‹ Machault d'ArnouvilleChapitre 71 sur 268 · iMacliaull à Richelieu, 15 mars 1750. H. 84G · texte numérisé non relu

iMacliaull à Richelieu, 15 mars 1750. H. 84G

produire la plus vive impression dans le Languedoc et même dans tout le royaume. Le public considéra avec attention cette sorte de duel qui s'engageait entre la province et le contrôleur général. On ne croyait pas généralement au succès de ce dernier. On s'attendait à des mouvements graves en Languedoc. Richelieu et Le Nain demandaient avec insistance des envois de troupes : d"Argenson, toujours alarmiste, prédisait des insurrections auxquelles se joindraient les religionnaires '. On ne pouvait croire, tant l'opinion élait déshabituée de voir de l'énergie dans le gouvernement, qu'il persévérât dans ses rigueurs. On pensait qu'embarrassé lui-même de sa sévérité, il saisirait la première occasion pour rétablir les États. Le premier moment de stupeur passé, beaucoup de médiateurs s'efforcèrent de la faire nailre. Du fond de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, le célèbre historien du Languedoc, doni V^aissetle, intercéda en faveur des Étals auprès du contrôleur général. De sa ville archiépiscopaie, où les ordres du roi l'exilaient comme les autres, l'archevêque de Toulouse écrivait à Machault lettres sur lettres, tantôt pour l'intimider par la perspective des résistances qu'il aurait à vaincre, tantôt pour le fléchir et essayer une justification de la conduite des États : « Chacun différera autant qu'il pourra de payer ses impositions,... on ne se soumettra aux ordres de M. l'intendant qu'à la dernière extrémité, qu'en se laissant accabler de frais, exécuter, vendre ses meubles et ses effets. De là la désertion de nos habitants, le découragement de ceux qui resteront, la langueur dans nos manufactures et dans le commerce, le discrédit de nos contrats, qui commence déjà à se faire sentir.... Que ne pouvez-vous pénétrer ce qui se passe au dedans de tout ce que nous sommes! Vous y apercevriez des sentiments bien conformes à la fidélité à toute épreuve dont nous avons toujours fait profession.... Eh! monsieur. Dieu ne fait pas tout ce qu'il peut faire. Le Roi qui n'est pas moins son image sur la terre par sa puissance que par la justice et la bonté qui lui sont naturelles, le fera-t-il contre des sujets lideles, dont le zèle est encore et sera toujours entier 2? » Ni ces appels à sa clémence, ni ces avertissements sur la nécessité de ménager les esprits, ne parvinrent à ébranler le contrôleur général. Il accepta sans hésiter la situation qui lui était faite, et qu'il n'avait pas cherchée, car il avait souhaité la soumission et non la destruction des Étals. Il résolut de se passer d'eux et de charger l'intendant de toute l'admliiislration des affaires : utile leçon pour les autres corps qui seraient tentés de résister à leur tour. Il comprit à merveille que la masse de la population ne prendrait pas fait et cause pour les États, que l'agitation causée par les derniers événements était toute à la sur-

1. D'Arf,'., n lévrier, 23 février n.ii). ■>. 24 février, 1" mars, H. 840.

face, et l'avenir prouva la justesse de cette manière de voir. II avait d'ailleurs, lui aussi, ses correspondants dans la province, et là où l'archevê(jue de Toulouse lui signalait une consternation et une émotion générales, des témoignages plus désintéressés linformaient au coniraire que la plus grande tranqiiillilo n'avait cessé de régner*. Les protestants, loin de se disposer à prendre les armes, virent avec joie cette rupture du gouvernement avec les évêques qui les persécutaient : ils assurèrent l'intendant de leur parfaite soumission à la levée du vingtième. Si pessimiste qu'il fût par caractère comme par situation, Le Nain lui-même dut bientôt rendre un compte plus favorable des sentiments populaires : « La disposition des peuples, écrivait-il à Macbault le 23 février, n'est pas telle que les États croyaient avoir lieu de l'espérer : leur gloire n'a duré qu'un moment; le jour de la délibération le peupli' fut ébloui d'une résistance à l'autorité qui n'est que trop souvent applaudie. Mais les choses ont changé : on a blâmé un éclat aussi indécent pour un aussi petit objet, et Ion a trouvé qu'il était assez indifférent de payer le vingtième sur un rôle arrêté par linlendant seul, ou contresigné par un évêque et un baron. »

Il allait donc s'agir de la substitution complète d'une administration à une autre, dans la plus grande province du royaume; entreprise difficile, pour laquelle Le Nain n'était pas malheureusement l'auxiliaire actif et hardi dont le contrôleur général avait besoin. Bien loin de partager les tendances envahissantes que la tradition (tradition souvent bien éloignée de la vérité) attribue aux intendants, Le Nain, infirme, maladif et timide, s'épouvantait du surcroit de travail et de responsabilité qui serait pour lui la première conséquence de l'accroissement de son autorité. Aucun précédent ne pouvait servir à le guider, pas même la courte interruption dans l'existence des États sous le cardinal de Richelieu, car depuis ce temps l'administration s'était singulièrement compliquée, et les États de 1632 avaient eu grand soin de détruire les registres de tout ce qui s'était fait sans leur pai ticipation dans la province. L'année était déjà avancée : la rentrée des impositions serait forcément en relard, les frais de confection des rôles, considérables. Qu'arriverail-il si le ministère le rendait responsable de toutes ces difficultés? Mais Le Nain craignait bien plus encore le ressentiment de ses administrés, qui ne lui pardonneraient jamais d'être l'instrument, même involontaire, de la destruction de leurs privilèges. Leur haine se manifestait déjà par des symptômes menaçants.

1. « Tout le monde ne voit pas avec les mêmes yeux, ni n'écrit de la même main: cent lettres écrites à tout le monde annoncent la plus grande tranquillité. » (Annotation manuscrite de Machault à la lettre alarmiste de Tarchevêque de Toulouse, du 24 février.)

Une lettre écrite par lui au comte de Saint-Florentin ', dans le ressort duquel se trouvait le Languedoc, et où la conduite des Étals était jugée eu ternies assez sévères, avait été divulguée : il en circulait de prétendues copies, altérées et faussées, dont tous les termes étaient perfidement calculés pour le rendre odieux à sa province. Par un raffinement de méchanceté, pour lui créer des ennemis à la cour en même temps que dans le Languedoc, on répandait le bruit qu'il avait blâmé le maréchal de Richelieu de n'avoir pas dissous les États dès leur première résistance, et que s'il avait été seul il n'aurait pas eu tant de complaisance. D'Argenson prétend que ses domestiques étaient insultés dans les rues de Montpellier et ne pouvaient aller au marché sans courir risque de la vie -. Le malheureux intendant succombait sous le poids de ces tracasseries, et perdait entièrement courage. Vivement pressé d'autre part par le contrôleur général de travailler à cette « terrible révolution ' » qui l'inquiétait si fort, il se décida à lui proposer un expédient, peu digne d'une administration qui se piquait volontiers de velléités réformatrices, mais qui présentait l'avantage d'une exécution facile, prompte, et tel que les plus mal disposés eux-mêmes ne pouvaient y trouver sujet de se plaindre : c'était de copier simplement pour 17.o0 les nMes de 1749, sans y changer quoi que ce fût '.

On conçoit aisément que ce plan ait été regardé par Machault comme inacceptable. Machault désirait procurer au peuple quelque soulagement dans le chiflre total, de même que dans la répartition de l'impôt : c'eût été une réponse péremploire aux doléances intéressées des privilégiés et aux bruits alarmants qu'ils s'elTorçaient de répandre. Il y comptait d'autant plus, que plusieurs articles de dépenses devaient être supprimés ou diminués par le fait même du changement d'administration : ainsi les frais d'États, et plusieurs dépenses inscrites dans ce chapitre essentiellement vague et élastique du budget languedocien, qu'on appelait dettes et affaires de la province. Il croyait aussi, sur de nombreuses dénonciations parties du Languedoc, que les États ne s'étaient pas fait scrupule d'imposer en réalité des sommes plus fortes que celles qui étaient fixées officiellement et de détourner la différence à leur profit, et il avait à cœur de ne pas laisser les peuples un instant de plus sous celte surcharge abusive. Le plan proposé avait enfin l'inconvénient capital de laisser subsister le dixième sous le nom de vingtième, prétexte à bien des réclamations et des protestations qui cette fois ne seraient pas dénuées de raison. Aussi envoya-t-il à Le Nain un plan dilTérant sur bien des points de celui qu'il lui avait proposé

1. Citée dans lappendice du toiiie X ilii duc de Luynes, p. 495.

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