MESURES RELATIVES A L AGRICULTURE, A L INDUSTRIE ET AU COMMERCE
Il est une loi, d'importance considérable, louchant à la question la plus grave peut-être qu'un contrôleur général eût alors à résoudre, dont la plupart des historiens ont attribué tout le mérite cà Machault : à savoir celle qui inaugura partiellement en France le régime de la liberté du commerce des grains, de toutes les réformes la plus difficile peut-être à réaliser dans l'état où se trouvait l'opinion. L'arrêt qui le premier institua, outre la libre circulation des grains dans Tintérieur du royaume, déjà quelquefois permise, leur libre exportation par deux ports du Midi, a été regardé comme l'œuvre du ministre qui n'a pas craint de s'attaquer à tant d'autres préjugés tenaces et à tant d'autres intérêts réfractaires au bien public. On a même souvent, par une erreur manifeste, fait remonter cet arrêt au début même de son ministère, à l'année 1749. La date véritable (17 septembre 17:ji) laisse planer quelque doute sur la participation de Machault à l'arrêt en question, puisqu'il est postérieur de près de deux mois à son départ du contrôle général des finances, et que c'est son successeur Séchelles qui l'a signé. 11 importe donc de rechercher si Machault a été personnellement l'auteur de cette louable rupture avec les traditions du passé, si c'est vraiment lui qui l'a voulue et qui l'a préparée. L'opinion générale, hàlons-nous de le dire, ne s'est nullement trompée en ajoutant ce titre d'honneur à tous ceux que Machault possède d'autre part : il ne s'agit pas de le lui retirer, mais au contraire de prouver qu'il lui appartient sans conteste.
Celte discussion est d'autant plus nécessaire, qu'après le vingtième, c'est certainement la question des subsistances qui a le plus occupé notre ministre et lui a valu le plus d'attaques. Les accusations les plus
dures, les calomnies les plus terribles ne lui ont pas été épargnées à propos de ses opi-rations sur les blés. D'Argenson, qui s'en est fait complaisamment Técho, n'incrimine pas seulement son habileté ou sa clairvoyance ' : c'est sa probité même qu'il met en question. A l'en croire, Machault est le chef, ou tout au moins le complice, d'une bande d'exploiteurs qui met le royaume en coupe réglée, accapare toutes les subsistances pour les revendre à des prix de monopole, et se partage des millions.
Ses opérations sur les blés commencèrent de bonne heure, pendant la guerre de succession d'Autriche, qui, aux dilHcultés ordinaires que présentait toujours l'alimentation du royaume, ajoutait deux complications de plus; les arrivages par mer étaient en grande partie interrompus à cause des flottes anglaises, et les sommes nécessaires pour l'approvisionnement des armées absorbaient le peu de disponibilités du Trésor. En 1747, en Provence, peu de temps après l'invasion autrichienne, l'inquiétude se répandit tout à coup sur les subsistances; les marchés se dégarnirent, chacun gardant son grain sans vouloir s'en défaire à aucun prix; les cris de détresse de la province se firent entendre jusqu'à Versailles, et le contrôleur général y répondit en envoyant le fermier général Douret qu'il savait fécond eu expédients et fort habile dans le commerce des blés. Bouret partit sans aulre ressource qu'une faible somme de 100 000 écus dont le contrôleur général avait pu à grand'peine disposer. Avec le peu de grains qu'il put acheter pour celle somme, Couret fut assez habile pour dissiper l'épouvante générale, pour faire croire à l'arrivée prochaine d'immenses approvisionnements -, et la disette cessa comme par enchantement; le grain réapparut sur les marchés, et il fut évident que la province n'avait pas cessé un inst'ant
d. D'Argensou, 27 aoùL \T.\2 : « Je commence â croire ce que j'ai cru le plus tard que j'ai pu, que Macliault préleud J'aire ressoui'ce au l{oi pur gain sur les blés, pousse à cela par les fmanciers qui TenlourenL, par liourel et les amis de la marquise: on lui dcgu se le monopole en bien public.» — 13 août: " On parle beaucoup daus le public du terrible monopole que Alachaull exerce sur les blés pour le compte du Roi. N'oulant retirer les avances qu'a faites Sa Majesté pour subvenir à la cherté du pain cet hiver, le ministère fait vendre ces blés royaux dans les marches le prix qu'il veut : ces blés sont à moitié gâtés et la cour empêche les particuliers d'eu porter du leur au marché,... de sorte que le peuple csl. mal nourri, que cela pourra donner des maladies, et que les grains se soutiennent toujours très cher, malgré l'abondance de la récolle.... Bouret a itromis à .Machault de lui faire faire une alTaire de 40 millions.... iMilin il n'y a |)lus qu'une voix pour dire ([ue le garde des sceaux, pour subvenir aux besoins de la cour, s'est fait marchand de blé. »
2. 11 usa d'uu stratagème habile. 11 lit venir de Alonlpellier quelques bâtiments chargés de sacs : ceux du dessus seuls contenaient du blé. Les Marseillais crurent à l'arrivée de (juantités considérables de grains. Les bruits que Bouret fit habilement répandre de l'introductiou prochaine de nouveaux secours, lirenl le reste. (Dufort de Cheveruy, Mémoires, 1, 307.)
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d'en posséder très suffisamment pour sa subsistance. Celte fois du moins, l'opinion publique ne fut pas ingrate, et on ne sut pas mauvais gré à Bouret d'avoir prouvé le peu de fondement des plaintes qu'on avait fait entendre. Les Etals de Provence firent frapper une médaille en son honneur'. Lorsque, la paix rétablie, Machault pourvut à ce que le péril ne put renaître par d'immenses achats faits à l'étranger et notamment dans les pays barbaresques, la Provence ne lui marchanda pas non plus l'expression de sa gratitude. On le compara à Joseph faisant cesser la famine en Egypte. Une estampe allégorique de 17i9 a transmis le souvenir de cet événement -.
Il n'en fut pas malheureusement de même en Guyenne dans des circonstances à peu près semblables. La médiocrité de la récolte de 1747 ayant causé dans cette province des craintes particulièrement vives, son intendant et les principaux négociants, excités par lui, se mirent consciencieusement en devoir de propager les mêmes craintes et les mêmes malheurs dans toute la France, par des achats faits à la légère un peu partout, et répandirent les bruits les plus alarmistes, lorsqu'il importait essentiellement au contraire de calmer la terreur populaire, véritable cause de la disette. Pour éviter un resserrement général des blés qui eût universalisé la famine, Machault prit le grave parti d'interdire l'exportation de province à province (arrêt du 21 août 1747) et ne fit exception que pour une compagnie de commerçants bordelais qu'il chargea d'acheter en Poitou et surtout en Bretagne la quantité de blé et de seigle jugée nécessaire pour combler le déficit de la Guyenne, au moyen d'une permission particulière et exclusive. C'était en effet le seul moyen d'éviter les plus grands malheurs. IMais les intentions du contrôleur général furent méconnues; on se persuada à Bordeaux qu'il n'avait eu d'autre but que de se réserver le monopole de la fourniture des grains à la province, et d'en tirer largement profit, lui et son ami Bouret; on n'eut pas de repos qu'on n'eût obtenu par toutes les instances imaginables la rétractation de l'arrêt du 21 août et la réouverture des ports de la Bretagne, ce qui causa immédiatement la disette dans cette dernière province sans apporter à la Guyenne aucun soulagement; et, quoique l'événement ait pleinement donné raison aux prévisions du contrôleur général, on s'obslina à n'attribuer à sa conduite que les motifs les plus condamnables. On ne voulut pas voir que l'état de guerre, que la difficulté des communications par mer, que la nécessité de ne pas
1. Avec l'inscription suivante : Stepliano-.MicliaiMi Bouret, quod jussu Ludovic! XV refîis christianissinii et ope Joannis-Baptishe de Machault gênera) is œrnrii moderatoris Provinciam maxima rei friimenlaria- penuria laborantem priidcntissime sustenlavil, lioc gratissimi monumenlum procuratores provincia; dicunl, consecranl, anno MUCCXLVII.
laisser gaspiller au profit de la Guyenne des blés indispensables ailleurs, avaient imposé au contrôleur général ce système de restriction et de prohibition ; on ne voulut pas voir qu'avec la promptitude extraordinaire des populations à accueillir les bruits les plus sinistres, accorder la libre sortie des blés du Languedoc, du Quercy, du Limousin et autres provinces voisines n'eût pas servi à soulager la Guyenne et ei'it simplement étendu le mal jusqu'à elles. On oublia ces circonstances exceptionnelles, et l'on attribua à Machault une certaine défiance pour le principe de la libre concurrence, une fâcheuse prédilection pour le régime de la réglementation et des permissions exclusives, qui étaient très loin d'être dans ses idées.
Lui-même les a exprimées trop clairement pour qu'aucun doute puisse subsister sur ce point important. Loin d'avoir aucune défiance contre la liberté du commerce des grains, il eût souhaité que ce commerce eût assez de force et de développement pour que l'on pût se reposer uniquement sur lui du soin de faire l'abondance. Si, selon les circonstances, il suppléait à son insuffisance ou contenait sa précipitation exagérée, ce n'était pas dans le but de lui nuire, mais bien avec l'espérance qu'on parviendrait un jour à un état de choses où de semblables précautions n'auraient plus d'utilité. Sa correspondance avec les intendants montre qu'il ne perdait pas une occasion de leur développer les avantages de la libre circulation, de familiariser l'esprit des populations avec elle, de préparer l'avènement des saines doctrines. Dès avant la paix d'Aix-la-Ghapelle, au moment même où la famine de Guyenne forçait le gouvernement à des mesures de prohibition, l'opinion du contrôleur général était faite à cet égard ; « Je ne dois pas vous laisser ignorer, écrivait-il à Tourny le 2.3 décembre 1747 \ qu'on n'omet aucune des voies qui peuvent tendre à la liberté du commerce, qu'il ne tiendra jamais à moi de les faire mettre en pratique, et que je m'en occupe autant qu'il est possible de le faire ». A plus forte raison lorsque la paix étant faite la situation redevint normale. La récolte de 1749 ayant encore été médiocre dans une grande partie de la France, plusieurs intendants avaient cru devoir défendre la sortie des grains de leurs généralités; par une circulaire du 23 mai 1750 Machault blâma nettement ces précautions exagérées et nuisibles qui n'étaient plus de mise en ce moment, révoqua les défenses déjà faites et se réserva à lui seul le droit d'en prononcer de semblables à l'avenir, pour des circonstances exceptionnelles dont il serait seul juge. « Les ordres que MM. les intendants ont donnés à cet égard, disait-il en excellents termes, au lieu de produire l'eflet qu'ils en avaient attendu, ont augmenté l'inquiétude des gens qui craignaient de manquer de subsistances, ainsi que