorité, dont la substance réside dans le peuple; c'est le peuple qui fait les Rois; tout ce qu'ils ont de pouvoir est émané de lui; c'est un dépôt qu'il a mis entre les mains du Prince, dépôt qu'il peut reprendre lorsque peu satisfait de sa conduite il croit voir que le Roi ne remplit pas les conditions et la fin pour laquelle il a été mis en place,... doctrine pernicieuse à tous les gouvernements qu'elle soumet au caprice du peuple parce qu'elle le fait propriétaire de l'autorité, mais encore plus destructive de la monarchie.... C'est en méprisant le pouvoir et le jugement de l'Église, c'est dans cette source empoisonnée qu'ils ont appris à attaquer et à. ébranler l'autorité des Rois; ils n'ont fait qu'étendre les conséquences de leurs principes, qu'appliquer aux monarchies ce qu'ils avaient pensé sur le jugement des premiers Pasteurs.... » Le catholicisme, au contraire, est favorable au principe d'autorité, tant en religion qu'en politique : « C'est la religion catholique qui est la véritable gardienne du repos des peuples et de la personne des Rois parce que tous ses principes tournent à l'avantage de l'autorité des premiers Pasteurs dans les choses spirituelles et des Princes dans le temporel, ordonnant au peuple de se soumettre a l'un et à l'autre, chacun dans son ordre. » Si les calvinistes se sont souvent soulevés en France, ce n'est pas parce qu'ils étaient persécutés, c'est parce qu'ils sont « rebelles par principe et républicains par système ». Et cependant c'est eux que l'on rappelle, c'est eux que l'on protège, tandis que le clergé catholique « qui s'est épuisé pour secourir le Roi et qui est toujours prêt cà recommencer est affligé, est humilié, est renvoyé : quel contraste ! Ai-je pu me refuser à celte réflexion si naturelle où m'a conduit mon sujet! Elle pénètre nos cœurs de la plus vive douleur, elle abat nos
i. La date vérilal)!e de la lettre de l'évùque d'Apen est le S novembre 1150; mais on lui donna la date du l'^'' mai 1151 dans la publication qui en fut faite plus tard. La réponse du contnMeur général est du 14 novembre HoO.
esprits par le poids de la plus profonde tristesse. » Eiiliii venait comme argument suprême limpossibilité de régler leurs mariages,. si les protestants étaient tolérés en France : c Viendront-ils les contracter dans nos églises, qu'ils regardent comme des temples d'idolâtrie?... Quel secours pour un royaume que des gens infidèles à leur conscience, qui profaneraieni la religion par leur hypocrisie, qui se joueraient du contrat le plus saint parmi les hommes?... Cependant, M., je ne vois point d"autre parti à prendre à moins que d'aller contre la loi de l'Eglise et de l'Etat qui déclare nuls les mariages faits sans l'intervention du prêtre et qui ne sont pas bénis de sa main,... excepté l'hypothèse du rappel de leurs pasteurs, péril que je ne crains pas; si fermant les yeux sur ces unions, on leur permettait de se marier comme ils le jugeraient à propos, je ne crois pas que quand même on voudrait leur accorder cette liberté ils voulussent en user tandis qu'on laissera subsister les lois faites sur celte matière, car alors leurs femmes seront visiblement des concubines, leurs mariages des désordres publics, les enfants qui en nai Iraient infâmes et illégitimes, et leurs successions dévolues aux collatéraux. » Singulier raisonnement, qui tire de l'existence même de l'intob'rance un argument pour la nécessité de celle-ci!
La réponse de Machault à cette virulente philippique ne nous est malheureusement pas parvenue; elle n'est connue que par un extrait fort tronqué que l'évêque arrangea à sa guise et qu'il tît imprimer à la suite de sa lettre, livrée par lui à la plus grande publicité; c'est à savoir « que les huguenots en imposaient en faisant courir le bruit qu'on voudrait les rappeler dans le royaume et que l'honneur seul que le roi lui avait fait de lui confier la place qu'il occupait était un sur garant de ce qu'il avançait ». Etait-ce bien là la véritable pensée du contrôleur général? N'était-ce pas [)lutôt celle que l'évêque voulait lui prêter, pour décourager les huguenots et démentir les bruits, alors très répandus, d'un prochain retour à la tolérance'? Le sentiment de Machault me semblerait beaucoup plutôt devoir être cherché dans ces quelques vers qu'improvisa un seigneur de la cour auquel il venait de faire lecture de la lettre épiscopale - :
A ton avis les calvinistes Sont des rois les antagonistes.
Dis-moi donc, prélat impudent, Guignard, Cliatcl, Ravailiac et Clément Ont-ils été protestants ou papistes?
L'évêque d'Agen, qui croyait sans doute compromettre Machault en dévoilant au grand jour ses intentions ou du moins celles qu'on lui prê-
1. Si l'épandus, que la (iazcttc de France se crut obligée de les démeulir (juillet n.ji). — U'Argcnson, l>7 juillet 1751.
2. Lettre de Paul Rabaut, 16 novembre liai (Dardier, op. cit.).
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tait, eut lui-même peu à se louer de sa lettre et de la publicité qu'il lui donna. Elle lui attira d'abord une verte semonce de Saint-Florentin pour avoir fait répandre à milliers d'exemplaires une lettre qui n'était destinée qu'à un ministre, et plus encore un extrait de la réponse de ce ministre qui n'était destinée qu'a lui. Ensuite elle provoqua (car l'affaire fit grand bruit) des réfutations, trop faciles à faire, elle engagea une guerre de plume dans laquelle l'évêque n'eut l'avantage ni sous le rapport du bon sens, ni sous celui de l'esprit : témoin une prétendue Lettre du curé de L"' à Vévèque d'Agen au sujet de la lettre de ce prélat au contrôleur général, qu'un anonyme fit paraître le 1"^' juin 1751 : c'était une réfutation serrée et ironique des doctrines fanatiques de l'évêque d'Agen; on y reconnaît le ton ordinaire des brochures écrites contre le clergé à l'occasion du vingtième : « Agréablement surpris de ce que dans une conjoncture où NN. SS. les prélats sont si occupés à défendre les immunités du clergé et à maintenir des intérêts temporels, un évêque qui se distingue sur celte brillante scène ' trouve assez de loisirs pour prendre en mains la cause de l'Eglise et de la Religion, je n'ai rien négligé pour voir par mes yeux un phénomène si rare ». L'auteur a donc lu l'opuscule de l'évêque d'Agen : il s'étonne d'y trouver tant d'affirmations hasardées sur le prétendu esprit factieux et républicain des huguenots, tandis que ces accusations pourraient être bien plutôt adressées au parti qui a fait la Ligue, voire même à certains prélats très postérieurs au temps de la Ligue : « Abaissez-vous jusqu'à lire un roman: prenez le Télrmaque... ou mieux, les belles Directions de ce grand archevêque pour la conscience d'un roi, et après cela attaquez les huguenots assez hardis pour prétendre que le roi est l'homme du peuple ». La lettre se terminait par un argument ad hominem : « Le haut clergé qui se plaint toujours d'être épuisé dès qu'on l'appelle à porter les charges du Koyaume avec le reste des sujets de Sa Majesté et qui n'est prêt à recommencer que par des dons gratuits dont il veut régler la mesure à sa fantaisie a été très affiigé de ce que le roi lui a fait demander le vingtième denier; très humilié de ce que les réformés du Languedoc ont donné si généreusement l'exemple d'un zèle vis-à-vis duquel la résistance des évêques a fait un contraste fort peu édifiant ; et rien ne les a tant chagrinés que de se voir à cause de leur refus renvoyés dans leurs diocèses, où néanmoins un prélat qui a comme V^otre Grandeur 35 000 livres de rente peut aisi'-ment se remettre de son extrême épuisement. »
D'autres écrits suivirent, d'un genre tout différent : le Patriote français et impartial, d'Antoine Court (1751), qui défendait la cause des
1. Allusion à une longue letlre que l'cvèque d'Agen avait écrite précédemment au contrôleur général contre la déclaration du 17 août.
prolestants au nom de l'intérêt de l'État, en montrant qu'ils n'étaient nullement rebelles par système et que c'était la Révocation, non la tolérance, qui avait été cause pour le royaume de maux iutinis; au nom de l'humanité, en énumérant sans commentaires mais avec une exactitude et une précision qui t'iaient de l'éloquence, tous les actes de cruauté commis contre les protestants depuis 1744 dans les dilTérentes provinces du royaume; puis un livre d'un gentiltiomme protestant de Paris, M. de Beaumont, V Accord 'parfait de la nature et de la raison, de la révélution et de la politique, ou traité dans lequel on établit que les voies de rigueur en matière d>' rdhjion blessent les droits de l'humanité et sont également contraires aux lumières de la 7'aison, à la morale rvungélique et au véritable intérêt de VÉtat (17o3). L'ouvrage était divisé en trois parties : la première établissait la nécessité de la tolérance en général, au nom de la raison, de l'Ecriture et de la tradition; la seconde et la troisième, la légitimité et la nécessité de la tolérance pour les protestants de France en particulier, à cause de la pureté de leur morale, de leur fidélité au roi, de leur zèle pour le bien de l'État. Dans la conclusion reparaissait nettement formulée une idi'-e que le cardinal Fleury luimême avait un instant conçue en 1728 ou 1729 ', que quelques protestants de Paris avaient reprise récemment dans un mémoire présenté par eux au maréchal de Richelieu et fort approuvé de celui-ci -, à savoir la séparation du mariage civil et du mariage religieux : c'était là le seul moyen de procurer aux nouveaux convertis, comme il était convenu d'appeler les protestants, un état civil régulier, sans forcer le clergé à conférer le sacrement de mariage à des gens plus que suspects d'être réfractaires dans le cœur au catholicisme et à l'autoritf' de l'Kglise ''; c'était en un mot le seul moyen de concilier la dignité et l'indt-pendance légitime du clergé dans la collation des sacrements avec la liberté de conscience des huguenots; cette solution, à laquelle il ('tait réservé de triompher, dans un avenir encore malheureusement fort éloigné, l'Accord parfait la trouvait en demandant qu'on permit aux protestants de con-
1. Le mémoire de Joly de Fleury sur les mariages des protestants (Bibl. nat., ms. 11782) fait allusion à ce projet du cardinal. Saint-Florentin en fut extrêmement frappé, et écrivit à l'ancien procureur général pour lui demander là-dessus de plus amples reuseignemeats. (17 jauvier ]7r>3, Arch. nat., 0. 449.)
2. Lettre de Paul Rabaut, 10 octobre 174'.». (Dardier, op. cit., II, 48.)
'i. Celte dernière solution était celle que recommandait dans son Mémoire Joly de Fleury, trop imbu évidemment des doctrines jansénistes sur l'adminislralion des sacrements qui dominaient dans les i)arlements. Pour cette raison que tous les Imbitants du royaume étaient réputés catboliques, qu'il n'appartenait pas au clergé de se faire juge des sentiments intérieurs, il aurait voulu que le sacrement de mariage fût conféré aux protestants qui le demanderaient sans aucune difliculté, sans nécessité de confession préalable ni d'abjuration par écrit, en un mot sans les épreuves que les évêijues du Languedoc exigeaient.
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tracter valableuient mariage devant le principal juge royal du lieu de leur résidence. C'était proposer, quarante ans avant la Constituante, la sécularisation, au moins partielle, des registres de l'élat civil.
L'idée fit fortune. Turgot la reprit Tannée suivante (I7;i4) dans le Conciliateur, on Lettres (Vun ccdéaiastique à un magistrat sur les affaires présentes. Le titre de cet opuscule était bien donné : Turgot y conciliait en effet les droits de l'autorité spirituelle et ceux de l'autorité temporelle; il revendiquait pour la première le droit de ne conférer les sacrements de TÉglise qu'à ceux qui reconnaissaient ses dogmes et qu'elle en jugeait dignes, mais aussi pour celle-là le droit et le devoir de ne pas faire dépendre l'état des hommes de la collation de ces mêmes sacrements, et de les faire jouir de tous les droits de citoyens quelles que fussent leurs croyances religieuses; il n'admettait ni que le gouvernement forçât la main aux ecclésiastiques pour leur faire donner la communion aux jansénistes ou le mariage aux prolestants, ni que les lois du royaume créassent aux uns ou aux autres une nécessité quelconque de rechercher les sacrements de l'Eglise catholique; et il se prononçait pour l'établissement d'une sorte de mariage qui sans être sacrement en eût cependant tous les effets civils, comme aussi pour l'établissement d'une sorte de sépulture qui sans être accompagnée des prières de l'Église, n'eût cependant rien d'infamant. Puis vint une œuvre plus célèbre, le Mémoire théologique et politique de Ripert de Monclar (IT.jo) au sujet des mariages clandestins des protestants de France : comme Turgot, le fameux procureur général du Parlement de Provence affirmait que le roi était le maître d'établir pour ses sujets de la R. P. R. une nouvelle forme de mariage qui ne blessât point leur conscience, non plus que celle des évoques et des curés, et que le clergé ne pouvait sans une usurpation manifeste élever la prétention qu'il n'y eût de valables civilement que les mariages célébrés devant ses autels.
Ce qui était plus menaçant pour le parti de l'intolérance furieuse que l'apparition successive de ces libelles, c'était l'accueil que leur faisait l'opinion S et surtout l'appui incontestable qu'ils trouvaient dans le gouvernement, au moins dans une partie du gouvernement. Le Patriote français et impartial fut envoyé directement par des mains protestantes au contrôleur général -. Ripert de Monclar était fort apprécié de
1. l^e duc de Luynes lui-même se prononce nettement en faveur du .Mémoire (le Kipert de Monclar (sans en connaître l'auteur). Il est, dit-il, écrit avec beaucoup d'esprit et de sagesse.... « Toutes les expressions y sout ménagées avec tant d'art que le clergé même ne peut s'en ofTenser. •> (Luynes, XIV, 310, novemijre lloo.)
i. C'est ce que le pasteur Paul Bosc écrivait à Antoine Court le l.j avril 1"j3. (Dardicr, op. cit., II, 30',», en note.)
MachauU, correspondait probablement avec lui, et tout porte à croire que dans une matière aussi grave leurs vues ne devaient guère différer. Malesherbes, directeur de la librairie, laissait circuler sans obstacle ces plaidoyers en faveur de la tolérance '. MachauU s'est efforcé d'obtenir des évèques du Languedoc des adoucissements dans les épreuves imposées par eux aux nouveaux catholiques et a vivement regretté l'insuccès que rencontra d'abord cette négociation : « Je vois avec une vraie peiue, écrivait-il au maréchal de Richelieu le 26 novembre 1752 -', après une discussion fameuse où les prélats s'étaient refusés à tout ce qui leur était proposé, le peu d'espérance qu'il y a de pouvoir amener les évèques à des voies de conciliation sur une matière aussi importante que celle que vous avez eu à traiter avec eux, et sur laquelle il serait bien à désirer qu'ils voulussent agir avec un esprit tout différent de celui qui parait les animer ». Si rien ne prouve que MachauU ait songé personnellement à assurer aux protestants le bénéfice d'un état civil régulier, encore moins qu'il se soit élevé jusqu'à la conception, bien rare encore à cette époque, d'une pleine et entière liberté de conscience et de culte pour les dissidents religieux, du moins l'on peut affirmer que son adhésion était acquise d'avance à toute politique de modération et d'humanité qui ne poussât point les huguenots à sortir du royaume, qui même y ramenât ceux qui avaient déjci émigré, qui les protégeât contre les vexations des évèques, et qui leur permit d'acquérir librement et de transmettre régulièrement à leur famille des richesses utiles à l'État comme à eux. MachauU appréciait fort dans les protestants de bons et utiles travailleurs que le roi devait avec soin garder pour lui et éviter à tout prix de laisser passer chez le voisin. Il ne voulait ni perdre des contribuables ni laisser porter un nouveau coup à notre commerce et à notre industrie; ces sentiments étaient naturels chez tout contrôleur général ^ à plus forte raison chez un contrôleur général qui eut si peu à se louer de l'épiscopat et notamment de l'i'piscopat languedocien.
^lalbeureusement les sympathies plus ou moins vives qui commençaient à naitre dans les conseils du gouvernement à l'égard des réformés ne purent encore produire de résultats bien appréciables dans la prati(iue. On est, vers IT.'K), au moment où les idées nouvelles pénètrent peu à peu les esprits : voilà pourquoi les protestants espèrent et les évoques s'indignent. Mais on n'est pas encore au moment où les idées anciennes ont perdu leur empire, et voilà pourquoi la persécution
1. Lettre de Paul Rabaut, 12 juillet llui (Dardier, 11, 324).