Machaull à Tourny, 29 avril d"o3, Arcli. Gir., C. 141o
au surplus je m'en rapporte à ce que vous estimerez convenable de faire dans la circonstance présente sur la demande du sieur RufT, mais je ne puis trop vous dire combitMi vous devez être réservé sur les permissions que vous pourrez accorder sur des objets de cette nature. »
En somme, liberté complète du commerce à l'intérieur du royaume; interdiction habituelle de l'exportation, sauf dans les circonstances particulières où elle pourrait être permise sans risquer de faire trop de cherté : tels furent les principes que Machault appliqua depuis la paix d'Aix-la-Chapelle jusqu'à la fin de son ministère et que l'intendant Saint-Priest résumait avec une parfaite netteté dans cette lettre adressée à son collègue de Bordeaux : « J'ai permis une libre extraction de grains de cette province qui sont destinés pour l'intérieur du Royaume, parce que l'intention du conseil est d'établir une circulation générale des grains dans toutes les provinces, et je ne saurais permettre d'en passer la moindre partie à l'étranger, parce qu'il n'y a que le Roi ou le Conseil qui puisse accorder de pareilles permissions' ».
Si Machault n'a pas décrété plus tôt cette liberté du commerce des grains qu'il jugeait avec raison le meilleur moyen d'éviter les disettes et de maintenir les blés à un prix toujours à peu près uniforme, qui ne fût ruineux ni pour le laboureur ni pour le consommateur, c'est que, esprit pratique avant tout, il se rendait compte des précautions qu'exigeait une telle réforme, des circonstances favorables qui devaient être réunies pour que l'expérience se fit sans danger. Certaines parties du royaume, notamment la Provence à cause de sa faible production de grains, Paris, à cause de son immense population, ne semblaient à personne pouvoir être garanties de la famine par le seul effet de la libre concurrence. Des réserves suffisantes pour parer à toutes les éventualités devaient être faites avant que le gouvernement pût se désintéresser de l'approvisionnement de ces points toujours exposés à manquer. Dans l'intérêt même de la doctrine de la liberté commerciale, profondément antipathique aux populations, il importait que le passage de l'ancienne législation à la nouvelle se fit sans secousse et sans soulever de plaintes. La liberté du commerce des grains était aux yeux de Machault un but désirable, mais qui ne pouvait être atteint brusquement; il ne suffisait pas d'un Irait de plume pour la proclamer : il fallait avant tout la préparer. U est facile de voir que les opérations qu'il fit sur les grains eurent toutes pour objet de la préparer.
Kn 1749, c'est Dupont de Nemours qui nous l'apprend -, fut présenté au conseil un mémoire qui ne fut jamais livré à la publicité, et dont il
1. Saint-Priesl à Tourny, 10 octobre 1Tj3, Arch. Gir., G. Uio.
2. Dupont de Nemours, Analyse historique de lu législalion des ijruins d< puis 1092 (nS'J).
ignore l'auteur, mais que l'on peut avec vraisemblance attribuer à Machault lui-même, tant à cause de la similitude des idées qui y sont exprimées avec celles que Machault a toujours professées, que parce que ce mémoire était, d'après Dupont de Nemours, l'œuvre d'un ancien contrôleur général. L'auteur endéplorait la pitoyable situation de l'agriculture française, posait en principe que toute denrée sans exception doit avoir un commerce libre si l'on veut en procurer l'abondance, qu'il suffit d'en gêner et d'en restreindre le débit pour en faire négliger la culture, et concluait à la pleine liberté du commerce des grains : « On peut en toute sûreté, disait-il très bien, se reposer sur le commerce du soin de notre subsistance et du débit de l'excédent de nos denrées de toute espèce : il sait les porter là où elles manquent, en procurer l'abondance et y mettre le juste prix, beaucoup mieux que ne saurait le faire le gouvernement le plus habile; et il n"a besoin pour prospérer et faire fleurir l'État que de protection et de liberté ». Toutefois il ne voulait pas que cette liberté fût décrétée brusquement : « On sait trop qu'une telle permission (faire sortir les grains hors du royaume), donnée sans précautions, pourrait être une occasion de monopoles et de surhaussements excessifs »; mais petit à petit, par succession de temps, et après qu'on aurait établi des magasins de blés dans les provinces les plus sujettes à en manquer, comme la Provence, le Languedoc, la Guyenne, la ville et les environs de Paris. C'était la précaution qu'on avait voulu prendre par la déclaration du 30 avril 173C, qui obligeait les communautés religieuses à avoir en réserve une quantité de blé égale à leur consommation de trois années, et qui, au grand regret de l'auteur du mémoire, n'avait pas été observée ; on s'en était tenu au projet, sans prêter une attention suffisante à l'exécution. La liberté comme but, des magasins établis sur les points les plus menacés, parles soins du gouvernement, comme préparation et comme moyen : tel était le résumé de ce mémoire. D'autres projets furent mis alors en avant pour parer aux inconvénients que l'on redoutait du système de la liberté. Un nouveau mémoire présenté en 1749 au contrôleur général proposait de traiter dans chaque généralité avec une compagnie qui se chargerait de tenir emmagasinée, pour une durée de G ans, une certaine quantité de blé, avec faculté pour le roi d'en disposer à sa volonté ou de la laisser peur compte à la compagnie. Au lieu de compagnies spéciales, le mémoire indiquait qu'on pourrait aussi charger de ce soin les receveurs généraux, plus intéressés que personne à cause de la rentrée de l'impôt à ce que le blé ne fût ni trop cher ni trop bon marché'. Pàris-Duverney, qui désirait, lui aussi, la pleine liberté du commerce des grains, et qui ne voulait pas d'intervention gouvernementale, sinon pour assurer l'approvisionnemenl