PRÉFACE XV
est un mémorable exemple), échappe infailliblement sojt aux individus, soit aux peuples qui se glorifient de vivre sans foi ni loi. Ils auraient beau s'enivrer d'une prospérité mal acquise et s'attirer de lâches applaudissements ; la conscience publique un jour ou l'autre les flétrit, et la Providence, à son heure, se charge de les châtier. C'est pourquoi, à l'encontre de Machiavel, un illustre Italien de nos jours, comme Machiavel homme d'État, et comme Machiavel patriote, Maxime d'Azeglio ne cessait de répéter, et j'aime à redire avec lui, que ni pour les particuliers ni pour les nations la déloyauté, les faussetés, les corruptions, les supercheries ne conservent rien, non plus qu'elles ne suffisent à rien fonder. « Sulle slealtàj le bugie^ le comizioni e i giochi di bossolotti, 7i07i si fonda tina nazioiie^ corne non si fonda milla, »
Illustration légendaire du nom de Machiavel. — Sa gloire et son infamie. — Fortunes diverses de ses écrits et notamment du livre du Prince. — Ses adversaires et ses admirateurs.
— Inanité de la plupart des opinions qu'ont suscitées la personne de Machiavel et ses ouvrages. — La rédaction du Pnnce expliquée par les accidents de la vie de Machiavel. \^
— L'esprit du Prince expliqué par l'esprit même du siècle de Machiavel; cette explication confirmée par l'histoire d'un plagiat.
Au nombre des écrivains qui, par leurs ouvrages, ont pris possession de l'esprit des hommes, quelques rares individualités apparaissent, dont la physionomie, comme à demi voilée, attire plus particulièrement les regards et excite irrésistiblement la curiosité.. Leur nom appartient à la légende autant qu'à l'histoire ; leurs pensées perpétuellement commentées, et dans les sens les plus divers, restent à
l'état d'énigme, et la postérité rebelle tour à
tour et subjuguée ne cesse de leur refuser son estime, tout en leur accordant, quoique à regret, son admiration. Telle a été et telle est encore la condition de Nicolas Machiavel.
Il n'y a pas en effet, au xvi* siècle, parmi les publicistes, de nom plus populaire, que celui du Secrétaire Florentin, ni de réputation qui, après avoir été plus discutée, semble devoir, malgré tout, conserver un plus durable empire.
Néanmoins la gloire de Machiavel demeure tristement mélangée d'infamie; son .œuvre capitale est devenue un thème inépuisable de controverses, et tandis que les uns voient dans le traité du Prince le manuel savant du despotisme, ou encore, à l'adresse de l'espèce humaine , un monument d'accablant mépris * ,
I » u C'est faire de Machiavel un autre homme , et le transformer on philosophe d'un autre siècle, écrit trèsbien Ginguonô (Histoire littéraire d'Italie , t. VIII, p. 122), {\\\o d'attribuer h son mépris pour la race humaine la porvomtô des leçons qu'il lui donne; de dire que' c'est vQ mépris «|ui lui fit adresser aux hommes le langage auquel ils s'étaient abaissés eux-mêmes, et qu'il parle à leurs intérêts et à leurs calculs égoïstes, puisqu'ils ne méritent plus qu'on s'adresse à leur enthousiasme et à leur sons moral ». Simonde de Sismondi, de la Littérature 'inmidideVEurope, 4 vol. in-8, Paris, 1829, t. II, p. 22o.
d'autres, au contraire, se plaisent à y découvrir le code ironique de la liberté * .
1 . « Le cardinal Polus, dans Tapologie de son livre sur V Unité de V Église, adressée à Charles-Quint, dit qu*ayant passé par Florence, quelques années après la mort de Machiavel, il l'avait blâmé devant quelques Florentins d'avoir donné aux princes des conseils pervers, et qu'ils l'en avaient excusé en rapportant ce qu'ils assuraient avoir entendu dire à Machiavel lui-même. Il n'avait pas, leur disait-il, suivi seulement son propre jugement dans ce livre, mais celui du prince à qui il l'adressait. Connaissant son caractère tyrannique, il y avait inséré des maximes qui ne pouvaient pas ne pas flatter extrêmement ce caractère ; mais si ce prince venait à les mettre en pratique, il pensait, comme tous les autres auteurs qui ont écrit sur l'institution des rois ou des princes, et comme l'expérience suffisait pour nous l'apprendre, que son règne n'aurait qu'une courte durée. C'était ce qu'il désirait ardemment, ayant au fond du cœur beaucoup de haine contre le prince à qui il avait dédié son livre ; en un mot, il ne s'y était proposé d'autre but que d'écrire à un tyran ce qui doit plaire aux tyrans, afin de le faire tomber, s'il le pouvait, de son propre gré dans le précipice. » Ginguené, Ouvr, dt., t. VIII, p. 81; Cf. Baldelli, Elog. del Machiavelli,
Philosophie ancienne et moderne, par M. Naigeon, 3 v. in-4, Paris, 1792 ; t. II, p. 208. Philosophie de Diderot. « Il y a peu d'ouvrages qui aient fait autant de bruit que le traité du Prince; c'est là que Machiavel enseigne aux souverains à fouler aux pieds la religion, les règles de la justice, la sainteté des pactes et tout ce qu'il y a de sacré, lorsque l'intérêt l'exigera. On poiurait intituler le quinzième et le vingt-cinquième chapitres : des circon-
Sous Henri VIII, le cardinal anglais Polus ne croit pouvoir mieux marquer contre ce souverain sans foi ni loi toute la vivacité de son ressentiment * qu'en l'accusant d'être un Machiavel, et, le premier, dénonce à Fanimadversion de l'univers le livre dn Prince, qu'il déclare avoir été écrit avec les doigts de Satan, Satanœ digitis *.
stances où il convient à un 'prince d'être tm scélérat. Comment expliquer qu'un des plus ardents détracteurs de la monarchie soit devenu tout à coup un infâme apologiste de la tyrannie? Le voici. Au reste, je n'expose ici mon sentiment que comme une idée qui n'est pas tout à fait destituée de vraisemblance. Lorsque Machiavel écrivit son traité du Prince, c'est comme s'il eût dit à ses concitoyens : Lisez bien cet ouvrage; si jamais vous avez un maître, il sera tel que je vous le peins. Voilà la bête féroce à laquelle vous vous abandonnez. Ainsi, ce tut la faute de ses contemporains, s'ils méconnurent son but. Us prirent une satire pour un éloge. »
i.Né.en 4500 à Stowerton-Castle (Stafford;, Renaud Pôle ou Pool, dit Polus, parent du roi Henri VIII, fut cardinal et légat apostolique en Angleterre. Il déplut à Henri VIII pour avoir désapprouvé son changement de religion dans un livre intitulé : Pro unitate Ecclesiœ, ad Henricum VIII, et faillit, comme plusieurs membres de sa famille, porter sa tète sur l'échafaud.
2- Cf. Apostolo zeno, Annot, al Fontanini, part. I, p. 206. — Diatribe du cardinal Quirini, en tête du t. I des lettres du cai*dinal Polus, c. m, p. 265, Brixiœ, 1744.
Plus modéré dans sou langage, mais non moins sévère dans sou jugement, un théologien dominicain, Catarino Politi, archevêque de Conza, classe cet ouvrage au nombre de ceux qui doivent être exécrés d'un chrétien et bannis absolument des lettres chrétiennes ; « de libris a christiano detestandis, et e christianisino penitus eliminandis *. » Bientôt même, en 1559, et pendant que les jésuites d'Ingolstadt brûlent Machiavel en efGgie, Paul IV, à Finstigation du* jésuite italien Possevino % avec lequel feront cause commune Tévêque portugais Jérôme Osorio *, le jésuite espagnol Pierre Ribadeneyra *, Fora-
1. Le chapit^ consacré à Machiavel est intitulé : Quam execrandi Machiavelli Discursus et Institutio sui Principis,
2. Possevin (Antoine), né à Mantoae en 1534, auteur, entre autres écrits, de l'ouvrage intitulé : Judicium de IV scriptoribus^PhilippoLanua, J, Bodino, S. Mornœo et Nie. Machiavello; Romse, 1592, in-12. Voyez aussi : Cautio de iis qiae scripsit tum Machiavellus, tum is qui adversus eum scripsit Anti^Machiavellum (il s'agit de Gentillet), cui nomen haud adscripsit. — Excerpta ex Libro III de Nobilitate christiana, Hyeronimi Osori^ episcopi Algarbiensis Lusitani, de nonnullis sententiis Nicolai Machiavelli.
3. Évêque de Silvès, dans les Algarves, mort en 1580, auteur de plusieurs traités, de Nobilitate dvili^ de Gloria, de Institutione régis ^ et du livre de Nobilitate christiana, où il combat violemment Machiavel.