Bionne, Dupleix, p
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empire colonial. L'impuissance absolue d'un homme, quel qu'il soit dès qu'il est abandonné des siens, à triompher d'une grande nation qui veut vaincre, a été trop souvent mise en relief par Ihisloire militaire pour qu'il soit permis de conserver quelques illusions sur ce qu'eût été la lutte de Dupleix et des Anglais. La véritable faute du gouvernement français n'a pas été le rappel de Dupleix : elle a été de rendre impossible par le déficit, parle gaspillage, parla décadence de notre marine, le succès de la politique que Dupleix a voulu suivre, et il serait inique de faire retomber sur le contrôleur général la responsabilité de ces maux, qu'il a voulu, mais qu'il n'a pas pu empêcher.
Avant d'accuser Machault d'avoir, de gaieté de cœur, sacrifié l'empire français qui s'élevait alors en Asie, il ne faut pas perdre de vue que ce ministre, après avoir géré les finances, a administré aussi la marine, et qu'il a eu dans ces fonctions difficiles l'occasion de prouver que la grandeur maritime et coloniale de la France ne lui était nullement indifférente. L'activité qu'il a mise à augmenter nos faibles ressources, le parti qu'il a su en tirer, sont des choses qui ne doivent pas être oubliées. Les rares journées heureuses de la guerre de Sept Ans appartiennent à son administration. Sans doute son maintien aux affaires neùt pas modifié le sort de cette guerre et il est fort heureux pour Machault qu'il ait été disgracié en 1757, et que son nom ait évité par là d'être associé à l'histoire lamentable de nos désastres. Mais il est juste aussi de rappeler qu'il a au moins réussi à les retarder, et que le plus redoutable adversaire des Anglais dans cette guerre a peut-être été cet homme, auquel les historiens de Dupleix reprochent de s'êlre fait leur complaisant.
Machault a voulu cjue chacun fût coutribuable selon ses facultés, sans distinction d'ordre ni de province : qu'un système financier uniforme, qu'une administration homogène, remplaçât les complications, les anomalies qui encombraient encore la constitution du royaume et paralysaient la puissance de l'Étal. 11 a souhaité d'introduire l'ordre, l'égalité, la règle, dans un régime qui était le triomphe du privilège et de l'exception. S'il n'a pas conçu pour les sujets d'autre droit que celui d'obéir, en revanche il a eu une haute idée des devoirs du gouvernement envers eux; et ces nouveaux impots, qu'on l'accusait de lever avec dureté et brutalité, qui l'étaient en réalité avec beaucoup de modération, avaient précisément pour but de préparer un jour leur soulagement. Si ses conseils l'avaient emporté, l'État se serait débarrassé de la tutelle de l'Église, et celle-ci, plus strictement confinée dans son domaine spwituel, cessant d'empiéter sur le temporel par les privilèges de ses assemblées et par l'étendue exagérée de ses biens, aurait été ramenée à sa véritable mission. La liberté de conscience aurait été tolérée, sinon décrétée. L'agriculture, peut-être l'industrie, auraient été alîranchies de leurs entraves. Tout cela, assurément, ce n'est pas tout ce que la Révolution devait faire :il ne faut pas demandera ce ministre autoritaire d'un roi absolu, attaché comme il était au dogme de la souveraineté royale, d'avoir eu la moindre idée de la souveraineté nationale; mais c'est une notable partie, non la moins nécessaire ni la moins glorieuse, de ce que la Révolution a fait. Aussi quiconque salue dans le mouvement de 1789 le principe pour la France d'une heureuse et salutaire régénération ne saurait refuser à IMachault le grand honneur d'en avoir été, à certains égards, le précurseur, d'avoir conçu quelques-unes au moins des conditions d'existence et de développement des sociétés modernes, et d'avoir uni l'esprit de progrès et de réforme à l'esprit de tradition.
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C'est ce qui n'a pas échappé aux historiens qui ont eu à formuler leur appréciation sur la politique de notre contrôleur général : leur jugement lui a toujours été, quoique inégalement, favorable. Quelquesuns ont sans doute tempéré l'éloge par certaines restrictions. Lacretelle ne lui pardonne pas ses relations avec Mme de Pompadour; Henri Martin, l'abandon de Dupleix-, Daresle, la vivacité de ses luttes avec le clergé. Jobez a trop de souci de dire du mal des gouvernements despotiques et des administrations sans contrôle, trop de crainte de commettre un crime de lèse-libéralisme en donnant raison à des gouvernants contre des gouvernés, pour reconnaître que dans le cas présent le progrès était du coté des premiers, la routine aveugle du côté des seconds. Mais la note de beaucoup dominante est une approbation formelle. Montyon, Mollien, Michelet, Droz, Tocqueville, Pierre Clément, l'admirent à peu près sans réserve. Non seulement ils lui savent gré d'avoir lutté contre les plus graves parmi les abus que la Révolution devait supprimer, et d'avoir donné vaillamment le signal des destruclions nécessaires; mais encore ils affirment — du moins la plupart d'entre eux — que les réformes de Machault auraient sulTi, que la nation n'en demandait pas davantage, et que si Louis XV" avait été plus ferme, il aurait épargné à sa postérité et au pays le terrible cataclysme de 1789. Tocqueville l'a dit dans un passage célèbre ', et Pierre Clément a posé plus nettement encore la question essentielle à laquelle on se trouve forcément amené après avoir étudié le ministère de Machault : « Dans l'opinion de tous les hommes compétents ayant examiné de près sou système, la révolution financière qu'il essaya d'établir pacifiquement par la seule autorité de la loi et de la raison, aurait, si elle avait réussi, prévenu la Piévolulion ».
L'hypothèse a bien peu de place en histoire, et il est toujours bien hardi, pour ne pas dire dangereux, de se lancer dans le champ infini des possibilités et des probabilités, pour disserter sur ce qui eût pu être et n'a pas été. Aussi serons-nous moins affirmât! f que M. Pierre Clément : nous demanderons cependant la permission de présenter
1. Ancien I{é(iime et Révolution, p. 232 : " Vers IToO. la nation tout entière ne se fût pas montrée plus exigeante en l'ait de liberté politique que les cconomisles eux-mêmes : elle en avait perdu le goût et jusqu'à l'idée eu eu perdant l'usage. Elle souhaitait des réformes plus que des droits, et s'il se fût alors trouvé sur le trône un prince de la taille et de l'humeur du grand Frédéric, je ne doute point qu'il n'eût accompli dans la société et dans le gouvernement plusieurs dos plus grands cliangemetils que la Révolution y a faits, non Feulement sans perdre s^a couronne, mais encore en augmentant beaucoup son pouvoir. On assure ijue l'un des plus habiles ministres de Louis XV, Machault, entrevit cette idée et l'iadiqua à son maître; mais de telles entreprises ne se conseillent point; on n'est propre à les accomplir que quand on a été capable de les concevoir. »
à l'appui de son opinion certaines considérations. Si ^lacliault avait réussi à rétablir l'ordre dans les finances (chose possible encore et même facile, au sortir de la guerre de succession d'Autriche), s'il avait pu assurer raliégement progressif de cette dette sous le poids de laquelle succomba l'ancien régime, il eût épargné au gouvernement royal le principal obstacle que celui-ci devait désormais rencontrer sur sa route, et les nécessités qui le forcèrent, quarante ans plus lard, à signer sa propre déchéance en capitulant devant la nation. Si la réforme de rimpôt avait été faite selon ses vues, avec l'opposition de leurs intérêts aurait disparu le plus grave élément de discorde entre les diverses classes de la nation, et l'on n'eût pas vraisemblablement assisté à la fin du siècle à cette violente explosion de colère contre les deux premiers ordres, auxquels la monarchie, en leur laissant leurs privilèges pécuniaires, avait laissé surtout le triste privilège de mériter d'être haïs. Si la royauté française, reprenant son œuvre séculaire et sa mission historique, oubliée depuis qu'elle s'était abandonnée avec Louis XIV à l'ivresse de son triomphe, avait bien voulu achever la ruine de la féodalité, dont les privilèges d'ordres et de provinces étaient encore un débris; si elle avait terminé cette constitution de l'État moderne, qu'elle a préparée, mais qu'elle n'a pas achevée; si elle avait fait tout cela, elle n'aurait eu vraisemblablement rien à craindre de l'irritation populaire, qui s'est déchaînée surtout contre son inaction et sa faiblesse; elle aurait obtenu l'obéissance, la méritant par ses services; et il est fort possible, comme l'a dit Tocqueville, que la nation eût accepté sans résistance, et même avec satisfaction, r('norme accroissement de pouvoir que la réalisation des réformes de Machault eût procuré à la royauté.
Si cependant la France avait éprouvé quelque efiroi d'être subordonnée complètement aux volontés, peut-être un jour aux caprices, d'un pouvoir aussi immense; si elle avait senti le besoin de contrôler son gouvernement, d'intervenir dans ses propres affaires; dans ce cas encore elle se fût bien trouvée du succès de la politique de Machault, car elle aurait eu alors pour la guider et la soutenir dans ses revendications ceux-là mê.nie qui au moment décisif essayèrent de lui barrer le chemin. Peut-être est-il excessif de prétendre que, Machault l'emportant, l'alliance de la nation avec l'absolutisme monarchique eût été scellée pour toujours : la liberté sans doute aurait un jour réclamé sa part; mais elle l'aurait obtenue au prix de moins de déchirements et de violences. Que l'on suppose les privilèges fiscaux supprimés, l'égalité devant les charges publiques imposée par la force et entrée dans les habitudes du pays, et les ordres, au lieu d'être divisés d'intérêts, sont unis : cette aristocratie épiscopale, cette noblesse, si réfractaires à l'impôt, ne peuvent plus s'isoler dans leur opposition et réclament forcément au nom de tous les libertés dont elles sentent le besoin pour elles-mêmes.
Lorsqu'on 1787 les privilf'giés donnèrent eux-mêmes le signal de réclamer les États généraux, c'était dans la secrète espérance de s'en servir pour repousser loin d'eux l'impôt royal, qui menaçait de plus en plus de les atteindre. Que leurs immunitr-s aient été anéanties quarante ans plus tôt, et ils n'en sont que plus ardents à protester contre la réalité d'un fardeau dont la perspective seule leur inspire déjà tant d'effroi; ils réclament les États avec plus d'insistance encore. Au lieu d'intriguer ensuite pour s'en débarrasser, ils les protègent de tout leur pouvoir; au lieu de prêcher au roi la résistance, ils se mettent à la tête du parti des libertés de la nation; et la cause de la souveraineté nationale, n'ayant devant elle qu'un roi débonnaire et peu avide de pouvoir, n'ayant pas à compter avec l'hostilité d'une aristocratie de privilégiés ni à se compliquer d'un immense bouleversement social, triomphe vraisemblablement sans excès parce qu'elle triomphe sans résistance. Or qui pourrait mesurer les changements qu'auraient subis les destinées de la France, si la Révolution, au lieu de se faire contre le clergé et la noblesse, s'était faite avec leur concours, si au lieu d'être l'œuvre de la violence elle s'était opérée pacifiquement?
Autant le succès des réformes de Machault aurait facilité la voie à la royauté, autant leur insuccès lui a été fatal. Quand l'opinion publique a pu constater que la monarchie était impuissante à détruire les abus; quand elle a vu qu'une résistance un peu énergique suffisait à lui faire abandonner les projets les mieux conçus, les plus hautement annoncés, les plus utiles au peuple et à elle-même ; le prestige s'est évanoui, l'antique affection des Français pour leurs souverains s'est dissipée, l'esprit de désobéissance est devenu général. .Jusqu'en 1750 la foi monarchique n'a pas été sérieusement entamée; il a suffi que la royauté se montrât déplorablement inférieure à sa tâche et qu'elle reculât devant le clergé et les Parlements pour changer en une nation de mécontents et bientôt de révoltés ce peuple qui ne demandait qu'à obéir. Les réformes de Machault étaient un de ces remèdes énergiques qui sauvent ou qui tuent.
Faut-il donc en conclure que cette politique était imprudente et qu'il eût mieux valu ne pas viser si haut, de peur de tomber si bas! C'était ce que Fleury avait fait; c'était ce qui ne pouvait longtemps continuer à se faire. Le temps était passé où la France pouvait se contenter de demimesures et d'une politique d'atermoiements et de laisser aller; en 1750 la constitution viciée de l'État réclamait des modifications autrement profondes. .Machault ne s'est nullement dissimulé les dangers de la voie dans laquelle il s'engageait; mais il a été surtout frappé, et avec raison, delà nécessité inéluctable de s'y engager.
Ces dangers, après tout, étaient-ils si grands et si redoutables? A la fin de son règne, lorsqu'il était déjà profondément avili et discrédité,
Louis XV a pu briser en quelques semaines l'opposition des Parlements, soutenus par une prodigieuse popularité, et a montré ainsi combien la monarchie, quoique en décadence, conservait encore de force et de vitalité; que n'eùt-il pu faire, à l'aurore de son règne personnel, avant les grandes hontes et les grands revers, contre un clergé généralement jalousé et méprisé? Quel faible effort de volonté lui était nécessaire pour se faire obéir, et comme il s'en fallut de peu que cet effort ne fût fait! Quant au ministre, combien il a été près de réussir, et quelle habileté consommée se manifeste dans sa conduite! Tout le monde, ou pou s'en faut, est contre lui : le clergé, les Étals provinciaux, une notable partie des Parlements, dont il est néanmoins obligé de rechercher ou de subir l'alliance, les courtisans, les financiers, la famille royale, la conscience du roi lui-même, la masse enfin de la nation; cependant il tient bravement tète à l'orage déchaîné contre lui de toutes parts, neutralise ces diverses hostilités les unes par les autres, réconcilie l'opinion publique avec le vingtième, enlève aux financiers l'appui de Mme de Pompadour, au parti clérical les sympathies du dauphin, groupe autour de lui les autres ministres , sauf un seul , s'approche du premier ministère autant qu'il était possible de s'en approcher sous ce règne, se fait aimer du roi, malgré les embarras dans lesquels il a contribué à le jeter, et conquiert un crédit dont tout, même sa chute, démontrera la solidité. Certes, si jamais entreprise fut bien conçue et habilement conduite, ce fut la sienne; tout en présageait le succès et tout fut bien combim' pour l'assurer : il a fallu les incroyables défaillances du roi pour l'empêcher.
Dans cette carrière si glorieusement remplie, l'écueil serait peut-être même d'avoir déployé une trop grande habileté pour se consolider au pouvoir, une trop grande obstination à y rester. Machaultnous paraîtrait plus grand s'il avait quitté les finances dès le moment où l'avortement de ses réformes était devenu certain, s'il n'avait pas poussé jusqu'à l'acharnement sa lutte contre son rival d'Argenson, si des arrièrepensées d'intérêt personnel ne se laissaient pas soupçonner derrière son énergique opposition à la faction hostile. Cependant prenons garde d'exiger des hommes de ce temps un désintéressement et un héroïsme que l'opinion ne comportait pas. Quitter spontanément la cour, s'éloigner de la personne sacro-sainte du roi, eût été presque un acte d'opposition; quant à l'exil, celait un malheur que beaucoup supportèrent courageusement, mais que personne n'affrontait volontairement. Machault, qui est sorti du ministère moins riche qu'il n'y était entré ', qui a refusé un cumul auquel il avait droit, est précisément un de ceux qui donnent
1. 11 y contracta des délies, aiix(jiielles il fait allusion dans une lettre à son tils aîné, du 2'i déceml^re 1"62. (Arcli. de Thoiry.)
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le moins de prise au reproche d'avidité et d'ambition. Peut-être mT-me aurait-il dépendu de lui de retarder au moins l'heure de son départ définitif. Quand, après l'attentat de Damiens, il accepta la périlleuse mission d'engager Mme de Pompadour à quitter \'ersailles, habile comme il l'était, il dut certainement calculer les résultats d'une pareille démarche, se rappeler les scènes de Melz en 17 4i, et considérer que le règne du Dauphin n'était pas encore commencé. S'il la fit cependant c'est qu'il tenait à écarter du trône celte femme qu'il avait soutenue autrefois, lorsque son influence élait utile, et qu'il voulait éloigner maintenant, parce que cette influence devenait funeste. Moins d'un mois après, il était disgracié.
Dans la retraite il se tint absolument à l'écart des agitations et des intrigues de la cour, cherchant plutôt à se faire oublier et ne voyant qu'un très petit nombre d'amis. Il ne souhaita jamais un retour au pouvoir dont les sentiments de Louis XV à sou égard semblaient cependant lui faire entrevoir la possibilité.
Au bout de dix-sept ans il s'en fallut de peu que, comme en 17i:), il n'eut de nouveau à quitter sa résidence d'Arnouville pour les honneurs et pour les tracas du ministère. Il n'est pas permis de douter que son nom ait été mis en avant pendant ces premières heures du règne de Louis XVI, où le jeune roi, sentant confusément qu'il lui appartenait d'accomplir la transition entre un régime vieilli et des institutions nouvelles, cherchait le meilleur guide à donner, pour celte tâche difficile, à son inexpérience '. .Jamais Louis XVI ne fut mieux inspiré que lorsqu-'il songea pour ménager cette transition au ministre qui en avait si bien compris la nécessité. Qui pourrait dire quelle tournure aurait prise le nouveau règne, si Machault eût été remis en situation d'accomplir les réformes qu'il avait failli un instant faire réussir, et qui eussent peutêtre rencontré en 1774 des conditions plus favorables? Là où échouèrent la frivolité de Maurepas, le peu d'esprit pratique de Turgot, le peu de portée des conceptions de Necker, la légèreté de Galonné, qui sait si l'énergie et l'habileté de ]\Iachault n'auraient pas eu meilleur succès? Mais les haines cléricales n'avaient pas désarmé. La lettre qui appelait Machault aux fonctions de premier minisire était déjà écrite, lorsque poussée par l'abbé de Iladonvilliers, ancien membre de l'Assemblée de 1750, ;\Ime Adélaïde, l'ennemie jurée de Machault, obtint de son neveu qu'il en changeât l'adresse; Machault fut exclu, comme suspect d'impiété et comme trop raide de caractère; Maurepas fut préféré
1. Le fait est établi par uu grand nombre de témoignages : duc de Lévis (Souvenh-s et portraits), Mémoires de .Mme Campan, de Dufort de Chevcrny (l. I, p. i04), Sénac de Meilhan (l'ortrnils et caractères du xyiii" siikle), Chauiforl {Cnrnclères et anecdotes), Soulavie {Mém. hist. et politiijiies du rè(/ne de Louis XVI).
« parce qu'il était bien vu de tout le monde ' », c'est-à-dire parce qu'il n'avait aucune politique, dans un moment où il était indispensable d'en avoir une, une très entreprenante et très ferme.
Les hasards singuliers de sa destinée firent que Machault, après avoir été sur le point d'être choisi pour conseiller de Louis XVI lorsque rien n'était encore perdu, aurait pu l'être encore lorsque l'ancien régime était irrévocablement condamné. Au mois d'avril 1789, on songea un instant ta lui pour la place de premier ministre -. C'était chose évidemment impossible; Machault avait quatre-vingt-huit ans. On se contenta de lui demander de temps en temps quelques avis. Consulté, en juillet 1789, sur l'opportunité du renvoi de Necker, il répondit qu'il avait été bien imprudent de le rappeler, mais qu'il serait maintenant bien dangereux de le renvoyer ^. On sait comment l'i'vénement justifia les pronostics de l'ancien garde des sceaux.
Quelque temps plus tard, Machault prouvait encore combien malgré son grand âge son jugement était resté sain et net, en blâmant avec force la faute que commettaient tant de gens de sa caste, l'émigration. Il fut toujours très opposé à ce parti, s'efforça de faire partager aux siens cette manière de voir; et en effet, de ses trois fils, un seul émigra, l'évoque d'Amiens : encore fut-ce seulement après le 10 août.
La Révolution ne sut aucun gré à Machault ni de cette attitude conciliante, ni des généreuses intentions qu'il avait autrefois montrées. Machault s'était transporté, lui et les siens, à Rouen, ville paisible, où il comptait rester inaperçu, lorsque le déchaînement des fureurs populaires contre les ci-devant lui rendit impossible le séjour de sa terre d'Arnouville. La Terreur sut le poursuivre jusque-là. Arrêté au mois de mai 1794, ce vieillard de quatre-vingt-treize ans, à demi sourd et aveugle, accablé d'infirmités, fut brutalement amené à Paris, dans la prison des Madelonnettes, où il se vit refuser l'assistance d'un médecin et les secours nécessaires à son état. Il s'y éteignit le 13 juillet 1794, juste à temps — il est malheureusement permis de le supposer — pour qu'ait été épargné à la Révolution un grand crime de plus, et à une vie si pure et si belle la fin terrible de l'échafaud.
\. Duc de Lévis, op. cit.
2. Lescure, Correspondance secrète sur Louis XV et Louis XVI, II, 344.
3. Séaac de Meilhan. Portraits et caractères du xviii" siècle.
Il a paru ulile d'insérer ici, à cause de leur importance capitale, les articles de l'édit de mai 1749 et de la déclaration du 17 août 1750, dont Isambert ne donne que les préambules.