Sismondi, Ouvr, cit.^ t. XI, p. 353. « Innocent VIII
surtout, ou plutôt que ne pas dire d'Alexandre VI et de Jules II, du père de Lucrèce * et du père de Félice% qui l'un et l'autre toutel'ami et le confédéré de Laurent de Médicis, avait de nouveau déclaré la guerre à Ferdinand de Naples, au mois de septembre 1489, comptant uniquement sur Tappui de Charles VIII qu'il appela à son aide. »
1. Il est bien difficile de démêler, au milieu des infamies et des contradictions de la légende, l'histoire véritable de la fille d'Alexandre VI. On connaît Tépigramme de Pontanus :
Hoc tumulo doi^mit Lucretia nominCy sed re Thats^ Alexandri filiOf ?iupta, nurus.
Cf. Valéry, Ouvr, dt., t. I, p. HO. a Parmi les manuscrits de l'Ambrosienne sont dix lettres de Lucrèce Borgia au cardinal Bembo, à la suite desquelles se trouve une pièce de vers espagnols de celui-ci, qui respire le platonisme le plus exalté, le plus pur; la réponse de la dame est beaucoup plus nette et elle l'accompagne d'une boucle de ses blonds cheveux. Ainsi le fond de ce mystérieux portefeuille offre un monument frappant, caractéristique, de la corruption des mœurs italiennes au xvi® siècle, ce mélange bizarre, pédantesque de poésie, de philosophie et de sensualisme. » Id., Curiosités et anecdotes italiennes^ Paris, 1842, in-8; art. XVI, Lucrèce Borgia et le cardinal Bembo, Ce dont ou ne saurait douter, c'est de la grâce de Lucrèce et de sa beauté. Voir au palais Doria à Rome son portrait par Véronèse.
2. CiAccoNius, Oper. cit., t. III, p. 122. « Joanni etiam Jordano Orsino fUiam suam nomine Felicem, quam ante pontificatum susceperaty in matrimonium dédit. »
fois contribuèrent si efficacement à accroître la puissance temporelle de TÉglise, à en maintenir, chose singulière! la discipline, à mater une féodalité toujours remuante * ? Prince élégant, diplomate accompli, orateur disert et persuasif, qui ne sait ce que fut l'énergie forcenée de l'un, sa cynique déloyauté', son ambition
1 . Alexandre YI fait la guerre aux Orsini et aux Golonna, aux Yaroni et aux Fogliani qui possédaient les Marches, aux délia Rovere seigneurs -de Sinigaglia, aux Montefeltri d'Urbin et de Gubbio, aux Yitelli de Givita di Gasteilo, aux Baglioni de Pérouse, aux Sforza de Pesaro, aux Malatesta de Rimini, aux Riario d'Imola, aux Manfredi de Faenza, aux Bentivoglio de Bologne. — Jules II reprend Bologne aux Bentivoglio, Pérouse aux Baglioni , se fait rendre par les Yénitiens Rimini, Ravenne, Faenza, Gervia, acquiert le duché d*Urbin. -^ Gf. Machiavel, Œuvres compL, 1. 1, p. 620. Le Prince, ch. xi. « Jules II, successeur d'Alexandre, trouva l'État de TÉglise accru de toute la Romagne, et les factions des barons romains éteintes par l'habileté et le courage de son prédécesseur, qui lui apprit encore l'art de thésauriser. Jules enchérit dans tous ces points sur Alexandre YI. »
3. « Le pape ne faisait jamais ce qu'il disait; Gésar son fils ne disait jamais ce qu'il faisait. » Gf. Machiavel, Œuvres compl.,i. I,p. 629, le Prince, ch. xviii.w Le pape Alexandre YI se fit toute sa vie un jeu de tromper, et malgré son infidélité bien reconnue, il réussit dans tous ses artifices. Protestations, serments, rien ne lui coûtait ; jamais prince ne viola aussi souvent sa parole et ne res-
insatiable et cette immoralité fabuleuse* que nous a révélée le Diarium ou Journal de Bur-
pecta moins ses engagements. Cest quHl connaissait parfaitement cette partie de Vart de gouverner, » Voyez A. Baschet, La Diplomatie Vénitienne^ les Princes de VEurope au xvi« siècle, Paris, 1872, in-8, p. 169. « Le pape a soixante^-dix ans, mais il rajeunit tous les jours ; ses soucis et ses inquiétudes n'ont d'autre durée qu'une nuit ; il est d'une nature peu sérieuse et n'a de pensées que pour ses intérêts ; son ambition absolue est de faire grands ses enfants; d'autres soins, il n'en a pas. Né d'aïtro ha cura. » — Relazioni des ambassadeurs Vénitiens. 1 . On veut qu'Alexandre ait aimé les femmes jusqu'à les faire danser nues dans les salles du Vatican; jusqu'à commander à Pinturicchio un tableau où il est représenté revêtu de ses habits pontificaux*, à genoux devant une vierge, dont les traits sont ceux de la belle Julie Famèse, sa maîtresse. — « La natura pessima del pontefice faceva credibile in lei qualunque iniquita, » écrit Guichardin, Stor, d'ItaLy L, IL — Cf. Machiavel, Œuvres compl,, t. I, p. 88, Première Décennale, « Le Valentinois tomba malade, et l'esprit du glorieux Alexandre fut porté parmi le chœur des âmes bienheureuses, pour qu'il pût enfin goûter le repos. Trois de ses suivantes, fidèles et chères à son cœur, s'empressèrent aussitôt de suivre ses saintes traces : la Luxure, la Simonie et la Cruauté. » Cf. J. de Maistre, du Pape y L, II, ch. xiv et L. III, ch. m. a Alexandre VI était bien ce qu'on appelle un mauvais sujet. Il aima la guerre et les femmes ; en cela il fut très-condamnable, et pour trancher le mot, très-criminel, à raison du contraste avec la régie, c'est-à-dire avec la sublimité de son caractère qui supposait la sainteté ; mais transportons-le à Versailles,
chard * ? Ou comment oublier l'humeur guerroyante de l'autre, les fureurs de « son âme féroce*, » « son inconstance, sa violence, son
il ne tiendra qu'à lui d'être Louis XIV, justement célèbre aussi par ses talents, sa politique et sa fermeté, et qui aimait, comme l'autre, la guerre et les femmes, »
1. JoH. BuRCHARDi Diarium Innocenta VUI, Alex. VI, Pii III et Juin II tempora complectens^ nunc primum publiez juris fdctum, commentariis et monumentis quamplurimis et arcanis adjectis, ab Achille Gennarelli équité, Florentin, 1854, très-grand in-8. L'éditeur avait annoncé que cette publication serait divisée en deux parties. La première, qui contient tout le pontificat d'Innocent VIII et une partie de celui d'Alexandre VI, a seule été imprimée. La seconde, qui devait comprendre le reste du pontificat d'Alexandre VI, le très-court pontificat de Pie III et les premières années de celui de Jules II (jusqu'à la mort de l'auteur) avec une préface, un index et un errata, n'a point paru.
On sait que ce fut Leibniz qui le premier fit connaître, du moins en partie, le Diarium de Burchard sous le titre de : Historia arcana, sive de vita Alexandri VI Papae seu excerpta ex diario Johannis Burchardi Argentinensis, Capellœ Alexandri VI Papœ Clerici Ceremoniarum Magistri, Annoverœ, 1697. Cf. la Vie du pape Alexandre VI et de son fils César Borgia par Alexandre Gordon, traduite de l'anglais. Amsterdam, 1732, 2 vol. in-12. Histoire du pape Alexandre VI et de César Borgia, par E. M. Masse. Paris, 1830, in-8.
2. Machiavel, CEuvres compL, t. II, p. 91, Seconde Décennale, « Alors le pape Jules, ne pouvant plus mettre un frein à son âme féroce, déploya au vent les bannières
impétuosité, son avarice * » tout ensemble et son sentiment de la grandeui*^, son esprit de conquête et les élans de son patriotisme à demi-sauvage ^ ? Or, c'est notamment sous les règnes corrompus et tempétueux, « corroti e procellosij » d'Alexandre VI et de Jules II que
sacrées. Plein de sa colère naturelle, il répandit d'abord son venin sur tous ceux qui s'étaient emparés des villes de sa domination. »
1. Machiavel, (Euvres compL, p. 620, Lettres familières, Lettre xvii, à Francesco Vettori, 1513.
2. Voyez Domesnil, Ouvr, cit., ch. xiv et xv. — GuicHARDiN, Ricordi, « Jules II, d'un vaste et grand esprit, quoique impatient et emporté, d'une humeur farouche et libérale. » — A. Baschet, La Diplomatie Vénitienne, p. 170. « Ce pape est avisé et sagace; c'est un vieux routier [é gran praticone), âgé de soixante -cinq ans; il a une ancienne maladie et la goutte, cependant il a bonne mine et fatigue énormément. Nul n'a de pouvoir sur lui, il prête l'oreille à tous, mais ne fait que ce que bon lui semble ; il se montre réservé sur sa bouche et sur autre chose, car il a la volonté de vivre avec la plus grande modération. Ce pape veut être le maître et seigneur du jeu du monde. [Il Papa vuol essere il signor e maestro del giuco del mondo,] » Relazioni des ambassadeurs Vénitiens.
3. DuMESNiL, Ouvr. cit., p. 252. « On a prétendu et souvent répété que pendant le délire de son agonie, Jules se serait écrié plusieurs fois : « Via i Francesi d'Italia! Hors d'Italie les Français! » Rien ne prouve qu'il ait prononcé ces paroles, bien que toute sa conduite dé-
Machiavel a vécu ^ ; c'est auprès de ces deux papes et jusque dans leur intimité que lui ont procuré accès ses légations,
Soit du reste que, de 1469 à 1527, on considère les papes comme des souverains temporels, soit qu'on les envisage comme les chefs suprêmes du clergé, le clergé en Italie n'est-il pas, en général, fait alors à leur image; ou, pour parler plus exactement, les papes ne sontils point alors la pure et simple expression du clergé? Et aussi les petits princes qui, à cette époque, les environnent, et avec lesquels ils ont à négocier, n'ofirent-ils* pas les exemples les plus désolants d'avidité, de dépravation, d'habitudes déshonorantes ? — Lisez cette comédie innommée de Machiavel, à laquelle, faute d'une désignation authentiqué, on a attribué le titre un peu vague de « il Frate ' » et où se trouve
montre qu*il conserva jusqu'à la fin une haine implacable contre la France. »
1 . Le Diario di Roma, journal officiel du Saint-Siège, en date du 6 mars 4833, b9 19, s'exprime en ces termes sur le xvi© siècle, en parlant de Tèvêque de Chiusi, Bonafede : « Visse net corroti e procellosi tempi dei pontifici Alexandre VI, Giulio II, Leone X, e Clémente VU. » Cf. Artaud, Ouvr, eit,, t. II, p. 451.
2. Cf. Machiavel, Œuvres compL, t. II, p. 46 et suiv. Frère Alberigo.
mise en scène la plus insigne paillardise. A coup sur, jamais Machiavel n'aurait imaginé de semblables mœurs, si chaque jour il n'en avait été l'impassible témoin. Ni Ulrich de Hutten dans ses Epistolse obscurorum virorum^ ni Erasme dans son Éloge de la Folie et ses Colloques n'ont dépeint les moines du temps sous d'autres couleurs. C'est pourtant aux moines qu'on renvoie la pénitence, l'étude et la prédication. Le sacerdoce est regardé comme un métier qui fréquemment se double d'un autre métier parfaitement contraire * ; les bénéfices et les com-
mandes donnent lieu à un cumul prodigieux' ;
1. Cf. Cantu, Owvr. ci'f., p. 401. « Innocent VIII dut remettre en vigueur la constitution de Pie II, qui défendait aux prêtres de tenir boucherie, auberge, cabaret, maisons de jeu et de tolérance, ou de s'entremettre pour de l'argent; aux termes de cette constitution, si les prêtres, après trois admonitions, ne cédaient pas à ces prescriptions, ils ne jouissaient plus des privilèges du for ecclésiastique. » Voyez aussi La Réforme en Italie au x\i^ siècle, ses progrès et son extinction, par Ch. Macerie, traduit de l'anglais. Paris, 1834, in-8.
2. Cf. Cantu, Ouvr. cit., p. 398. a Un exemple entre beaucoup d'autres : Jean de Médicis, qui fut Léon X, à peine adolescent, était chanoine des cathédrales de Florence, de Fiesole, d'Arezzo ; recteur de Carmignano, de Giogoli, de San Casciano, de Saint-Jean du Val d'Arno, de Saint-Pierre de Casale, de Saint-Marcellin de Cacchiano
les évêchés sont dévolus en héritage*; les évêques ne s'astreignent plus à la résidence^, et, le mal ne devant qu'empirer, le grave Bellannin lui-même ne pourra s'empêcher d'observer << qu'on envie les clefs de Saint-Pierre,
prieur de Montevarchi , chantre de Saint-Antoine de Florence, prévôt de Prato, abbé du Mont-Cassin, de Saint-Jean de Passignano, de Miransù dû Val d'Arno, de Sainte-Marie de Morimondo, de San Marlino, de Fontedolce, de Saint- Sauveur, de Vajano, de Saint-Barthélémy d*Anghiari, de Saint-Laurent de Goltibuono, de Sainte- Marie de Montepiano, de Saint-Julien de Tours, de Saint- Just et de Saint-Clément de Volterre, de Saint- Etienne de Bologne, de Saint-Michel d*Arezzo, de Chiaravalle près de Milan, du Pin en Poitou et de la Chaise-Dieu en Auvergne. »
2. Cantu, Oovr. dt, p. 397. « Certain évêque renonçait à son siège en se réservant la collation des bénéfices et de quelques propines ; d'autres se faisaient, à prix d'argent, désigner des coadjuteurs, ce qui était un expédient pour transmettre Tévêché à leurs neveux; on voyait même des archevêchés fort importants laissés pour ainsi dire en héritage à des familles princières, par exemple, celui de Milan à des membres de la famille d'Éste, et peu importait que le titulaire à investir fCit un illettré ou im enfant. »
. 2. Cf. Valéry, La Science de la Vie, Paris, 1842, in-8, p. 153. Le comte Balthazar Castiglione, « Ce grand, ce saint caractère de Tépiscopat était alors étrangement méconnu, prodigué et ravalé presque au niveau d'une charge de cour. Monsignor délia Casa, l'omulo do Casti-
non parce qu'elles ouvrent le ciel, mais parce qu'elles sont d'or. » Les conclaves sont devenus des lieux de subornation et, suivant l'expression de Dante, on y fait un trafic du Christ*.
Luther pouvait donc paraître, qui « répandrait dans ses sermons et dans ses écrits, que le pontificat de Rome n'était autre chose que
glione (lui-même évêque nommé d'Avila), parle d'un La Mirandole, évêque de vingt ans; et leur élégant contemporain Bonfadio, annonçant à Paul Manuce la mort d'un évêque de Gonza, ajoute naturellement : a C'était le jeune homme le plus robuste que j'aie connu; il affrontait les ours et tuait les sangliers ; c'était un Achille. » Certains évêques ne visitaient leurs diocèses que deux fois dans leur vie et pour deux solennités personnelles : la première, quand ils prenaient possession du siège accordé à la faveur; la seconde, lorsqu'ils descendaient dans les caveaux réservés à ces hauts dignitaires. Rome fut souvent obligée d'envoyer des administrateurs provisoires pour gouverner les diocèses délaissés de leurs trop mondains titulaires. Voilà de ces scandales du dedans dont parle si franchement Bossuet. »
1. ïl n'y eut guère, du temps de Machiavel, d'élection au trône pontitical qui n'offrit les scandales d'un marché, et parfois même d'un marché frauduleux. Citons notamment l'élection d'Alexandre Vf^ Roderic Borgia, auquel semblaient devoir disputer la tiare Julien délia Rovcre, plus tard Jules II, et Ascanio Sforza, frère de l'usurpatour du duchô de Milan, Louis Sforza, dit \o
le règne de l'Antéchrist et de Satan, contraire à toute foi et toute religion ; où Ton faisait, à chaque heure, de nouvelles lois opposées aux anciens canons ; où les fils , les neveux, les autres parents ou amis des papes ravissaient indifféremment les biens et l'honneur du prochain, sans avoir égard à Dieu ni aux hommes; où l'on se jouait sans cesse de la crédulité des peuples de la chrétienté, par des indulgences ou pardons pour toutes les sortes de scéléra-
More. Dans une entrevue secrète, Borgia promit à Sforza, s'il consentait à le faire nommer, de se démettre en sa faveur de ses bénéfices les plus productifs et particulièrement de la dignité de vice-chancelier qu'il possédait. En outi*e, pour le convaincre de sa sincérité, il lit conduire, pendant la nuit, chez le &ère du duc de Milan, quatre mulets chargés d'argent. Et non-seulement, après son élection, Borgia tint sa promesse envers Sforza, mais il céda au cardinal Orsini son palais à Rome avec deux châteaux, donna au cardinal Golonna l'abbaye de Subiaco avec toutes ses dépendances, au cardinal de Saint-Ange l'évêché de Porto avec son mobilier magnifique et sa cave fournie de vins exquis, au cardinal de Parme la ville de Nepi, au cardinal de Gênes l'église de Sainte-Marie in via Lata, au cardinal Savelli l'église de Sainte-Marie Majeure et la ville de Givita-Castellana. Il n'y eut que cinq cardinaux qui votèrent pour Julien délia Rovere. Gf. Dumesnil, Ouvr. cit. y p. lo ; madame HoRTE.NSE Allart, Ouvt, cit., p. 336.
tesses; par des dispenses de mariage, des levées de décimes, d^annates, et de mille autres droits pour la prétendue construction de l'église Saint-Pierre, ou de la guerre chimérique contre les Infidèles ; où Ton ne se souciait ni du salut des âmes ni du culte divin; où le vice était autant en honneur que la vertu s'y trouvait méprisée; où, pour faire avoir à un seul plusieurs bénéfices, la faveur d'un jeune garçon ou d'une maîtresse pouvaient plus que ne pouvaient toutes les lois et tout le mérite; où les cardinaux, dignité nouvelle et insupportable dans l'Église, n'étaient rien moins que ce que leur nom portait; où les évêques faisaient tout autre office que le leur ; où les prêtres ne l'étaient que de nom, passaient les jours et les nuits à la table et au jeu, et se livraient à toutes sortes d'excès *. »
Les furibondes et intéressées déclamations de Luther se trouvaient à l'avance comme justifiées.