‹ Machiavel: augmentée du̕n appendiceChapitre 11 sur 96 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

les yeux, on se met à évoquer ce trop fameux personnage et à s'entretenir avec lui ! A parler exactement, Fauteur du Prince ne s'est posé qu'une seule question et c'est à la résoudre qu'il a appliqué toutes les ressources, toute la pénétration, toute la souplesse de son actif esprit.

Mais cette question, toujours ancienne et toujoui's nouvelle, est une question capitale. Que dis-je ? Elle se trouve être expressément la question du temps présent beaucoup plus, hélas ! que celle du siècle de Machiavel, ce problème unique consistant à savoir comment le pouvoir s'acquiert et comment il se conserve.

Et sans doute il semble qu'à une pareille question la réponse soit aussi facile que péremptoire. Comment en effet, de prime abord, concevoir que le pouvoir s'acquière autrement que par le droit et se conserve autrement que par le droit? Et où découvrir les racines du droit ailleurs que dans les données mêmes de la raison? Néanmoins, tel n'est pas le langage des passions,, ni le langage des partis qui représentent les passions. En incarnant le droit dans leurs personnes, c'est-à-dire trop souvent dans

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leurs intérêts privés, leurs ambitions ou même leurs fureurs, la plupart des princes contemporains de Machiavel, princes civils ou princes ecclésiastiques, oblitérèrent la conscience publique du droit ; ils préparèrent, ils créèrent Machiavel. De son côté, Machiavel aurait contribué puissamment à ruiner, si elle pouvait être ruinée, la notion du droit, en n'assignant aux actions humaines d'autre but que le succès, d'autres moyens pour atteindre ce but que la violence ou la perfidie. C'est contre de semblables exemples et de semblables leçons qu'à notre époque plus que jamais il importe de protester. Non, quelque spécieux que puissent être les arguments empruntés au spectacle des faits journaliers, non, il n'est pas vrai « que la force prime le droit » ou « que la raison du plus fort soit toujours la meilleure. » La raison qui est destinée à prévaloir est tenue d'avoir raison, et la force du droit finit par l'emporter sur le droit de la force. — Non, quoi qu'enseigne Machiavel, non, il n'est pas vrai « que la fin justifie les moyens. » La fin ne saurait être excellente lorsque les moyens sont détestables, et c'est se

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eondamnor à tous les mécomptes que de subordonner la morale qui seule est souveraine à ce qu'on a si étrangement appelé la souveraineté du but. Il n'y a, en dernière analyse, qu'une chose qui serve : le droit ; chose qui ne se voit ni ne se touche et qui conséquemment suppose l'âme ; chose qui, loin de se plier à nos caprices, nous commande, et qui conséquemment suppose Dieu. Supprimez Dieu comme une idole ; supprimez l'âme comme une chimère, et par là même, avec toute idée de justice, toute idée de liberté s'évanouissant, cette terre que ne terminent plus les perspectives du ciel se change en un cloaque impur où les hommes, de même que les reptiles, s'agitent et luttent pour une existence misérable. Qu^on ne s'y trompe pas! Machiavélisme, matérialisme, athéisme sont les termes intégrants d'une seule et même équation.

Vainement les politiques qui font les entendus et prétendent conduire le monde prendraient-ils en pitié cette métaphysique, pour préconiser uniquement, à la suite de Machiavel, la religion de la force et le culte secret de la

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tromperie. La métaphysique se moque de ceux qui se xnoquent d'elle, et elle s'en moque à coup sur. Car elle comprend les principes qui, à la longue, rappellent irrésistiblement à eux tout ce qui s'en écarte. L'histoire, cette expérience suprême, l'histoire en rend d'éclatants- témoignages : tôt ou tard le pouvoir qui s'est tourné contre le droit devient impuissance, et l'astuce tôt ou tard amène d'humiliantes déceptions.

Machiavéliser, c'est donc, quoi qu'en pensent les habiles, s'avilir à la fois et se leurrer, et Machiavel, qui passe pour être le maître des fourbes, est bien davantage, malgré son génie, je ne dirai point, si l'on veut, le maître des sots, mais le maître des petits politiques, qui, pour duper autrui, se dupant eux-mêmes, compromettent ainsi non-seulement ce qu'ils prisent apparemment assez bas, leur mémoire et leur honneur, mais encore ce qu'ils estiment assurément très-haut, leur fortune et leur influence. Dans les affaires publiques autant que dans les affaires privées, la droiture reste après tout le gage le plus assuré du succès, tandis que le pouvoir, au contraire (Machiavel lui-même en

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